23 janvier 2020

SOCIOLOGIE DE SAINT-ÉTIENNE

Cette étude s’applique à déconstruire les représentations caricaturales qui s’attachent et dévalorisent l’image de Saint-Étienne, comme ville moyenne emblématique de la désindustrialisation alors qu’elle échappe à la plupart des grilles de lecture habituelles, et à rendre compte avec nuance des réalités, des évolutions historiques, économiques et démographiques. « Au tournant du XXIe siècle, à contre-courant du « triomphe » des villes et des métropoles régulièrement célébré par la doxa économique, Saint-Étienne apparaît donc comme l’une des « perdantes » du tournant postfordiste du capitalisme associant, dans les pays du Nord, désindustrialisation et tertiairisation de l’économie. »

Saint-Étienne souffre d’un « syndrome d’invisibilité », dépourvue de monuments emblématiques et ignorée par la « grande » histoire. Elle a longtemps rencontré la résistance de multiples petites centralités concurrentes : Montbrison, préfecture de la Loire jusqu’en 1855, Saint-Chamond, Firminy. Elle s’est développée selon une spécialisation des quartiers en fonction de leur activité économique : fabriques de rubans associées aux immeubles de passementiers à hautes fenêtres, quartiers armuriers, ateliers de fabrication des cycles, installations minières,… Le parc social est déserté par les couches moyennes qui recherchent l’acquisition d’un pavillon en périphérie si bien que les quartiers centraux et péricentraux échappent au processus de gentrification. La proportion d’ouvriers y est nettement supérieure à la moyenne tandis que celle des cadres et des diplômés du supérieur est bien inférieure. La caractéristique populaire de la ville s’est nourrie des « circulations migratoires » successives. L’inscription des étrangers puis des minorités ethniques dans l’espace urbain est poursuivie dans un soucis de contrôle et d’invisibilité. La municipalité, reconquise par la droite en 1983, défend « une politique de regroupement ethnique », si bien qu’en 2009, le bailleur social est condamné pour fichage et discrimination.

Poids de l’industrie, présence ouvrière, faible qualité architecturale, rusticité des lieux et des habitants, les auteurs déconstruisent tout à tour ces stéréotypes. Si Saint-Étienne n’émerge comme « ville qui compte » qu’au milieu du XIXe siècle, le développement de l’armurerie, depuis la création de la Manufacture royale en 1764, contribua à assoir son statut. Pendant la Révolution, elle est un temps renommée Armeville. Confronté aux exigences économiques, notamment le retour aux frontières de 1792 sans le bassin houiller de la Sarre, l’État facilite l’exploitation de minerais contre l’avis des élites locales soucieuses de limiter l’arrivée d’élites allogènes. La population passe de 37 031 habitants en 1827, à 94 432 en 1856. La fabrication de cycles débute en 1886, La Manufacture française d’armes et cycle est créée en 1893 et la Société des magasins Casino en 1898.
Si la figure du mineur structure les représentations, sa présence n’est jamais dominante.
Les crises économiques, partie intégrante de l’histoire de la ville, sont racontées, analysées, expliquées : restructurations de l’extraction minière et de la sidérurgie notamment, fermeture de Manufrance. Les élus sont longtemps convaincus que la réponse locale aux problèmes économiques ne peut venir que de l’ « État brancardier ». Le secteur de la santé constitue un secteur stratégique de l’économie stéphanoise, les secteurs public et parapublic constituant 28% des emplois de la commune. Les emplois de la sphère présentielle représentent 65% de ceux de l’aire urbaine.
L’érosion démographique (223 223 habitants en 1968 et 171 047 en 2015), conséquence de la désindustrialisation, s’alimente aussi par l’ampleur des processus de périurbanisation, « comme si la ville se diluait sans ses périphéries ». D’une part, les dominants se sont réservés, « face à la ville utilitaire et populaire, des espaces de loisirs, de distinction et d’entre-soi qui les préservent d’une promiscuité non désirée ». D’autre part,
« l’ouvrier stéphanois, plus qu’un prolétaire déraciné, est un rural qui n’a pas abdiqué ». Ce rapport particulier à l’environnement rural partagé par les élites et les classes populaires, se traduit par une dévalorisation de la ville, jugée trop populaire ou trop « cosmopolite », et explique le paradoxe d'une ville ouvrière qui a longtemps voté à droite.

Un chapitre est consacré à l’étude des municipalités successives et à l’analyse des votes de la population. Le faible degré de syndicalisation et donc de soutien aux partis de gauche, s’explique par la taille de la plupart des entreprises : en 1960, les trois-quart comptent moins de deux salariés, ce qui vaut à Saint-Étienne le surnom de « capitale de la sous-traitance ».
À partir des années 1980, des stratégies d’attractivité sont élaborées, notamment autour du design, en rupture avec les orientations jusque là fonctionnelles.

Cet exposé parfaitement accessible, digeste et synthétique, se clôt sur une présentation des réseaux associatifs et militants, particulièrement actifs dans le domaine de l’expérimentation d’alternatives urbaines qui nous a, bien entendu, particulièrement intéressée. Les « fissures » dans l’ordre urbain planifié et programmé ouvrent la voie à des pratiques d’autogestion, à un activisme riche, varié et dynamique, que les auteurs jugent capables de « redéfinir économiquement, matériellement et socialement ce qui pourrait être la ville ordinaire, populaire et juste au XXIe siècle ». Saint-Étienne comme anti-métropole et utopie concrète ? Nous aurions souhaité voir ces quelques pages plus développées, mais peut-être est-ce le sujet d’un autre livre.




SOCIOLOGIE DE SAINT-ÉTIENNE
Vincent Béal, Nicolas Cauchi-Duval, Georges Gay, Christelle Morel Journel, Valérie Sala Pala
128 pages – 10 euros
Éditions La Découverte – Collection « Repères Sociologie » – Paris – Janvier 2020




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