8 novembre 2026

LA PENSÉE PIÉTINÉE

« La culture, entendue au sens le plus large, celui des arts, du savoir et de la pensée, est le canari de l'État de droit. Lorsqu'elle commence à asphyxier, sa suffocation annonce la mort certaine et imminente de l'ensemble de l'écosystème démocratique : droits civiques, libertés individuelles, liberté d'expression et de réunion, ainsi que liberté de la presse seront immanquablement les victimes du coup de grisou qu’annonce le trépas de l'oiseau. » Olivier Mannoni documente « la guerre culturelle » menée par l’extrême droite contre la culture, la science et l’éducation.
Il explique qu’aux États-Unis, elle a débuté avec le maccarthysme, qui a sévit jusqu’en 1954. Toutes propensions gardées, il considère que « l'alarmante “commission d’enquête“ sur le service public de l'audiovisuel », « transformée en tribunal permanent » par Charles–Henri Alloncle, avec son lot de sous-entendus, de procès d'intention, de suspicions et d'accusations sans preuve, a été « un spectacle du même acabit » et révèle la manière dont l'extrême droite entend mettre les médias à sa botte. Il analyse rapidement « le terrorisme verbal » et les autres méthodes linguistiques utilisées, « semblables à celles qu'on employait dans les années 1930 ».

Le tableau de la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques mettant en scène Philippe Katerine a déclenché « le scandale espéré » par certains. Bien qu’il n’y eut qu’aucune table mais un parcours de catwalk où se déroulait un défilé de mode, que les personnages étaient plus de treize, qu’on n’y voyait ni Christ ni Judas mais un Bacchus bleu, la droite conservatrice se réclamant du catholicisme voulu y voir un blasphème, une scandaleuse adaptation la Cène. En vérité, c'est une « haine des arts “divergents“, c'est-à-dire tout ce qui ne se situe pas dans une “tradition“ ou dans un schéma idéologique », qui s'exprimait. Olivier Mannoni rappelle que « dans la bouche d'Hitler, le mot d’“artiste“ était déjà une insulte ». Il utilisait d’ailleurs plutôt le terme Schwabinger, du nom des habitants du quartier bohème de Munich, qu'il qualifiait de « milieu décadent » : « À force de craindre les braillement de ces apôtres de l'art bolcheviste […] on était pris d'une véritable peur à l'idée d'être accusé d'incompréhension… ; comme si c'était une honte de ne pas comprendre les produits de ces dégénérés mentaux ou de ces imposteurs rusés. » « La dénonciation de l'art “dégénéré“ et “corrupteur“ a toujours été un prétexte idéal pour ceux qui voulaient réprimer la culture. » Des colonnes de Buren au sapin de Noël de Paul McCarthy, il recense quelques autres scandales. Il cite aussi quelques propos, comme celui de Geoffroy Lejeune, ancien directeur de la rédaction de Valeurs actuels et actuel directeur de la rédaction du Journal du dimanche, à propos de la « bourgeoisie artistique dégénérée », qui reprend une expression tout droit sortie de Mein Kampf.

Le cinéma, considéré comme woke, gauchiste, immoral et militant, est une autre cible. L’auteur rappelle toutefois qu’il a aussi été, d’Eisenstein au soft power du Way of Life américain, en passant par l’UFA du pouvoir nazi, un outil de propagande. Ce cinéma hollywoodien, populaire et influent, est d'ailleurs désormais dans la ligne de mire de la droite américaine, puisque ce Way of Life prône la libération des mœurs, le refus du racisme, l'égalité entre hommes et femmes, la fin des discriminations raciales sexuelles.

En arrivant au pouvoir, Lénine a dépossédé la grande bourgeoisie russe de son pouvoir sur la presse, les nazis démantelèrent l’empire d’Alfred Hugenberg qui avait contribué à leurs succès électoraux. En 1945, le Conseil national de la Résistance a édicté des règles pour empêcher les concentrations, mais elles ont peu à peu été détricotées. Si celle-ci ne sont pas nouvelles, les rachats de médias par Vincent Bolloré depuis 2016 s’accompagnent d’une intention de les mettre clairement au service d’un projet idéologique, avec une accélération à l’approche des élections législatives de septembre 2024. Si CNews n’est regardé que par 4% des télespectateurs (en tête des chaînes diffusées sur la TNT), dont l’âge moyen est de 62 ans, elle a surtout provoqué une dérive droitière de tout le paysage audiovisuel français.

La haine d’Hitler pour les intellectuels, culminait avec les écrivains qui furent 1500 à fuir l’Allemagne nazie, avant que les interdictions et les autodafés ne se multiplient. L'auteur évoque également la Russie de Staline à Poutine, la Turquie de Recep Tayyip Erdoğan, Salman Ruschdie, Charlie Hebdo, la censure aux États-Unis sous Donald Trump, l’augmentation des intimidations et des attaques contre les librairies en France, de nouveau la concentration croissante, notamment verticale avec Bolloré,… Il retrouve des thèmes présents dans Mein Kampf qu’il a traduit, comme « l'idée que les artistes, les penseurs, les enseignants, etc., formaient une “caste“ coupée du “peuple“ ».

Les professeurs aussi sont des ennemis. Il s'agit « de faire passer la parole censément primitive du “peuple“ au-dessus de celle des détenteurs du savoir, présentés comme une “élite“ servant de mystérieux intérêts » : discours complotistes, climato–négationnisme de Trump et de son équipe, négation de la science et théories du complot, accusations de wokisme,… Une description des coupes budgétaires et des licenciements de scientifiques aux États-Unis, de l’interdiction de centaines de mots et des attaques contre de nombreux organismes fédéraux, illustre cet « obscurantisme à l’œuvre », qui a constitué « un accélérateur considérable des campagnes de l'extrême droite en France, en Europe et dans le reste du monde ».

Un chapitre est consacré à documenter l’économie de l’opéra et du cinéma, qui sont loin d’être des gouffres financiers, ainsi que les projets culturels de l’extrême droite.

Enfin, il explique, en s’appuyant de nouveau sur l’expérience nationale-socialiste, comment le dénigrement permanent cherche à « asphyxier la pensée d’opposition » et à « imposer une “culture“ de masse, présentée comme “populaire“, ayant simplement renoncé à toute exigence réelle, toute vie de l'esprit ». Il évoque quelques résistances et demeure optimiste : « On peut déformer les mots tant que l'on veut, ils finissent toujours par se heurter à la matérialité du réel, qui les démasque pour ce qu'ils sont : une fiction maladroite étayant une vision du monde absurde et autodestructrice – “le réel, c'est quand on se cogne“, disait Jacques Lacan. »

Un sérieux état des lieux en forme de mise en garde.
 

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier


LA PENSÉE PIÉTINÉE
Pourquoi le fascisme écrase la culture
Olivier Mannoni
208 pages – 16 euros
Éditions Héloïse d’Ormesson – Collection Controverses – Paris – Octobre 2026 


Voir aussi :

DÉBORDER BOLLORÉ



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