16 juin 2020

NI OR NI MAÎTRE - Montagne d’or et consorts

Enquête « sans ménagement » sur le projet dit de la « Montagne d’or » d’exploration aurifère en Guyane. Mine à ciel ouvert en pleine forêt tropicale, usine de cyanuration et dépotoirs de déchets toxiques, recherche du profit à n’importe quel prix dans le respect hypocrite des normes vertes et solidaires en vigueur, « c’est ce monde morbide et mortifère que cet ouvrage met en joue. »
Le ton est donné. Si les auteurs ne cachent pas leur radicale opposition à ce projet, ils s’emploient tout de même à fournir le maximum d’informations précises à son sujet. Sur une concession de 15,24 km2, la Compagnie de la Montagne d’or (CMO) compte extraire 53 125 millions de tonnes de minerai et trouver 6,7 tonnes d’or par an, soit 1,6 kg par tonne de minerai. La fosse fera 2,5 km de long et 400 m de large sur une profondeur de 120 à 225 m. Les résidus seront stockés sur 190 ha de parcs et l’usine de traitement du minerai occupera 15 ha. La consommation énergétique est estimée à 135 GWh par an, soit 10% de la production de la Guyane. 
À l’occasion de la COP 23, en novembre 2017, un représentant de la Jeunesse autochtone de Guyane (JAG) a expliqué devant le Tribunal international des droits de la nature les raisons de refuser ce projet. Le jugement recommandait sa suspension immédiate et tiendrait l’État français pour responsable s’il venait à l’autoriser. Contrairement à leurs aînés, mais avec leur accord, les membres de la JAG ne ménagent plus les interlocuteurs de l’État et de l’industrie, mais les traitent comme des ennemis : « Aucun peuple au monde ne s’est affranchi de la domination coloniale en acceptant sur son territoire la présence de multinationales. » De la même façon que l’Institut de recherche pour le développement (IRD) déposa en 2018 le brevet exclusif pour une molécule antipaludique issue d’une plante connue des amérindiens, après leur avoir promis de partager avec eux les fruits de leur savoir, ils n’ont rien à attendre des compagnies minières et « refusent de faire partie des 6971 espèces disparaissant par « pertes et profits » d’entreprises de passage ».
Les pétitions des associations citoyennistes bienveillantes ne suffiront
certainement pas. La CMO mène campagne, en sponsorisant le carnaval par exemple. Son projet de méga-mine constitue un changement d’échelle inédit en Guyane. Pour convaincre, elle le présente comme « respectueux de l’environnement » et « responsable » : une véritable « mine verte » en somme ! Elle noie le poisson en décrivant le simple agrandissement d’un trou (puisque l’orpaillage est pratiqué ici depuis 125 ans) au milieu d’un forêt « vierge » (« les premières habitations officielles sont a 50 km » explique leur Dossier du maître d’ouvrage, faisant fi des populations autochtones, de la faune et de la flore). Elle affirme que le cyanure utilisé ne se répandra pas même si l’expérience prouve le contraire. Les experts chargés de rédiger la Notice d’impact sont surtout « experts en vocabulaire et en outils statistiques, ce qui leur permet de fabriquer une nouvelle réalité réifiée et aliénée, une réalité prétendument « quantifiable », « maîtrisable » et « prévisible » ». Les auteurs épluchent scrupuleusement toutes les publications de la CMO et décryptent leurs stratégies sémantiques à propos des risques naturels, des « retombées économiques ». Ils évoquent aussi l’histoire de la Guyane, couverte à 96% par la forêt, et des populations qui habitent ce territoire depuis longtemps, amérindiens et marrons. Les insuffisances des systèmes sanitaire et scolaire, sont explicitées. Abaisser le seuil de pauvreté à 558 euros pour la Guyane alors qu’il est à 997 euros en métropole en 2011, permet à l’INSEE d’afficher seulement 44% de pauvres en Guyane (au lieu de 62%) contre 14% en métropole. En 2018, le seuil de pauvreté est abaissé à 420 euros pour permettre au gouvernement de déclarer dans le cadre de son « plan contre la pauvreté » que seulement 30% de la population est sous le seuil. 
Les techniques d’orpaillages sont détaillées, ainsi que les méthodes pour isoler l’or des autres minerais :
  • la gravimétrie, procédé mécanique qui n’isole que 25% de la totalité de l’or présent dans la roche,
  • le mercure qui agglomère l’or et permet d’en récupérer 60%,
  • le cyanure qui en dissout 95%.
Les différentes pollutions sont présentées, à partir des nombreuses et dramatiques conséquences observées sur les sites d’autres mines, notamment en métropole.
L’orpaillage illégal, accusé d'être responsable de toutes les nuisances et contre lequel plusieurs opérations spectaculaires ont été montées, est pourtant lié à l’exploitation légale : les rejets des chantiers légaux utilisant la gravimétrie sont retraités illégalement au mercure, les exploitations illégales permettent une installation légale par procédure accélérée et quasiment automatique, la sous-traitance brouille les frontières entre les deux catégories et permet d’enfreindre les règlementations dans des lieux d’extractions très isolés.
La CMO ambitionne une industrialisation de la totalité de l’Ouest guyanais, tandis que la compagnie
AMG (Auplata Mining Compagnie) souhaite faire converger dans son usine de cyanurisation de Dieu Merci, au centre de la Guyane, l’ensemble du minerai extrait sur le territoire.

Au-delà des questions purement environnementales, les auteurs s’interrogent sur la finalité des industries polluantes et destructrices en général :  « pour quoi produisons-nous, pour qui, pour quels besoins ? », y compris à propos des productions d’énergies dites « renouvelables » qui renouvellent finalement surtout le mode industriel. Le ton très militant, parfaitement assumé mais strictement cantonné à certains commentaires conclusifs, ne nuit en rien à cette très rigoureuse enquête.


NI OR NI MAÎTRE
Montagne d’or et consorts
Goldoracle, Quedlagold, Goldebois
194 pages – 6 euros
Éditions du Couac – France Métropolitaine – Septembre 2019




Voir aussi :

MAUVAISES MINES - Combattre l’industrie minière en France et dans le monde

LA GUERRE DES MÉTAUX RARES

LE VRAI SCANDALE DES GAZ DE SCHISTE

 

 

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