19 novembre 2018

DIX PETITES ANARCHISTES

Valentine Grimm, dernière rescapée des dix femmes parties de Saint-Imier à la fin du XIXe siècle, prend la plume pour « raconter, sans trop mentir, ce qu’il en coûte de réinventer le monde », « sans trop verser dans la propagande anarchiste » non plus.
Alors qu’elle n’a que six ans, le gouvernement de Berne décide de refouler le Dr Basswitz de leur vallon jurassien parce qu’Israélite. Les habitants s’opposent à l’occupation militaire décidée pour mater la contestation et comprennent que lorsque « le vote ne plait pas à l’autorité, il est cassé ». Avec sa soeur ainée, elles font partie d’un groupe d’ouvrières horlogères avides de liberté, grandes lectrices de Jean-Jacques Rousseau. La Commune de Paris finira d’éveiller leur conscience politique puis les conférences de Bakounine, d’Ericco Malatesta et d’autres anarchistes réunis pour le congrès de leur fédération en septembre 1872, finiront de les convaincre que « l’ennemi du genre humain, c’est le capitalisme qui se nourrit du travail de l’ouvrier, vendu trop bon marché », qu’il leur fallait être prêtes « à se soulever non pas pour prendre le pouvoir, mais pour l’abolir », pour instaurer « la révolution sociale ». Pour mettre en pratique leurs idées, elles embarqueront pour la Patagonie, pour certaines avec leurs enfants, sur le bateau qui déporte vers la Nouvelle-Calédonie 288 communards, dont Louise Michel. Dix ans plus tard, elles rejoindront « une expérience d’anarchisme libre », « une zone autonome temporaire comme une société de pirates », sur l’île de Robinson Crusoë.
À chaque étape, l’une d’elles quitte le groupe, librement pour s’attarder, retenue par quelque attache soudaine, ou décédant brutalement, parfois dans des circonstances mystérieuses qui pimentent un peu ce récit, l’orientant vaguement vers l’intrigue policière en référence explicite aux « dix petits nègres » d’Agatha Christie. Mais c’est surtout l’histoire de l’anarchisme, en cette grande époque de propagande par le fait et de tentatives tous azimuts et d’opposition à Marx, ses disciples et ses principes autoritaires, qui sert de toile de fond à cette aventure, avec une grande densité de réflexions, habillement distillées, et de commentaires de la main même d’Ericco Malatesta avec qui elles échangeront une correspondance pendant toutes ces années.

Magnifique roman de la liberté, garanti sans « dieu, ni maître, ni mari. »





DIX PETITES ANARCHISTES
Daniel de Roulet
146 pages – 14 euros.
Éditions Buchet/Chastel – Paris – Novembre 2018



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