Emmanuel Macron, le 9 juillet 2018, a diagnostiqué devant le Congrès, qu’au clivage traditionnel gauche/droite s’était substitué en Europe une nouvelle « frontière » qui « sépare les progressistes des nationalistes ». Historien des sciences, Wolf Feuerhahn explique comment cette « alternative simpliste voire mortifère pour le débat public » vient confisquer un qualificatif plutôt utilisé par la gauche, à propos des avancées sociales, et propose de retracer l’histoire des usages du terme « progrès », objet de débats particulièrement clivants depuis le XVIIIe siècle.
Au milieu du XVIIIe siècle, les rédacteurs de l’Encyclopédie louent Francis Bacon qui, dès 1605, défendait la capacité des sciences à déceler la volonté divine dans l’ordre de la nature. Le mot « progrès » est alors réservé aux savants qui s’interrogent sur leurs activités. Jean-Jacques Rousseau dénonce déjà « le progrès des sciences et des arts » qui a corrompu les mœurs, et érige la nature en modèle. Ce terme reste donc ambivalent jusqu’à la fin du siècle, désignant une évolution vers le meilleur comme vers le pire.
Condorcet, qui publie en 1795 L’Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, l’applique aux transformations de l’espèce humaine, aux questions juridiques et politiques, espérant que les peuples barbares et ignorants puissent un jour se rapprocher des plus éclairés, des « plus affranchis de préjugés, tels que les François et les Anglo-Américains ». Puis, derrière Louis de Bonald, les contre-révolutionnaires dénoncent « les progrès » comme « indice de l’obsolescence des sciences par rapport à l’éternité des lettres ». Le mot cesse donc d’être ambivalent, associé à la Révolution française et à ses principes politiques, et c’est « évolution » qui le remplace comme terme neutre. « Décadence » devient alors son antonyme.
À partir des années 1820-1830, il commence à être employé au singulier, de manière absolue, souvent avec une majuscule. L’auteur cite quelques uns des périodiques qui l’utilisent comme titre. Puis, les théoriciens de la société, à la suite de Saint-Simon, développent l’idée d’un progrès continu, susceptible de dépasser l’opposition entre les partisans de l’Ancien régime et ceux de la Révolution, tout en se focalisant sur celle entre philosophie et religion. Le terme est ensuite très disputé à gauche, comme celui de « progressiste ».
Cette banalisation ne fait évidemment pas l’unanimité. Théophile Gauthier moque ce qu’il associe à l’utilité qu’il considère comme une valeur bourgeoise matérielle et médiocre, et Baudelaire ne cache son dégoût.
Les premiers représentants de la IIIe République combinent ordre et progrès pour écarter les partis politiques les plus à gauche. « Pour les républicains, la science était le grand vecteur du progrès. C’était en son nom que se développait la “mission civilisatrice“ de l’impérialisme français, le développement de l’hygiéniste, voire de l’eugénisme, ainsi que la lutte contre l’emprise de la religion dans l’espace public. »
La modernité, à travers le progrès, est dénoncée par Nietzsche, et l’hostilité à la science et à la démocratie sera déclinée, tout au long du XXe siècle, par Georges Sorel, dans Les Illusions du Progrès, Charles Péguy, Paul Valéry… Puis l’opposition se cristallise entre la « science historique » et la « philosophie de l’histoire », associée à Hegel, qui « induit une téléologie qui organiserait la succession des époques ».
En 1933 et 1934, l’exposition universelle de Chicago célèbre « A Century of Progress », accueillant plus de 38 millions de visiteurs, et cherche à réduire la crise de 1929 à « un épiphénomène anecdotique ». En 1936, le philosophe et sociologue français Georges Friedmann soutient que les techniques seules ne permettront pas « l'augmentation du bonheur dans le monde, selon le rêve de Taylor, et, s’appuyant sur le marxisme, il préconise « une organisation économique consciente et planifiée, où aucun intérêt particulier ne peut retourner cette puissance à son profit et en faire l’ennemi redoutable des hommes ».
En 1949, le philosophe juif allemand exilé aux États-Unis Karl Löwith explique que le « progrès séculier » est une « croyance » qui « dépend de l’historie eschatologique du Salut ». Une controverse autour de ses thèses est organisée en 1962, avec Theodor Adorno. Celui-ci avait publié avec Max Horkheimer, en 1944, La Dialectique de la Raison dans lequel ils montraient comment les idéaux des Lumières s’étaient retournés en leur contraire, produisant une raison instrumentale conduisant à la barbarie. Suite à cette querelle, l’historien Reinhart Koselleck définit le progrès, à partir du XIXe siècle, comme une « catégorie d’ersatz de religion ».
Et bien sûr, Günther Anders, profondément affecté par les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki, soutient, en 1956 dans L’OBSOLESCENCE DE L’HOMME, que « le concept de progrès nous a rendus aveugles à l’apocalypse ».
Avec René Dumont, agronome candidat écologiste aux élections présidentielles de 1974, les dangers du progrès dans les questions environnementales commencent à être évoquées.
Avec cette généalogie des débats autour d’une notion, Wolf Feuerhahn espère « échapper aux catégories massives à vocation majoritairement polémique » et inciter à « redécouvrir la complexité des positions populaires, savantes ou intellectuelles ». Face à la brutalité de certain·es, tel Emmanuel Macron cité en introduction, il rappelle que « Résister, faire preuve d'esprit critique, c'est aussi rappeler l'importance d'une réflexion nuancée, qui requiert du temps et suppose un espace public de délibération démocratique. »
Ernest London
Le bibliothécaire-armurier
PROGRÈS
Wolf Feuerhahn
270 pages – 9 euros
Éditions Anamosa – Paris – Mars 2025
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire