12 janvier 2020

LES PIRATES DES LUMIÈRES ou la véritable histoire de Libertalia

L’anthropologue américain David Graeber retrace l’histoire des Zana-Malata, population établie au Nord-Est de Madagascar, descendants métissés des pirates qui s’y étaient installés par milliers au début de XVIIIe siècle. Surtout, il défend l’hypothèse d’une influence de leurs pratiques proto-démocratiques, conscientes et intentionnelles, et de leurs expériences sociales radicales, dont la fameuse expérience utopique de Libertalia, sur les penseurs des Lumières.
Dans LA DÉMOCRATIE AUX MARGES, il avait déjà remis en cause la spécificité « occidentale » des idéaux de cette époque, en particuliers ceux qui portent sur l’émancipation de l’humanité. La France et l’Angleterre, à la traîne dans la production intellectuelle mondiale, se retrouvant à la tête d’empires coloniaux, essayèrent « de conjuguer les nouveaux principes de liberté promus en Amérique avec une conception alors inédite en Europe de l’État-nation bureaucratique, largement inspiré du système administratif chinois, mais aussi des théories du contrat africaines ou des théories sociales et économiques originellement conçues dans l’aire de l’islam médiéval ». La discipline moderne de l’usine, née dans les plantations et sur les navires marchands et militaires, puis adoptée dans les fabriques de Birmingham et Manchester, transformant les être humains en machine, suscita son contre-modèle, pratiqué par ceux qui la fuyaient, forme rudimentaire d’égalitarisme expérimentée par les équipages des vaisseaux pirates. Ce modèle de délibération collective et de distribution équitable des richesses, fut reproduit sur la terre ferme, tout en étant protégé par des récits grandioses de royaumes pirates, mystifications destinées à impressionner et intimider.
 

Plutôt que de prêter la main au trafic d’esclaves, les pirates vivant sur la côte en face de l’île de Sainte-Marie, défendirent, efficacement, la population locale. Ils jouèrent également le rôle de juges de paix. Les Zafy Ibrahim, « étrangers de l’intérieur », furent supplantés dans ce rôle par les pirates. Des femmes malgaches, la plupart issues de lignages prééminents, ce qui leur valait le titre de « princesses », cherchèrent à épouser des étrangers, pour ne plus être seulement des pions, au même titre que le bétail, dans les jeux héroïques des hommes mais des acteurs sociaux à part entière. Ces vadimbazaha (« épouses des étrangers ») devinrent des commerçantes prospères au point que les villes côtières du territoire betsimasaraka furent qualifiées de « cités des femmes ». Les malata, progéniture des pirates et de leurs épouses malgaches, enfants métis, devaient constituer une nouvelle caste d’étrangers de l’intérieur, alliés aux Tsikoa, mais l’un d’eux, Ratsimilaho, dépassa cette logique et, avec des chefs locaux du Nord, les mpajanka (« rois »), unifia tout le Nord-Est, en 1720, fondant la confédération betsimisaraka (la « multitude non séparée », en langue malgache), qui existe encore de nos jours, riposte masculine, à l’auto-affirmation des femmes alliées avec les pirates. L’ascension des malata, nommés plus tard Zana-Malata (« enfants des malata »), puis Zafi-Malata (« descendants des malata »), se muant en classe sociale à part entière en se mariant exclusivement entre eux, fut une riposte à cette riposte.

Ces « utopies pirates », avec leurs modes de prises de décision et leurs aspirations égalitaristes, nourrirent certainement les conversations en Europe au tournant du XVIIIe siècle, grâce à l’intérêt pour la piraterie, alimentée par la littérature, accordant à leurs acteurs un rôle politique au niveau mondial jamais reconnu. David Graeber fournit en annexe un tableau confrontant la chronologie de ces événements avec celle de la publication des principaux textes du Siècle des Lumières. Il semble avoir épluché la totalité des documents disponibles afin de les confronter, de retracer la généalogie jamais entreprise de la liberté moderne, de contribuer au projet de « décolonisation des Lumières ».




LES PIRATES DES LUMIÈRES ou la véritable histoire de Libertalia
Flibustiers, femmes marchandes et simulacres de royaumes à Madagascar au XVIIIe siècle
David Graeber
Traduction de l’anglais par Philippe Mortimer
242 pages – 18 euros
Éditions Libertalia – Montreuil – Novembre 2019



Voir aussi :

LIBERTALIA


Du même auteur : 

LA DÉMOCRATIE AUX MARGES

POUR UNE ANTHROPOLOGIE ANARCHISTE

COMME SI NOUS ÉTIONS DÉJÀ LIBRES

DETTE : 5 000 ANS D’HISTOIRE

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 Contribution à:

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ÉLOGES DES MAUVAISES HERBES - Ce que nous devons à la ZAD

 

 

 

 

 

 

 

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