22 juin 2020

ÉDITOCRATES SOUS PERFUSION - Les aides publiques à la presse trente ans de gabegie

Alors que « la presse française dominante » publie régulièrement exhortations à « réduire la dépense publique » et anathèmes contre « la France des assistés », elle est depuis trente ans littéralement gavée de millions d’euros annuels d’aides publiques qui peuvent représenter jusqu’à 12% du chiffre d’affaire de certains titres. Sébastien Fontenelle a enquêté, notamment à partir des nombreux rapports parlementaires mettant en lumière cette « gabegie », et dénonce la « gigantesque hypocrisie des fabricants de consentement » : l’impôt finance la « confection d’une propagande journalistique dédiée à la stigmatisation maniaque d’une mauvaise gestion de l’impôt ».
 
Serge Dassault, sénateur UMP et patron de presse, n’a de cesse de réclamer la suppression de toutes les aides publiques, alors même que l’Etat lui a versé un milliard d’euros pour moderniser son Rafale en 2014 par exemple, année où le gouvernement cherchait à économiser 50 milliards.
La notion d’ « assistanat » a été introduite dans le débat public par le quotidien Libération en 1984, sous la plume de son directeur, Serge July, qui invite à « rendre positive » la crise, en transformant « les sujets passifs » qui la subissent en « sujets actifs », à « faire des citoyens assistés des citoyens entreprenants ». Il dénonce ceux qui vivent crochetés aux « provendes » de la Sécurité sociale, des allocations familiales, de l’assurance chômage et de l’assurance retraite, qui s’en remettent à la générosité de l’État-providence pour boucler leurs fins de mois.
En octobre 2012, Franz-Olivier Giesbert, directeur de l’hebdomadaire Le Point, fustige une France qui dépense plus qu’elle ne produit et qui « taxe aveuglément les sociétés et le travail pour remplir la panse d’un État-Gargantua qui n’est jamais rassasié ».

Sébastien Fontenelle détaille un certain nombre d’études et de rapport sur les mécanismes d’aide publique à la presse. En septembre 1985, la Cour des compte publie un document d’une vingtaine de pages qui décrit ces subventions et interroge leur cohérence et leur efficacité. Elle constate leur complexité, résultat de deux siècles d’évolution. Parmi les allégements fiscaux, l’exonération de la taxe professionnelle a été instaurée en 1844, a coûté à l’État 484 millions de francs en 1984. Le coût du taux de TVA ramené à 2,10% pour certaines publications représentait 920 millions cette même année, ; l’application de dispositions fiscales prises en 1945 et régulièrement prorogées depuis, permettant d’affecter en franchise d’impôt une partie de leurs profits, 370 millions de francs ; les tarifs postaux préférentiels consentis dès le début du XVIIIe siècle, 3,5 milliards de francs. Cette « perfusion » est complétée par d’autres dispositifs, gérées par différentes administrations et dont les effets concrets n’ont jamais été analysés. Ces aides représentent « une charge importante et croissante pour les finances publiques ». Leur coût est passé de 3,3 milliards de francs en 1970 à 5,2 milliards en 1981, puis 5,6 en 1984. La Cour estime que les critères devraient être révisés pour que les soutiens bénéficient prioritairement aux entreprises qui en ont besoin et pas nécessairement à des grands groupes industriels. La presse reste pratiquement muette sur ce que révèle ce rapport. « Le gouffre où l’État engloutit chaque année plusieurs milliards de francs dans un système dont l’efficacité reste à démontrer est donc soigneusement dissimulé par les bénéficiaires de cet assistanat. »
En 1995, un rapport parlementaire estime que la presse a échoué à fidéliser son lectorat et que les aides manquent leur objet puisqu’elles vont à des publications rachetées à la fin des années 1980 et au début de la décennie suivante par des « entreprises industrielles et commerciales étrangères à la profession », ainsi qu’à des catégories de publications qui ne sont pas celles que le législateur avait en vue en instituant ces dispositions tarifaires et postales. Les divers avantages fiscaux consentis à la presse sont donc très largement détournés de leur finalité première. Cependant le gouvernement consentira, en 1996, à un effort supplémentaire de 142 millions de francs dont 25 affectés au financement d’un plan social de la presse parisienne. Puis en 1998, un fonds de modernisation de la presse quotidienne est instauré qui permettra à 12 titres de toucher 60% de ces nouvelles aides : Le Monde, par exemple, touchera 7,65 millions d’euros en cinq ans. La commission de contrôle avouera n’avoir pas été en état de remplir sa mission. Non seulement les objectifs ont été dévoyés mais l’automaticité des aides a été banalisée.
En 2010, le consultant Aldo Cardoso remet un rapport accablant à Éric Woerth, ministre du Budget et Christine Albanel, ministre de la Culture, dénonçant les modalités d’examen des demandes de subventions qui « favorisent la cristallisation d’une logique de guichet ». Il considère que « c’est la valeur ajoutée des contenus éditoriaux qui dictera la survie et le développement d’une presse qui se veut prendre le temps de l’analyse pour transformer l’énoncé brut des faits en une information de qualité utile et rare, par conséquent notoire et recherchée ». L’année suivant, le député socialiste Michel Françaix rend, au nom de la Commission des affaires culturelles et de l’éducation de l’Assemblée nationale, un avis au vitriol sur ce que prévoit le projet de loi de finances pour 2012 en matière d’aides publiques à la presse : « Alors que l’État consacre 1,2 milliards d’euros au soutien à la presse, la diffusion des titres les plus aidés est en recul ». « Les journaux ne se soucient pas assez du lecteur. On écrit trop souvent pour ses confrères, pour le pouvoir politique, économique, voire pour les publicitaires, et l’on a tendance à s’adresser à un lecteur qui présente la particularité d’être un homme blanc, de plus de 50 ans, ce qui exclut l’essentiel de la société française du lectorat potentiel. » Une part très conséquente des aides publiques va à des publications qui contribuent peu à l’instruction des français comme Télé 7 Jours, Télé Star, Télé Loisirs ou Télé Z, au lieu d’une « presse citoyenne de qualité ».
En 2013, la Cour des comptes publie un nouveau rapport qui confirme ce qui a été maintes et maintes fois formulé, et que rien n’a jamais été entrepris pour réformer ces dispositifs. Elle note que le « plan d’aide à la presse 2009-2011 », mis en place à l’issue des états généraux convoqués par Nicolas Sarkozy, « a entraîné un doublement des dépenses budgétaires », et révèle, pour la première fois, le montant précis de certaines aides perçues titre par titre. Dans un soucis de transparence, cette liste est mise en ligne par le Ministère de la Culture et de la Communication. Ainsi Le Monde a touché en 2012 18,6 millions d’euros, Le Figaro 18,2 millions, Le Nouvel Observateur 9,3 millions, Télé 7 Jours 38 fois plus que Le Monde Diplomatique. Les patrons de presse ont vigoureusement protesté contre ces révélations qui risquaient, selon eux, d’entretenir de regrettables « confusions » dans l’esprit des lecteurs et des contribuables. Ces informations furent tout de même parfois reprises mais en général dans les pages intérieures.

L’indépendance et le pluralisme de la presse sont en partie des fictions, et « l’éditocratie, quand elle devrait, pour regagner peut-être un peu de crédibilité, affronter enfin la double révélation de sa fragilité (financière) et de sa tartufferie (journalistique), reste plutôt confite dans son corporatisme prébendier –  et redouble même son arrogance. »

Enquête très complète sur un « assistanat » jamais dénoncé par ceux qui en profitent.




ÉDITOCRATES SOUS PERFUSION
Les aides publiques à la presse trente ans de gabegie
Sébastien Fontenelle
114 pages – 8 euros
Éditions Libertalia – Collection « À boulets rouges » – Paris – Août 2014
www.editionslibertalia.com



Du même auteur : 

LA POSITION DU PENSEUR COUCHÉ - Petites philosophies du sarkozysme

 

 

 

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