30 juin 2020

DÉMOCRATIE

La décennie commencée avec les révolutions du Printemps arabe, s’achève « par un embrasement à la géographie éclatée », touchant tous les régimes politiques, autour d’une demande de justice sociale et d’une contestation des élites dirigeante dénoncées comme une oligarchie ne servant pas les intérêts des citoyens. Partout, les manifestants réclament la démocratie, une démocratie réelle, contestent le modèle de la démocratie libérale. Samuel Hayat, chercheur en science politique au CNRS, interroge le bien fondé de l’utilisation du terme démocratie par les régimes qui le monopolisent pour légitimer leur pouvoir, les puissances européennes qui se livraient à l’horreur de l’entreprise coloniale et les États-Unis qui pratiquaient l’esclavage puis la ségrégation raciale. Une partie des élites politiques considèrent préférable de continuer à décider seules au prétexte de la technicité supposée trop grande des questions politiques. À l’opposé, le « principe démocratie » correspond aux revendications d’autonomie des citoyens et à la capacité collective à s’organiser, à prendre directement les décisions. Ainsi, un profond sentiment de trahison des classes populaires par l’État justifie leur révolte au nom d’une conception sociale de la démocratie.

Les fondateurs des gouvernements représentatifs, méfiant face au pouvoir du peuple, de la masse, ont longtemps rejeté le mot démocratie. Défendant la légitimité d’un gouvernement reposant sur le consentement des gouvernés : bien employée, l’élection permettait de donner le pouvoir à une aristocratie de talent. Cette organisation constitutionnelle de la concurrence pacifique entre les élites en compétition pour l’exercice du pouvoir, fonde un régime qui peut être qualifié d’oligarchique puisque reposant sur le pouvoir du petit nombre. Pourtant, depuis la Grèce antique jusqu’au Contrat social de Jean-Jacques Rousseau, la démocratie a toujours caractérisé des formes de gouvernement où les citoyens votent directement les lois.

Samuel Hayat expose les limites d’une souveraineté populaire. Les députés votent les lois et les gouvernements les exécutent dans un cadre constitutionnel dont ils ne peuvent remettre en question les principes. Pour limiter le pouvoir d’un peuple qui serait absolu si celui-ci était l’auteur de la loi, a été introduite, par Thomas Hobbes en 1651 dans Le Léviathan, la fiction de la volonté du peuple : la légitimité absolue de l’État repose sur le pouvoir d’un souverain qui représente le peuple et agit en son nom.
La souveraineté du peuple s’appuie sur une vision des peuple comme entité unifiée qui suppose que la décision de la majorité soit réputée la volonté du peuple tout entier, faisant disparaître les formes de division qui traversent la société au profit de l’unité nationale, au détriment des minorités, avec le risque d’un nationalisme garant de l’unité politique par une unité culturelle.

« Une démocratie réelle requiert une démocratisation de la délibération publique, non seulement au sein des instances de décision, mais aussi dans l’espace public au sens large. Cela requiert notamment un système d’enseignement et de recherche qui produise librement et transmette largement des connaissances, en particulier sur la société, ainsi que des médias pluralistes et indépendants des puissances économiques, où puissent s’exprimer différents points de vue, même et surtout ceux des dominés. » L’application de la loi, la justice et le maintien de l’ordre, sont confiés par les gouvernements représentatifs à des corps spécialisés. « Une démocratie réelle suppose que toutes les fonctions de la loi soient ouvertes aux citoyens. » « Un pouvoir populaire, ce n’est pas seulement un pouvoir qui trouve son origine dans le peuple, mais que le peuple exerce. »
Une démocratie réelle nécessite également d’ « organiser démocratiquement la division du peuple contre les fantasmes d’un peuple unifié ». La valorisation du pluralisme évitera de voir s’imposer un principe absolu comme l’intérêt général (Rousseau) ou la vérité (Simone Weil) pour contrer la division et l’organisation du peuple en partis, en factions.
Les gouvernements représentatifs sont « foncièrement oligarchiques » mais leur pouvoir repose en dernière instance et paradoxalement sur la simple opinion des gouvernés, dénaturalisant « les formes instituées de l’autorité (la richesse, le savoir, la naissance) ». L’enjeu de la démocratie réelle consiste à « élargir les pouvoirs des citoyens à l’ensemble des processus de décision et accepter que le peuple prenne parti, c’est-à-dire entre massivement dans des organisations porteuses d’opinions, de valeurs et de projets de société opposés et concurrents – tout en trouvant des moyens pour empêcher que ces prises de position se trouvent instrumentalisées dans de simples luttes pour le pouvoir ». Dans les gouvernements représentatifs, la compétition électorale est inégalitaire et dépossédé structurellement les citoyens, notamment les plus pauvres du pouvoir d’agir. Les partis accordent plus d’importance aux intérêts de ceux qui les financent. La démocratie fondée sur les partis légitime donc le monopole d’une élite politique sur le gouvernement et cherche à rendre invisible les divisions sociales au prétexte de l’intérêt général. La politisation des distinctions existant dans la société étend indéfiniment la contestation des relations de pouvoirs en mettant en action les dominés dans une démarche collective de remise en question de ces relations. La démocratie comme forme de société devient alors un « mouvement d’égalisation sans limite », de contestation de tous les pouvoirs : « La démocratie c’est refuser d’être gouverné, mais à plusieurs. » Proudhon appelait à se « séparer radicalement » des institutions, impératif repris par l’anarcho-syndicalisme. Frantz Fanon analysait la décolonisation comme « l’affirmation échevelée d’une originalité posée comme absolue » et  mouvement de séparation radicale. Depuis 1994, plusieurs régions du Chiapas expérimentent une organisation autonome inédite par son ampleur et sa durée. La démocratie réelle serait alors l’aboutissement d’un mouvement de destitution, de sécession avec les dominants et leur monde, pour créer autre chose. « La démocratie est le pouvoir d’un peuple qui ne cesse de se reconstruire dans l’expérience collective d’une refus d’être gouverné. »

Essai bref mais percutant. En allant à l’essentiel, après une exploration des termes dont le sens ne cesse de se dédoubler et de s’entremêler, dans une démarche à la fois historique et philosophique, Samuel Hayat, parvient à dégager l’essence de la démocratie réelle.




DÉMOCRATIE
Samuel Hayat
96 pages – 9 euros
Éditions Anamosa – Collection « Le Mot est faible » – Paris – Février 2020
anamosa.fr





Voir aussi :

DÉMOCRATIE - Histoire politique d’un mot aux États-Unis et en France

LA DÉMOCRATIE AUX MARGES

LA DICTATURE, UNE ANTITHÈSE DE LA DÉMOCRATIE ?

LE SOCIALISME SAUVAGE

L’OLIGARCHIE ÇA SUFFIT, VIVE LA DÉMOCRATIE

LA PEUR DU PEUPLE - Agoraphilie et agoraphobie politiques

 

 

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