17 février 2021

LA FABRIQUE DES PANDÉMIES - Préserver la biodiversité, un impératif pour la santé planétaire

Depuis une vingtaine d’années, des centaines de chercheurs préviennent qu’en précipitant l’effondrement de la biodiversité, les activités humaines ont créé les conditions d’une « épidémie de pandémie ». Puisque la destruction des écosystèmes par la déforestation, l’urbanisation, l’agriculture industrielle et la globalisation économique, est à l’origine des zoonoses, maladies émergentes transmises aux humains par des animaux, y renoncer s’avèrera plus efficace que de poursuivre une vaine course aux vaccins ou de confiner chroniquement les populations. Marie-Monique Robin a interrogé soixante-deux chercheurs du monde entier pour réaliser cette enquête.
« On savait. Mais les politiques font la sourde oreille, en continuant de promouvoir une vision technicise et anthopocentrée de la santé, qui fait la part belle aux intérêts des multinationales pharmaceutiques et de l’agrobusiness, lesquelles partagent les mêmes actionnaires et fonds de pension, dont les dirigeants sont lobotomisés par la recherche de profit à cours terme. Ce grand aveuglement collectif est entretenu par la balkanisation des disciplines scientifiques et des instances ministérielles, qui fonctionnent en “silos“, sans aucune connexion entre elles. »

Après la Seconde Guerre mondiale, le combat contre les maladies infectieuses semblait sur le point d’être gagné, par la médecine moderne, avec ses antibiotiques et ses vaccins, et par l’agro-industrie, avec ses insecticides. En 1980, L'OMS déclare officiellement la variole éradiquée. Pourtant, en 1976 apparaissent les premiers cas de legionellose et, au Zaïre, surgit une maladie mystérieuse qui provoque une fièvre létale dans plus de 80 % des cas, provoquée par un filovirus jusque-là inconnu et que l'on nommera Ébola. En 1981 sont observés les premiers de cas de malades du sida.
Il y a environ 15 000 ans, homo sapiens a conquis l'ensemble de la planète. Commence alors un long isolement pour les populations des Amériques et de l’Australie. Avec la révolution néolithique, il y a 12 000 ans, la sédentarisation et la domestication des animaux provoquent une grande révolution épidémiologique : les animaux nouvellement domestiqués nous ont transmis de redoutables maladies infectieuses, comme la rougeole et la variole, et les rongeurs commensaux la peste ou le typhus murin. La colonisation par les Européens, les premières mondialisations ont ensuite unifié épidémiologiquement l'humanité à la fin du XIXe siècle, la « découverte » des Amériques décimant les populations amérindiennes.
En 1989, Joshua Lederberg, généticien et président de l’université Rockefeller de New York, ouvre la conférence de Washington sur les virus émergents par ses mots : « Nous allons avoir beaucoup de surprises, car notre imagination fertile est loin de pouvoir envisager tous les tours que peut nous jouer la nature. Certains vont trouver que j'exagère, mais les catastrophes sont devant nous. C'est la lutte pour la vie entre nous et les microbes, virus ou bactéries. Et rien ne garantit que nous en sortirons vivants. » Une infection émergente est définie par le virologue Stephen Morse comme une « maladie inconnue qui apparaît subitement dans la population, ou qui existait mais dont l'incidence et l'aire de distribution augmentent soudainement ». Cette conférence marque une « rupture gnoséologique » en entérinant ce concept innovant, dépassant la conception pastorienne de la maladie infectieuse qui reposait sur une équation simple : un virus égal = une maladie, introduisant alors l'être humain dans l’équation.
La doctrine sécuritaire de la preparedness a été élaborée par la santé publique américaine. Afin de convaincre les politiques d’investir, pour réagir à une menace invisible et imprévisible, des scénarios provoquant la peur ont été élaborés, entérinant un renoncement à la rationalité et une dégringolade vertigineuse dans la fiction. Ce « catastrophisme sanitaire » finit par contaminer l'Europe. Cette stratégie de sécurité nationale, mélangeant des événements d'origine naturelle et des actes humains intentionnels comme le bioterrorisme, néglige les facteurs écologiques et anthropiques qui favorisent les maladies infectieuses émergentes. La biosécurité est intégrée dans la « guerre contre la terreur » et l’USAID (l'agence américaine pour le développement internationale) lance le programme PREDICT chargé d’effectuer une veille sanitaire en effectuant l’identification et le séquençage des pathogènes, mais aussi de former les personnels scientifiques et médicaux des pays du Sud afin qu'ils surveillent et identifient eux-mêmes les pathogènes, dans le but de les aider à réduire les risques d’émergence. Ce second objectif a cependant été négligé au profit du premier, nettement plus rémunérateur (brevets négociables avec les compagnies pharmaceutiques pour développer vaccins et médicaments). Or, explique Stephen Morse, qui a pourtant contribuer au développement de cette politique, « le séquençage des virus ne sert à rien » car il ne s'attaque pas aux causes.

La disease ecology (l’écologie de la santé) désigne la branche de l'écologie qui fait appel à des connaissances au croisement de l’immunologie, de l'épidémiologie et de la génétique. La britannique Kate Jones a recensé 335 « événements » de maladies affectueuses émergentes, rapportés entre 1940 et 2004 : 60,3 % sont des zoonoses et les risques d'émergence les plus élevés sont situés dans les pays tropicaux caractérisés par une riche biodiversité et aussi une déforestation intensive. Marie-Monique Robin enchaîne ainsi études et extraits d’entretien qu’il est absolument impossible de tous rapporter ici. Elle démontre ainsi que la déforestation est le « premier facteur d’émergence des maladies zooniques » (Nicole Gottenker, responsable d'un laboratoire de pathologie vétérinaire à l’université de Georgie). « L'homme crée par ses activités ce que j'appelle des “territoires d’émergence“. En effet, le phénomène de déforestation conduit à un point de rupture irréversible dans les écosystèmes, qui perturbe radicalement les communautés animales en provoquant des réactions en cascade. Lesquelles, au final, affectent… l’homme. La boucle est bouclée ! » (Jean François Guégan, directeur de recherche à l’IRD et l’INRAE). « D'une manière générale, les zones périurbaines dans lesquelles se développent l'élevage et l'agriculture créent des ponts pour les microorganismes qui étaient abrités dans la biodiversité des forêts, vers les populations humaines. De même, en réduisant les espaces forestiers, on contraint des espèces animales à cohabiter ou à se rencontrer de manière beaucoup plus fréquente, ce qui permet un échange d'agents microbiens. » Le meilleur moyen d'éviter une prochaine épidémie et d'arrêter de détruire ou de fragmenter la forêt tropicale. De même, Pierre Ibisch, professeur de « conservation de la nature » à l’université d’Eberswalde, près de Berlin, explique comment les routes favorisent l'émergence de nouvelles maladies. Il précise qu’ « une fois qu'on a passé un certain point de bascule, la dégradation des écosystèmes est irréversible » et qu’ « on ne pourra pas préserver efficacement l'environnement sans régler la question de la pauvreté ».
« Si nous ne repensons pas radicalement notre rapport à la nature et aux animaux, nous entrerons dans une ère de confinement chronique qui nous coûtera très cher humainement et économiquement » explique Malik Peiris, virologue et directeur de l'école de santé publique de l'université de Hong Kong. Il a montré comment « la massification de la production animale » participe aussi aux émergences infectieuses. De plus, dans les élevages intensifs les animaux sont des clones du point de vue génétique, ce qui facilité la transmission des virus.

La sixième extinction de la biodiversité, causée par la pression anthropique sur les écosystèmes, a fait basculer la planète dans une nouvelle ère géologique : l’anthropocène. Bruce Wilcox, chercheur à la retraite qui collabore encore à des programmes de recherche de l’OMS, confirme qu’ « on ne pourra jamais protéger efficacement la biodiversité si on ne résout pas la question de la pauvreté et si on ne revoit pas de fond en comble le système économique qui génère cette pauvreté ». Il explique pourquoi seul un retour sur le terrain des scientifiques pour comprendre comment fonctionne l’interface humains-animaux-environnement peut nous permettre de « quitter l’ère des maladies infectieuses émergentes ». Les chercheurs en biomédecine ont oublié, depuis trente ans, qu’on ne peut lutter efficacement contre un agent pathogène sans connaître le milieu dont il est issu et les conditions biologiques et environnementales qui favorisent sa transmission. « Les épidémies de zoonoses et de maladies à transmission vectorielle sont liées aux pertes de biodiversité, mesurés par le nombre d’espèces sauvages menacées ou par la densité du couvert forestier. Donc, si on résume : plus de biodiversité signifie plus de pathogènes, mais moins de biodiversité signifie plus d’épidémie infectieuses. »

L’auteur consacre un long chapitre à l’ « effet dilution » de la biodiversité. Plus celle-ci est riche localement, plus elle a un effet régulateur sur la prévalence, la transmission et la virulence des pathogènes.
Les zoologues distingue deux catégories :

  • - les espèces « spécialistes », hautement adaptées à un type d'habitat particulier et qui ne survivent pas à sa destruction,
  • les espèces « généralistes » ou « opportunistes », capables de s'adapter à des environnements très différents, de se reproduire rapidement et d’occuper de vastes territoires.

Quand les écosystèmes sont perturbés, les espèces « spécialistes » disparaissent au profit des « généralistes ». « Plus les hôtes non compétents sont nombreux et diversifiés dans un écosystème par rapport aux hôtes compétents, plus la transmission du pathogène est affectée négativement et plus le risque d'infection pour les humains diminue. »

Un autre chapitre, tout aussi passionnant, est consacré au microbiome, nom donné à la communauté écologique de microorganismes commensaux, symbiotiques et pathologiques qui partagent notre espace corporel, composée de l'ensemble des virus, bactéries et champignons qui vivent à l'intérieur de notre corps et sur notre peau. Le microbiote cutané compte un million de bactéries par centimètre carré de peau, tandis que le microbiote intestinale héberge 100 000 milliards de microorganismes et pèse environ 1,5 kg chez un humain adulte. Le déséquilibre du microbiote est à l’origine de maladies inflammatoires comme la maladie de Crohn, le diabète de type 1, l’ asthme ou les allergies, pathologies chroniques qui affectent un nombre croissant de personnes et constituent des facteurs de comorbidité de la covid-19. Une étude fort intéressante, réalisée en Carélie par Tari Haahtela, allergologue à l'hôpital universitaire de Helsinki, montre comment le contact avec l'environnement naturel enrichit le microbiome humain, promeut l'équilibre immunitaire et protège des allergies et des désordres inflammatoires. Cette région a été partagée à la fin de la Seconde Guerre mondiale et jusqu'au début des années 1990 entre l'Union soviétique et la Finlande, laquelle a suivi une industrialisation et une urbanisation très poussées. L'étude montre que la prévalence de l’asthme était beaucoup moins élevée du côté russe, resté très rural, vivant essentiellement de l'agriculture traditionnelle et de l'exploitation de la forêt, offrant un cadre de vie plus naturel et plus diversifié, ce qui permettait aux enfants de stimuler leur système immunitaire par un contact constant avec les microorganismes présents dans l'environnement, y compris dans l’eau qu’ils boivent. Si la présence de bactéries infectieuses dépassait un certain niveau, elle pourrait provoquer, par exemple, des diarrhées, mais à bas bruit, loin d'être dangereuses, elles peuvent être considérées comme une sorte de vaccin vivant. Les microorganismes présents dans l'environnement, avec lesquels les humains ont coévolué, participent à l'éducation et à la stimulation du système immunitaire. « Le contact précoce et continu avec la biodiversité naturelle détermine la composition de notre microbiome et donc la capacité de notre organisme à gérer des agressions extérieures. » Au contraire, l'uniformisation des environnements urbains et des modes alimentaires conduit à une uniformisation des microbiomes et des pathologies.

L’auteur présente ensuite le concept de « One Health » (une seule santé), qui prône une collaboration étroite entre médecine humaine et médecine vétérinaire. En effet, si celles-ci ont les mêmes fondements scientifiques et, jusqu'au XVIIIe siècle, relevaient d'un enseignement unique à l’université, elles ont ensuite évolué comme disciplines radicalement séparées selon une logique de « silos », aboutissant notamment au problème de la résistance aux antibiotiques, laquelle tue chaque année plus de 700 000 personnes d'après l'OMS et pourrait faire 10 millions de victimes annuelles à partir de 2050.
Le changement climatique a aussi des conséquences sur la transmission des maladies vectorielles. Le taux de contamination augmente avec la température, par exemple, pour le virus responsable de la maladie de la langue bleue ou pour le zika. L'augmentation de la fréquence et de l'intensité des événements El Niño-La Niña multiplie les épidémies de dengue, la fièvre de la vallée du Rift, le paludisme et les fièvres hémorragiques à hantavirus.
Daniel Brooks, biologiste de l'évolution, soupçonne les activités humaines d'avoir déclenché une ère d’oscillations : des agents pathogènes initialement « spécialistes », liés à un type d'hôtes et à une aire géographique déterminée, deviennent des « généralistes », puis redeviennent des « spécialistes » après que ce soient créées de nouvelles associations stables entre les hôtes et les parasites.
Par ailleurs, le réchauffement climatiques entraîne la fonte du pergélisol, libérant virus et bactéries qui dorment depuis des millions d'années et contre lesquelles l'humanité n'a aucune immunité. Des « maladies sensibles au climat » ont aussi commencé leur ascension vers le pôle Nord.
En 2009, le professeur Rockström, à l’occasion d'un article publié dans Nature, définissait neuf seuils biophysiques de la Terre qu'il ne fallait pas dépasser sous peine de causer notre perte, sachant que nous étions déjà sortis de la « zone de sécurité » pour trois d'entre eux : le changement climatique, le cycle de l'azote et la perte de biodiversité. « Le concept de santé planétaire est un outil qui permet de développer une vision holistique reliant la santé des humains, des animaux et des écosystèmes, seule capable d'éviter l'effondrement que certains prédisent déjà. »

La linguiste et anthropologue Luisa Maffi explique que l'humanité traverse la plus grave crise écologique et culturelle de son histoire parce que la société occidentale a ignoré les savoirs ancestraux des peuples premiers. Ceux-ci ont su maintenir une relation intime et interdépendante avec l'environnement naturel. La primatologue Sabrina Krief raconte comment, s'intéressant à la capacité d'automédication des animaux, elle a découvert que les chimpanzés et les Congolais utilisaient les mêmes plantes pour soigner les mêmes causes.
Le naturaliste Gilbert Cochet regrette que la science occidentale fonctionne en ne proposant que des expériences partielles du réel, au risque de perdre la vision globale, nécessaire à la compréhension des enjeux, à la façon de ces aveugles du conte sushi du XVe siècle dans lequel des aveugles de naissance rencontrent pour la première fois un éléphant. Celui qui a tâté sa trompe déclare qu’il s'agit là d'un serpent, celui qui a touché sa queue, d’un balais, son ventre, d’un mur, etc. Il raconte aussi qu’en 2019, trois chamanes Kogis, peuple indigène de Colombie, et une trentaine de scientifiques européens se sont retrouvés dans la Drôme afin de réaliser un diagnostic de santé écologique du territoire. Tandis que les chamanes se sont promenés dans la montagne pendant toute la semaine, les scientifiques se sont enfermés dans les archives et les bibliothèques pour consulter photos aériennes et documents. Découvrant un morceau de grès fort différent du calcaire et de la marne caractéristiques de la Drôme, les chamanes ont que cette roche était très ancienne et qu’elle nous renseignait sur la création de notre planète, se qui sidéra un géologue. Explorant le paysage du regard, ils désignaient un pin noir d’Autriche en indiquant qu’il n’avait rien à faire ici. Planté abondamment pour stopper l’érosion à la fin du XIXe siècle, ses aiguilles très acides provoquent effectivement la stérilisation des sols !
Edgar Morin expliquait dans son livre Connaissance, ignorance, mystère, que « la dispersion et la compartimentation des connaissances dans les disciplines spécialisées éliminent les grands problèmes qui surgissent lorsque l'on associe les connaissances enfermées dans les disciplines. Aussi, les interrogations essentielles sont-elles éliminées. Leur ignorance entretien un ignorantisme qui règne non seulement sur nos contemporains, mais aussi sur des savants et experts ignorants de leur ignorance. »

La conclusion revient à Safa Motesharrei, jeune chercheur à l'université du Maryland, qui explique que, « depuis 1950, nous avons doublé notre impact sur la planète tous les dix-sept ans. Seule une politique de développement soutenable qui respecte la capacité de charge (carrying capacity) du système Terre nous permettra d'éviter le sort des Mayas. Et ce ne sont pas les solutions technologiques qui nous sauveront, car elles impliquent la consommation croissante de ressources ! » « L'homme doit seulement découvrir qu'il est solidaire de tout le reste » prévenait le biologiste Théodore Monod. « La solidarité écologique, c’est un vrai changement de paradigme », rajoute Meriem Bouamrane, scientifique, spécialiste du programme Man and Biosphere à l’Unesco. De nombreuses propositions concrètes, à mettre ne place immédiatement, sont énoncées : cesser d’importer du soja du Brésil pour nourrir les vaches allemandes, de subventionner la malbouffe, soutenir au contraire l’agriculture biologique et les circuits courts de distribution des aliments, limiter la déforestation importée.
 

Cet ouvrage est finalement très apaisant, au contraire des torrents d’informations souvent anxiogènes déversées quotidiennement. Il propose un tableau clair de l’origine des virus et surtout, montre que rien n’est irrémédiable mais qu'il est possible d’enrayer l’ « épidémie de pandémie » qui s’annonce, en s’attaquant immédiatement aux causes. Par sa lucidité, il encourage à un certain optimisme, dans la mesure où les solutions sont à portée de mains… déterminées.
Si nombre des chercheurs interrogés portent un regard amer sur les décisions et les réactions politiques, ils désignent très clairement les responsabilités et proposent unanimement une solution aux risques viraux : préserver la biodiversité !



LA FABRIQUE DES PANDÉMIES
Préserver la biodiversité, un impératif pour la santé planétaire
Marie-Monique Robin
Avec la collaboration de Serge Morand
242 pages – 20 euros
Éditions La Découverte – Collection « Cahiers libres » – Paris – Février 2021
www.editionsladecouverte.fr/la_fabrique_des_pandemies-9782348054877


De la même auteure : 

LE MONDE SELON MONSANTO - De la dioxine au OGM, une multinationale qui vous veut du bien

 

Voir aussi :

PANDÉMIES, UNE PRODUCTION INDUSTRIELLE

 

 

 

Aucun commentaire:

Publier un commentaire