24 janvier 2019

LE PRÉSIDENT DES ULTRA-RICHES - Chronique du mépris de classe dans la politique d’Emmanuel

Parce qu’Emmanuel Macron conteste l’étiquette de « président des riches » qu’on lui attribue, les sociologues Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot se proposent de démontrer, à partir des faits, la réalité de son projet politique profondément inégalitaire : multiplication des mesures en faveur des plus riches, payées par les classes populaires. Chronique d’une guerre de classe.

Ils commencent leur portrait par un florilège de paroles « où transpire, par l’insistance d’une violence verbale répétée, un mépris de classe chevillé au corps » : « La meilleure façon de se payer un costard c’est de travailler. » lâché à deux grévistes dans l’Hérault en mai 2017, « Une gare, c’est un lieu où on croise des gens qui réussissent et des gens qui ne sont rien. » à la Station F de Xavier Niel le mois suivant, « Je ne céderai rien, ni aux fainéants, ni aux cyniques, ni aux extrêmes. » en septembre depuis Athènes, etc. « Les provocations d’Emmanuel Macron sont cohérentes : elles expriment à la fois la personnalité d’un dominant convaincu de sa supériorité et la violence d’une politique de classe. Car, sous les mots, il y a la réalité d’une action : une offensive lancée face aux classes populaires et aux acquis de leurs luttes, où les premières sont désignées comme des coupables à mater et les secondes comme des fardeaux à supprimer. »
Ils énumèrent et analysent différentes mesures qui coûtent au contribuable « un pognon de dingues » (expression que Macron a utilisé à propos des minima sociaux) :

  • Suppression de l’Impôt de Solidarité sur la Fortune (ISF) en octobre 2017 alors qu’elle n'était prévue que pour 2019. Sortent de l’assiette de l’impôt les valeurs mobilières, les bijoux, les voitures de luxe, les chevaux de course, les lingots et est créée symboliquement une taxe sur les yacht qu’un simple montage financier suffira à éviter (celui de Bernard Arnaud est la propriété d’une société écran immatriculée à Malte par exemple). L’ISF a rapporté 5,4 milliards d’euros en 2017 contre 800 millions annoncés pour la nouvelle taxe. Par ailleurs, les dons aux associations caritatives se sont effondrés depuis qu’ils ne permettent plus de réduire l’ISF.
  • La défiscalisation des revenus du capital (flat tax) instaure un taux d’imposition unique (12,8%, mais habillement présenté à 30 en intégrant la CSG !) au lieu d’une imposition progressive (de 14 à 45%) par tranche. Cette baisse coûtera entre 1,3 et 5 milliards d'euros par an, selon les estimations.
  • Suppression de l’exit tax mise en place en 2011 pour dissuader l’exil fiscal et échapper à l’impôt sur la plus-value. Coût : entre 800 millions et 6 milliards.
  • Baisse progressive de l’impôt sur les sociétés de 33,3 à 25% d’ici 2022. Coût : 11 milliards d’euros par an.
  • Le Crédit d’Impôt pour la Compétitivité et l’Emploi (CICE)  coûte en moyenne 20 milliards d'euros chaque année et n’a pas entrainé de baisse du chômage mais une augmentation des dividendes. S’il est converti à partir de 2019 par une baisse des cotisations sociales patronales, son coût est doublé cette année-là puisque sera également remboursé le crédit d’impôt de 2018.
  • Allégement de la fiscalité sur l’attribution d’actions gratuites fin 2017.
  • Baisse de la taxe sur les salaires pour les entreprises non soumises à la TVA (ceux des traders par exemple) pour un coût de 250 millions d’euros chaque année.
  • Suppression de la quatrième tranche de la taxe sur les hauts salaires pour un manque à gagner de 137 millions d’euros par an.
Résultat de cette politique, les bénéfices des entreprises du CAC40, les dividendes versés et les salaires des grand patrons (+14% entre 2017 et 2018 en moyenne) ont augmenté tandis que l’investissement à baissé. Le « dernier décile » des ménages, c’est-à-dire les 10% les plus riches, capteraient 46% des gains fiscaux.
 

Les auteurs reviennent sur l'élection présidentielle : mal qualifié au premier tour, avec un peu moins de 18% des votes des inscrits, Emmanuel Macron doit en grande partie son score du second tour à un vote de barrage contre l’extrême droite. Son parcours personnel est passé au crible, ainsi que sa stratégie d’accès au plus hautes fonctions en passant « par la technocratie et le réseautage feutré plutôt que par la démocratie et l’engagement dans le débat public ». Son utilisation du Ministère de l’Économie comme « piste d’envol de sa candidature » et de fonds publics à différentes occasions, est décortiquée, ainsi que le financement de sa campagne électorale par des donateurs discrets et peu nombreux, des « ristournes » inhabituelles. Les cercles du pouvoir sont analysés comme un « entre-soi » masqué, de « ceux qui se prétendent hors du système alors qu’ils s’en nourrissent depuis des décennies ». Enquêteurs de terrain, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot se sont rendus au Touquet pour comprendre comment Emmanuel Macron a « inscrit sa position au sein de la confrérie des grandes familles » sur cette « base socio-spatiale ». Ils reviennent ensuite sur la « surmédiatisation artificielle », « l’une des opérations de construction de notoriété les plus fulgurantes de l’histoire de la politique française », véritable « blitzkrieg de l’image » qui a joué un rôle essentiel dans la diffusion du récit de « pseudo-disruption qui formait l’axe stratégique de cette campagne de communication : que tout change pour que rien ne change… ». Ils présentent la « caste au pouvoir » comme le « personnel politique de l’oligarchie » : quinze ministres ou secrétaires d’État millionnaires sur trente-deux, 43 collaborateurs ministériels sur 298 ont travaillé dans le lobbying et les conflits d’intérêts sont la règle plutôt que l’exception. Les dépenses somptuaires pour la réfection et l’ameublement de l’Élysée, l’ « appropriation » de Versailles, le rétablissement des chasses présidentielles rejoignent les décisions politiques et témoignent d’une « dérive monarchique » d’un président qui revendique le cumul des fonctions et fragilise le principe de séparation des pouvoirs.

Le mépris de classe d’Emmanuel Macron est assumé : puisque les gens du peuple qui « ne sont rien », ne représentent que des coûts et des charges, sa politique prendra aux pauvres pour donner aux riches :

  • La baisse d’un milliard d’euros des crédits alloués aux emplois aidés suppriment près de 120 000 emplois en 2018, entraînant un vaste plan social dans les secteurs de la culture, de l‘aide aux personnes, du caritatif et du sport. Pourtant si chaque emploi de ce type coûtait effectivement 12 853 euros, un emploi créé ou sauvegardé grâce au CICE coûte entre 287 000 et 574 000 euros !
  • L’Aide Personnalisée au Logement (APL) a été réduite de 1,7 milliards d’euros, touchant 6 millions de familles. Comme le gouvernement a demandé aux offices HLM de diminuer en proportion les loyers, ceux-ci se retrouvent privés d’autant de recettes annuelles, pénalisant ainsi les nouvelles constructions. « Il s’agit d’affaiblir ces organismes afin de les forcer à se concentrer en quelques grosses structures déconnectées des collectivités locales pour pouvoir ouvrir leur capital aux investisseurs privés. »
  • Ponction de la CSG pour les retraites supérieures à 1200 euros mensuels.
  • La nouvelle loi travail facilite les licenciements, généralise le « CDI de chantier », plafonne les indemnités pour licenciement abusif, supprime les comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT). Cette destruction en règle du droit du travail postule que la fluidification des licenciements va doper l’embauche, ce qui n’a jamais été constaté ni démontré.
  • Le démantèlement de la SNCF condamne les petites lignes à la fermeture. De même que la remise en cause du statut de la fonction publique et la suppression de 120 000 postes de fonctionnaires, participent à l’affaiblissement des services publics.

Dans le même temps, la lutte contre la fraude fiscale est assouplie alors même qu’elle s’aggrave et représente désormais 100 milliards d’euros de manque à gagner chaque année pour les finances publiques :

  • Les niches fiscales sont passées de 72,7 milliards d’euros en 2010 à 99,8 en 2018.
  • Le « droit à l’erreur » est instauré ainsi que différentes mesures permettant de payer des amendes dérisoires et d’échapper au pénal.

Les faux-semblant en matière de politique écologique sont également mis en lumière.


Cette enquête démontre « par des moyens sociologiques, en croisant le contenu de sa politique sociale et économique avec sa trajectoire sociobiographique et le maillage oligarchique de son pouvoir » qu’Emmanuel Macron est bel et bien le président des ultra-riches. Si chaque mesure politique prise depuis son élection pourrait, plus ou moins, être défendue isolement et avec une mauvaise fois certaine, celle-ci ne résiste pas à l’étude de l’ensemble qui trahit une claire volonté d’enrichir les très riches aux dépends des plus pauvres et ne laisse aucun doute sur la réalité de cette guerre de classes. La mise en lumière des faits et gestes, leur interconnexion est cruelle. Le vernis soudain s’effrite. Ne reste plus qu’à puiser dans cette mine d’arguments irréfutables et chiffrés pour empêcher les traditionnels éléments de langage de le reconstituer.





 

LE PRÉSIDENT DES ULTRA-RICHES
Chronique du mépris de classe dans la politique d’Emmanuel Macron
Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot
178 pages – 14 euros.
Éditions Zones – Paris – Janvier 2019



Par les mêmes auteurs : 

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