30 août 2020

RACE

Recourir, même de manière critique, au mot race, est désormais sujet au discrédit, suspect de racisme, tandis que prospère dans l‘indifférence quasi générale les discours racialisants. La sociologue Sarah Mazouz en défend l’usage critique, moyen selon elle de saisir les actualisations contemporaines de l’assignation raciale, de les désigner comme telles et de les déjouer.
 
La légitimité acquise par l’antiracisme politique sur le terrain se trouve confirmée par les mises au point lexicale sur les termes « racisé », « racisme d’État », « décolonial », dans les pages des quotidiens nationaux notamment. Pourtant une partie de la classe politique et intellectuelle refuse de reconnaître la question raciale, alors que son caractère devient de plus en plus flagrant aux yeux d’une frange toujours plus large de la population. Les expressions « racisme systémique » et « violences policières » sont refusées au plus haut sommet de l’État, alors même que leur réalité est abondamment documentée. « Quand nos dirigeants s’expriment sur le sujet, c’est systématiquement pour donner à entendre leur hostilité à l’antiracisme. Drapé dans un républicanisme réactionnaire et nationaliste teinté parfois d’anti-intellectualisme, leur discours est identitaire. »
Le mot race ne fait initialement pas parti du lexique de l’émancipation et du progrès social. Or, à la différence des années 1930 par exemple, « les tenant-es d’une idéologie raciste ne recourent plus directement au terme de race » même s’ils croient encore en leur existence et en « une hiérarchie naturelle entre les groupes humains dont le phénotype, la religion ou la culture diffèrent ». « En revanche, le terme est actuellement utilisé et revendiqué au singulier par celles et ceux qui cherchent à combattre le racisme », au risque d’être désormais et paradoxalement traité-es de racistes. « Le mot a changé d’usage et de camp. »

La race n’existe pas, au sens que l’idéologie raciste lui confère, pourtant elle est partout, car les conséquences de cette idéologie sont bien réelles. « La race existe si on entend par là l’une des modalités sociales de production des inégalités entre les groupes et si l’on reconnaît que des sociétés, même quand elles se définissent comme non racistes, continuent à en être tributaires et à reposer sur des hiérarchies qui ont une dimension raciale. » « Le discours critique de la race use pour sa part de cette notion au singulier parce qu’il désigne par là un rapport de pouvoir qui structure, selon des modalités diverses en fonction des contextes et des époques, la place sociale assignée à tel ou tel groupe au nom de ce qui est censé être la radicale altérité de son origine (géographique, culturelle ou religieuse). Et c’est justement la manière dont l’origine est utilisée pour hiérarchiser qui distingue la race d’autres rapports de pouvoir, notamment le genre et la classe. » Nier la notion de race dans son ensemble produit le déni de ses effets sociaux.
Les chercheuses et les chercheurs utilisent les notions de racialisation ou de racisation pour nommer des pratiques de pouvoir socialement construites, processuelles et relatives à un contexte historique, politique et social, découplant la question raciale de la couler de peau. L’assignation raciale reflète en effet un statut social, une soumission à des formes multiples de discriminations, comme lorsque, par exemple, Benjamin Franklin désigne, dans son autobiographie, comme « swarthy » (« basanés »), les immigrés suédois installés dans les colonies anglaises d’Amérique du Nord.

La notion de « privilège blanc », d’abord thématisée par les sciences sociales états-uniennes, désigne l’avantage hérité et auto-dissimulé, qu’il y a à être catégorisé comme blanc dans les société marquées par une histoire esclavagiste, ségrégationniste et coloniale. Alors qu’en France on n’oublie jamais qu’on est une personne noire, arabe ou asiatique, celles et ceux qui ont le statut de blanc-he-s, dans leur parcours professionnel, leurs interactions avec la police ou d’autres institutions, n’ont pas à penser à leur phénotype et aux réactions qu’il peut susciter. Enfin, « se définir comme blanc et avoir une expérience de blanc amène à ne pas se concevoir comme éventuellement racialisable, tout en pensant que les membres d’autres groupes le sont. Cela amène par conséquent à considérer que les positions que l’on tient sur tel ou tel sujet sont absolues et universelles, à la différence des membres des autres groupes qui n’exprimeraient qu’un point de vue limité par leur expérience. »
La notion de racialisation est utilisée pour mettre en lumière les logiques de production de hiérarchies raciales dans une société donnée, et rendre compte de la production de groupes soumis à l’assignation raciale et des mécanismes qui conduisent un groupe à tirer profit des logiques de racialisation. « La racisation désigne le processus par lequel un groupe dominant définit un groupe dominé comme étant une race », c’est-à-dire un des aspects des processus de racialisation, celui de la production de l’assignation racialisante. Les crispations autour de l’utilisation du terme « race » en France, témoignent d’une « résistance politique au concept de racialisation et de racisation. Ces utilisations sont accusées de réintroduire du racisme sous couvert de lutte contre cette idéologie, menaçant la République par des prises de parole minoritaire qu’il serait nécessaire de neutraliser. « Dans ce contexte, le socle politique et social commun est bâti sur un geste d’uniformisation qui suppose de ne reconnaître que des individus abstraits et d’effacer le rôle de l’histoire dans la production de groupes soumis à des traitements non seulement divers mais aussi inégalitaires. Or, loin de l’idéal d’universel qu’il est censé servir à réaliser, ce geste d’abstraction autorise les membres du groupe majoritaire à particulariser ce qui leur paraît différent et à considérer que les revendications de celles et ceux qui sont particularisé-es sont sans pertinence pour l’ensemble. »

Ouvrage éminemment synthétique, comme tous les titres de l’excellente collection fort bien nommée « Le mot est faible ». Indispensable pour comprendre la nature des tensions de nos sociétés qui refont brutalement surface ces derniers mois, en France, aux États-Unis et dans beaucoup d’autres pays, et pour déjouer les pièges de la pensée dominantes qui assimilent les dénonciations du racisme structurel à des tentatives séparatistes afin de les discréditer et les nier.




RACE
Sarah Mazouz
96 pages – 9 euros
Éditions Anamosa – Collection « Le mot est faible » – Paris – Septembre 2020
www.anamosa.fr




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