Maître de conférence en sciences de la communication, Romain Huët, à partir d’une immersion au sein des cortèges de tête, saisit « la dimension sensible » de la violence émeutière et interroge ce geste politique aussi singulier qu’unanimement désapprouvé, entre simulacre, jeu et agressivité domestiquée. « Un individu éprouve du “vertige“ lorsqu'il lui semble que l'existence se met à hurler en lui. Le réel est vécu comme l'occasion d'une ouverture ontologique. Celle-ci est moins intellectuelle que sensible. »
S’il est possible d’identifier un processus conduisant à la violence, un contexte social, des rapports de sociabilité, des théories qui la rendent légitime, bien souvent « les évènements réduisent miettes cette représentation pédagogique mais illusoire ». Afin de mettre en évidence « la dimension phénoménologique de l’émeute », il refuse délibérément de qualifier sociologiquement ses auteurs.
L’émeute est « une lutte collective et concertée qui vise des opérations de mise en désordre de l'espace physique, d'intimidation ou encore de dommages matériels et corporels », « l'administration d'une violence confuse, brève mais domestiquée. Elle consiste à créer une atmosphère dont le but est de troubler et de précariser le pouvoir ».
L'individu qui participe à une émeute est tout d'abord saisi d'une « fascination perceptive provoquée par le désordre, les bruits, les odeurs, qui confine à un sentiment d'irréalité ou d'effondrement du monde avec fracas ». Il se ressent comme « le point de capture d'une domestication partagée du chaos et de la violence ». Enfin, il voit s'animer devant lui « le monde du fantasme politique qui peuple ses rêveries » : il se définit comme révolutionnaire. « L’émeute est plutôt une initiation à la visée révolutionnaire. Elle est l'occasion de s'appliquer à mettre en échec le pouvoir de façon symbolique, ponctuelle et localisée. »
Suivant l’hypothèse d'une « unité phénoménologique dans l'acte émeutier », Romain Huët considère que « l'expérience de l’émeute construit la fiction personnelle et collective du désordre, du chaos et du recommencement ». Elle est « le moment de l'effacement de soi où le corps se met à parler ».
La plupart des études sociologiques s'accordent pour considérer que la généralisation de la frustration sociale favorise l'expérience émeutière. « Les expériences de mépris social, d'humiliation et d'impuissance à agir sur le cours des choses pourraient fournir des justification à la révolte et à la violence. » Mais peu s'intéressent aux forces subjectives en jeu même si un « tournant émotionnel » traverse aujourd'hui les sciences sociales. D’Erich Fromm à Georges Didi-Huberman, en passant par Randall Collins et Loïc Wacquant, nombre de penseurs sont convoqués pour élaborer une « sociologie de la chair ».
L’émeute n’est ni un défoulement hystérique et incontrôlé, ni une opération stratégique. Elle est considérée comme réussie « lorsque le torrent déborde et qu'il n'est plus possible de le contenir », lorsque « les forces de l'ordre ne cessent d'être dominées sur le plan du rythme ». D'après ses nombreuses observations et bien que certains moyens comme les cocktails Molotov ou les feux d'artifice puissent être utilisés dans certaines occasions, il considère que l’émeute reste plutôt un « simulacre de violence ». Il s'agit avant tout de tenir à distance les forces de l'ordre et d'inspirer la crainte. D'ailleurs, lorsque des policiers se retrouvent isolés, la violence ne se déchaîne jamais.
Les émeutiers peuvent se montrer fiers de leurs blessures bénignes, qui témoignent de la violence du pouvoir.
Reprenant les analyses de Mikhaïl Bakhtine, l’auteur s’intéresse à la « forme spectacle » de l’émeute, son caractère festif et transgressif, à l’instar du carnaval. Pour lui, sa tonalité politique, sur un mode romantique, ne fait aucun doute. Elle est « une colère froide », démonstrative car « elle retourne contre le pouvoir sa propre violence ».
Derrière les masques et les écharpes, les sujets disparaissent pour se considérer comme « des agencements collectifs d’énonciation » dans le but :
- d’ « objectiver le pouvoir », en l'obligeant à se manifester dans sa forme la plus brutale, par la violence institutionnelle,
- d’effacer momentanément « la fierté orgueilleuse » des établissements (banques et autres) responsables de leur dépossession, en faisant apparaître la ville comme lieu d’initiatives spontanées,
- de simuler le chaos, en créant un espace d'illusion.
Il cite les analyses de Georges Bataille, Roger Caillois et Ernst Jünger, sur les surplus d’énergie et la violence guerre, tout en insistant sur les précautions à les utiliser, puisque « le terrain émeutier » diffère complètement. Toutefois, « dans la destruction et l'affrontement, l'énergie se consume » bien. Il ne s'agit pas de réclamer une meilleure distribution des revenus ou une augmentation des salaires pour accéder à la société de consommation, mais de dénoncer « le blocage des vies », de détruire l'organisation sociale et matérielle de la société pour que la vie soit « affirmation de la puissance de chacun et création d’un monde commun ».
Romain Huët cite ensuite Tristan Garcia et Erich Fromm pour expliquer que l’émeutier, à l’instar de bien de ses contemporains et alors que l’intensité est érigé en nouvel idéal moral, cherche « à éprouver le sentiment tragique de l’existence ». Car si l’exaltation de vivre ses idées et le sentiment d’être un sujet historique en puissance procurent de la joie, celui de son impuissance déçoit. Il rappelle que, déjà, dans Les Misérables, Victor Hugo expliquait que « si l'on en croit certains oracles de la politique sournoise, au point de vue du pouvoir, un peu d’émeute est souhaitable. Système : l’émeute raffermit les gouvernements qu'elle ne renverse pas. Elle éprouve l'armée ; elle concentre la bourgeoisie ; elle étire les muscles de la police ; elle constate la force de l'ossature sociale. C'est une gymnastique ; c'est presque de l'hygiène. Le pouvoir se porte mieux après une émeute comme l'homme après une friction. »
En conclusion, il soutient tout de même que l’émeute relève de l’absurde, comme expérience, assumée, du non-sens, puisqu’elle n’offre aucune issue politique et signe « l'impuissance collective à s'assurer de la possibilité d'édifier un commun souhaitable » (même s'il arrive qu'elle fasse reculer un gouvernement).
Sans pour autant mythifier la violence politique, Romain Huët parvient à la re-politiser, à l’extraire du piège de la délinquance auquel le pouvoir voudrait la réduire. On pourra lui reprocher son manque d’intérêt pour les révoltes dans les quartiers populaires, dont, effectivement, la distinction induite mériterait une explication, mais peut-être que s’il l’avait fait l’aurait-on accusé de s’approprier une parole qui n’est pas la sienne. À méditer, quoiqu’il en soit.
Ernest London
Le bibliothécaire-armurier
LE VERTIGE DE L’ÉMEUTE
De la Zad aux Gilets jaunes
Romain Huët
178 pages – 14 euros
Éditions PUF – Paris – Octobre 2019
www.puf.com/le-vertige-de-lemeute

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire