14 mai 2026

LATÉRAL GAUCHE

Journaliste et historien du sport, Nicolas Kssis-Martov part à la recherche d’un « foot de gauche », progressiste et solidaire, terrain de lutte où se construisent des alternatives, outil de résistance, dans les tribunes comme dans les clubs. En une douzaine de chapitres, il présente quelques figures iconoclastes qui ont marqué, à leur façon, l’histoire du ballon rond.

Fondateur de la rubrique sportive de L’Humanité, Abraham Henri Kleynhoff, malgré la mauvaise réputation d’un produit d’importation britannique, défend une dimension populaire du sport en général et du football en particulier : « En effet, pour Marx et Engels, ainsi que pour leurs épigones nationaux, “la critique sociale de la bourgeoisie“, comme le précisait l'historien Alain Garrigou, “est donc en même temps celle du loisir, dans la mesure où celui-ci se confond avec la condition de vie bourgeoise“. » Il contribue à la démocratisation du football, pour ne pas l’abandonner à « l’ennemi de classe » et à l’Église catholique, qui développe des patronages pour conquérir la jeunesse urbaine et ouvrière. Il forme le Club athlétique socialiste de Paris, un des premiers clubs ouvriers, puis un championnat avec onze équipes sur Paris et sa région, en 1909-1910. Le Club athlétique socialiste de Levallois accueille Pierre Chayriguès, un des premiers grands gardiens de but de l’équipe de France et du Red Star, « considéré comme un demi-fou » parce qu’il quittait la ligne pour se promener dans les 18 mètres. La première guerre mondiale ouvre aussi « le front du foot féminin » avec les équipes de Munitionnettes en Angleterre (voir aussi : UNE HISTOIRE POPULAIRE DU FOOTBALL (BD)).
Le 21 juillet 1936, au stade Lluís-Companys de Barcelone, devaient débuter les épreuves de football de l’Olympiada Popular, « contre-modèle de la messe du CIO qui s’annonçait au même moment, dans l’Allemagne nazie ». Emmanuel Min et Abrascha Krasnowiecky, qui évoluaient au sein de l’équipe d’un Yiddisher Arbeter Sport Club (YASK), réseau d’associations communautaires du Yiddishland révolutionnaire, ont débarqués de Belgique quelques jours plus tôt. Le putsch de Franco débute le 17 juillet et tous deux s’engagent aussitôt dans les Brigades internationales. En France le Front populaire contribue, avec la loi sur les 40 heures, la semaine anglaise et l’augmentation des salaires, à l’adhésion aux associations sportives : la FFFA gagne 40 000 licenciés en trois ans, tandis que le sport ouvrier en recrute autant. Raoul Diagne, d’origine sénégalaise, est le premier joueur noir à porter le maillot bleu, en 1931.
Rino Della Negra et le Red Star sont bien évidemment évoqués (voir aussi : RINO DELLA NEGRA, FOOTBALLEUR ET PARTISAN) avec d’autres footballeurs résistants en Europe, puis Rachid Mekhloufi, joueur de Saint-Étienne qui a déserté le championnat hexagonal pour rejoindre la sélection montée par le FLN afin d’internationaliser la cause de l'indépendance algérienne, témoignage « de la place qu'occupe dorénavant le football dans le théâtre diplomatique ». (voir aussi : UN MAILLOT POUR L’ALGÉRIE
Un chapitre est consacré à la figure complexe de Pasolini, qui critiquait, d’une part, le « consumérisme envahissants du capitalisme triomphant englob[ant] le calcio » mais était également obsédé par la « civilisation populaire », avec le foot qu’il regardait aussi « comme une œuvre, poétique, littéraire, un langage » : « Avec la littérature et le sexe, le football est l'un des grands plaisirs de ma vie. » Au Brésil, de 1981 à 1984, le Sporting Club Corinthians Paulista, avec son projet autogestionnaire (tout le monde vote et décide, les joueurs comme les masseurs et les chauffeurs de bus) va braver la dictature et ouvrir la voie à un vaste courant de contestation culturelle du régime. Après une évocation de Bob Marley un peu plus anecdodique, le parcours de Diego Maradona est rappelé, avec toutes ses ambiguïtés et ses contradictions, son but mythique contre l’Angleterre, le 22 juin 1986, et cette main (de Dieu), 5 minutes avant : « La triche est un art populaire. La revanche du faible contre le fort, du pauvre sur le riche. Le fair-play en retour constitue une astuce des élites pour s'assurer que ce soit toujours les mêmes qui gagnent, un peu comme la main invisible du marché qui apporte la prospérité par ruissellement. » Autre geste d’anthologie, le coup de pied de Cantonna, le 25 janvier 1995, contre un supporter du Crystal Palace, érigé rétrospectivement en image iconique de l’antifascisme, second fil conducteur de cet ouvrage. « Le football, en somme, est parfois la continuation de l'antifascisme par d'autres moyens » explique Nicolas Kssis-Martov. 
Plus récemment, Megan Rapinoe, capitaine de l’équipe de soccer états-unienne venant de remporter la Coupe du monde de football, refuse de s’exhiber à la Maison-Blanche aux côtés de Donald Trump (lequel s’est fait décerner le premier prix de la paix de la FIFA en décembre 2025). Enfin, le rôle des supporteurs est documenté et aussi l’ « inflation législative » visant à les discipliner, dérogatoire aux droits individuels mais s’étendant peu à peu sur le droit commun, et l’intrusion de l’extrême droite dans les tribune. Car, comme l’explique Michaël Correia « les questions d'identité et de territoire étant prégnantes dans le supportérisme, l'extrême droite va très facilement réussir à manipuler ces valeurs à son profit, en faire un terreau pour le racisme, l'exaltation de la violence et le nationalisme. Ces notions sont des angles morts actuels de la gauche, mais l’identité tout comme le territoire (d'un quartier, d'un groupe social) peuvent être collectifs, inclusifs et synonymes de résistance. »

Abusant de digressions, Nicolas Kssis-Martov explore systématiquement le contexte historique, évoque encore bien d’autres figures et multiplie les anecdotes et commentaires, ce qui donne un essai bien plus riche qu’il n’y parait. Une enquête passionnante à la recherche d’un foot politique et antifasciste.

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier


LATÉRAL GAUCHE
Figures du foot politique.
Nicolas Kssis-Martov
208 pages – 10 euros
Éditions Libertalia – Montreuil – Mai 2026
www.editionslibertalia.com/catalogue/poche/lateral-gauche 


Voir aussi :

UNE HISTOIRE POPULAIRE DU FOOTBALL

UNE HISTOIRE POPULAIRE DU FOOTBALL (BD)

RINO DELLA NEGRA, FOOTBALLEUR ET PARTISAN

UN MAILLOT POUR L’ALGÉRIE

CARTON ROUGE : Matthias Sindelar, le Mozart du ballon rond




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