16 mai 2026

ARMURERIE PSYCHIQUE, ARSENAL SOCIAL & MADEMOISELLE JULIE

Sandra Lucbert soutient que contrairement à ce qu’affirment Strinberg et après lui, les critiques et les mises en scène, sa pièce Mademoiselle Julie n’est pas seulement « le portrait d’une hystérique » (terme qui devrait être remplacé par une appellation qui conserverait son contenu clinique en le détachant du sexisme qu’il recèle) mais aussi et surtout la démonstration des agencements, des transformations sociales des psychés, de leur « machinerie ». Plus qu’une préface, son article propose une analyse… renversante de la pièce qui suit, proposant aux lecteurs et lectrices de la redécouvrir.

ARMURERIE PSYCHIQUE, ARSENAL SOCIAL – STRINDBERG MATÉRIALISTE
« “Hystérie“est un agencement psychique pris en réaction à l’assignation femme dans le patriarcat », assignation à une « place d’objet », « à disposition des préposés hommes gratifiés, quant à eux, d'une place de sujet ». L’hystérie est l’effort de l’assignée objet pour vivre en sujet « là où tout construit son existence pour ne pas ». Strindberg qui se sent menacé par les femmes et souhaitent qu’elles retournent à leur place, entend faire la démonstration de cette « décadence » en montrant un homme, Jean, « pli[er] LaFemme et ses réclamations obscènes ». Mais Sandra Lucbert va montrer qu’il en a fait, en définitive, une toute autre.
Elle explique que la révolte de Julie n'est pas inconsciente mais pour partie explicite. « Sa mère et son père [lui] ont appris que les femmes “valent“ autant que les hommes. Le rapport politique qui les réifie, lui ont-ils intimé, doit être refusé : elles n'ont pas à être amenuisées. » sa mère a voulu renverser le cadre normatif à l’échelle du domaine en décidant d'intervertir les tâches des genrés hommes et des genrés femmes sur sa propriété, tentative qui se soldera par un échec et un aller simple vers la folie. « Une organisation politique produit une habituation à la fois symbolique et pratique chez ses membres : des apprentissages pas seulement techniques, mais disproportionnels. » au contraire, Julie va chercher une issue à l'intérieur du cadre : elle veut pouvoir désirer un homme sans être subalternisées.
Sandra Lucbert explique ensuite comment Strinberg « détourne le topos théâtral de la nuit libératrice ». Alors que dans La Nuit des rois et Le Songe d'une nuit d'été le désir est affranchi par la méprise et l’illusion, dans Mademoiselle Julie la suspension des ambiants normatifs permise par la Saint-Jean, soir où ce déroule l’action, opère comme « un bain révélateur des mouvements de l'ordre symbolique ». De plus tout se passe en cuisine, « lieu par excellence de cantonnement des dominé·es », c’est-à-dire dans les coulisses du salon où on ne se doute jamais de rien. « Les rapports sociaux fournissent l'arsenal du combat. Ce n'est pas un duel : c'est un combat à trois termes. Julie, Jean, et l'ordre symbolique qui leur sert d'armurerie, et leur donne des ressources inégales pour se battre. » Alors que dans Le Jeu de l'amour et du hasard de Marivaux, on se reconnaît entre maîtres et serviteurs malgré des costumes trompeurs, ici un « transformisme de classe » est à l’œuvre : l'industrialisation massive qui jette la Suède dans le capitalisme autorise l'essor des logiques de mobilité bourgeoise. Ainsi, Jean, dominant de fait par genre, est animé par un rêve individuel de réussite. Il ne déclenche les hostilité à l'égard de Julie que lorsqu'il comprend qu'elle n'a pas de capital propre.
Elle documente également comment « toutes les mises en scène prennent la file derrière les déclarations de l'auteur et les automatismes sexistes inquestionnées : toutes, elles surenchérissent l'hystérisation du personnage ».

La démonstration de Sandra Lucbert est tellement argumentée, tellement irréfutable, qu’elle conditionne notre lecture de la pièce. Peut-être est-il préférable de lire celle-ci en premier lieu, puis de la laisser déconstruire nos préjugés. Au choix.


MADEMOISELLE JULIE
Le soir de la Saint Jean, donc, mademoiselle Julie se mêle au bal des domestiques et entreprend de séduire Jean, le maître d’hôtel.  Elle vient de rompre ses fiançailles avec un « monsieur » et entend s’affranchir des normes sociales. Alors qu’elle semble l’avoir convaincu de fuir ensemble, il comprend qu’elle est désargentée, bien que fille de comte, et l’abandonne au mépris public qui l’attend pour avoir franchi la barrière de classe en tant que femme.


Nouvelle collection des édition de L’Arche, annoncée comme une « invitation au trouble dans le genre éditorial », qui met donc en regard l’analyse affutée d’un ou d’une spécialiste avec un texte du répertoire. Riche idée.

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier

 

ARMURERIE PSYCHIQUE, ARSENAL SOCIAL & MADEMOISELLE JULIE
Sandra Lucbert et August Strinberg
Traduction de Boris Vian
144 pages – 15 euros
Éditions de L’Arche – Collection « Uppercut » – Montreuil – Mai 2026
www.arche-editeur.com/recueil/armurerie-psychique-arsenal-social-amp-mademoiselle-julie-282

 

 
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