19 juillet 2020

LA FABRIQUE DE L’OPINION PUBLIQUE - La Politique économique des médias américains

Disséquant le discours médiatique sur la politique américaine, Noam Chomsky et Edward S. Herman analysent le système d’information aux États-Unis. Des années d’études du fonctionnement des médias les ont convaincus que ceux-ci ont mobilisé l’opinion « au service des intérêts particuliers qui dominent l’État et l’activité privée ». Ils élaborent alors leur théorie du « modèle de propagande » et la valident par la lecture critique des élections au Salvador, au Guatemala et au Nicaragua, du complot contre le pape par la prétendue « filière bulgare » et enfin, des guerres d’Indochine.
« Le postulat démocratique présuppose que des médias indépendants se consacrent à la recherche de la vérité avant d’en informer le public. Ils ne sont pas là pour être le miroir d’un monde dont certains groupes de pression voudraient projeter l’image. » Dès le début des années 20, Walter Lippman décrivait « la fabrication du consentement », la propagande étant déjà « un instrument ordinaire pour gouverner le peuple ». Les auteurs rejettent cependant toute hypothèse d’une conspiration, leur méthode s’appuyant plutôt sur une analyse du « libre-échange » dont les résultats seraient les conséquences de l’interaction des forces du marché : « La plupart des préjugés médiatiques ont pour cause la présélection d’un personnel bien-pensant qui intériorise des idées préconçues et s’adapte aux contraintes exercées par les propriétaires, le marché et le pouvoir politique. La censure est généralement de l’autocensure de la part de reporters ou d’éditorialistes qui adaptent la réalité des sources à leurs exigences opératoires, et de tous ceux qui, à un échelon supérieur, sont choisis pour mettre en oeuvre les contraintes imposées par leurs patrons, le marché ou le gouvernement. » Les faits gênants n’apparaissent qu’au compte-gouttes à l’intérieur du cadre correct et toute dissidence n’est tolérée que dans une presse marginale, au profit du message patriotique du système de propagande. Le tapage fait autour des victimes des « ennemis » convainc le public de l’infamie de ceux-ci et prépare le terrain aux interventions, à la subversion, au soutien à des États terroristes, à l’interminable course aux armements et aux conflits armés. Au contraire, les victimes des féaux des États-Unis seront soigneusement gardées sous silence.
Le modèle de propagande permet donc aux médias d’inculquer et de défendre l’ordre du jour économique, sociologique et politique des groupes privilégiés qui dominent la société et l’État, par une « dichotomisation politique systématique »  :

  • La limitation de l’accès à la propriété des médias d’envergure par les investissements constitue un premier filtre. Les principaux titres et les grandes chaînes appartiennent à une poignée de groupes et de familles qui par leur richesse et leur position ont tout intérêt au statu quo.
  • La publicité a permis à la presse de se vendre bien au-dessous du prix de revient de chaque numéro, handicapant et marginalisant ceux qui ne disposaient pas d’un lectorat suffisamment aisé pour attirer les annonceurs. Ceux-ci deviennent des « organisations normatives de références » dont les médias doivent satisfaire les exigences. L’obligation pressente de faire des bénéfices condamne les sujets évoquant les dégradation de l’environnement par les grandes firmes, le fonctionnement du complexe militaro-industriel ou le soutien apporté apporté par certaines compagnies aux tyrans du tiers-monde, et encourage au contraire le divertissement.
  • Les sources d’informations officielles (la Maison-Blanche, le Pentagone, le Département d’État) sont privilégiées pour des raisons économiques, réduisant les coûts d’investigation, et pour leur supposée fiabilité. Les services d’information gouvernementaux emploient des milliers d’ « attachés de presse », cooptent des centaines d’experts, subventionnent des travaux, dépensent des sommes colossales, aux frais du contribuable, pour assurer leur monopole.
  • L’artillerie protestataire est utilisée par des institutions subventionnées pour répondre à la diffusion d’une information discordante, harceler les médias et leur faire adopter le point de vue de la propagande gouvernementale et de la droite conservatrice internationale.
  • Le communisme étant considéré comme le mal absolu, jusqu’à justifier le fascisme à l’étranger comme un moindre mal, menaçant la position de classe et le statut des gros propriétaires, l’anti-communisme est la religion dominante, provoquant des comportements réactionnaires jusque chez les politiciens américains les plus « libéraux ».

Noam Chomsky et Edward S. Herman entreprennent ensuite une étude comparée des traitements médiatiques de victimes méritant la compassion avec ceux de victimes des clients et des protégés des États-Unis qui sont jugés indignes de la même sollicitude. Ils recensent quantitativement et qualitativement les articles relatant l’assassinat du prêtre Jerzy Popieluszko en octobre 1984 en Pologne, et ceux des  meurtres d’une centaine de religieux en Amérique centrale, dont celui de l’archevêque Romero et de plusieurs citoyennes américaines. La surface imprimée ou le temps d’antenne consacrés au prêtre polonais représente 137 à 179 fois plus que ceux accordés aux victimes des « bons amis de Washington ». La brutalité des traitements infligés au premier est décrite longuement et en détails, tandis que la description de ceux subis par les « mauvaises victimes » est autrement laconique. Tandis que la responsabilité des autorités polonaises au plus haut niveau est sans cesse rappelée, la propagande de Washington défend, en Amérique latine, une « junte réformiste » qui tente de contenir la violence, présentée comme l’oeuvre des extrémistes des deux bords. Après le coup d’État au Salvador en octobre 1979, on a assisté à une « guerre d’extermination de tous les individus progressistes du pays et de leurs organisations », par le gouvernement, aidé par le président Carter, les terroristes d'extrême droite, les escadrons de la mort du groupe ORDEN, les forçant à rejoindre la guérilla pour se défendre. Pourtant les médias n’ont cessé de considérer ce gouvernement comme centriste et réformiste, et n’ont jamais évoqué ses relations avec les États-Unis. Ils n'ont jamais relaté les responsabilités, les enquêtes judiciaires, les menaces à l’encontre du juge, au sujet de la mort de l’archevêque Romero. Pas plus que, lorsque d’Aubuisson devint président de l’Assemblée nationale, ils ne se sont appesantis sur son rôle d’assassin présumé, en lien avec les plus hauts dignitaires du régime, ni de leader des escadrons de la mort.
Avec le viol et l’assassinat de quatre religieuses américaines par des membres de la garde nationale salvadorienne, justice sera exceptionnellement rendue mais après trois ans et demi d’enquête pour retrouver des meurtriers subalternes, sans impliquer les niveaux supérieurs de l’armée malgré des preuves accablant des officiels hauts placés. Les médias américains, comme le gouvernement, se sont appliqués à un « camouflage systématique de la vérité de l’affaire et des manigances salvadoriennes ».
Tandis que la nature du régime en Pologne ou en Tchécoslovaquie par exemple, est toujours reliée à l’occupation soviétique, les médias se garde d’expliquer que la situation actuelle du terrorisme d’État au Guatemala est le produit naturel de l’intervention américaine en 1954 pour faire cesser les balbutiements de réformes agraires, le pluralisme et la démocratie, considérés comme « menace communiste ». Sous la tutelle américaine, le Guatemala est devenu « un État terroriste rarement égalé dans le massacre de sa propre population ». « C’est au Guatemala que les États-Unis ont inventé le concept de “contre-insurrection“. » Alors que les organisations humanitaires produisaient des documents prouvant que « le terrorisme d’État atteignait le niveau d’un génocide » entre 1978 et 1985, les articles parus à cette époque évoquaient des massacres dans un contexte général de guerre civile, avec des atrocités commises dans les deux camps.

Les auteurs documentent abondamment leur démonstration à l’aide d’extraits de déclarations et d’articles, de tableaux statistiques. De la même façon, ils mettent en lumière la dichotomie de traitement des élections dans le tiers-monde : légitimantes, quels que soient les faits, dans les pays soutenus et « partiales, déficientes, ridicules et nulles », sans tenir compte des faits, chez les ennemis. Avec la même rigueur donc, ils montrent que celles organisées au Salvador et au Guatemala « dans d’épouvantables conditions de terreur étatique pour la population civile » ont bénéficié d’une bienveillance médiatique, validées par des observateurs officiels chargés de fournir l’apparence de l’honnêteté, alors que le pluralisme de celles organisées par les sandinistes au Nicaragua est discrédité. Les « élections-réclame » permettent de remodeler l’image internationale d’un pays pour lui faciliter prêts et assistance. Au début des années 1980, l’administration Reagan s’est ainsi évertuée à « repeindre la façade des régimes criminels » pour les réintégrer dans l’alliance du “monde libre“, fournissant conseillers, aide financière et publicitaire, observateurs favorables. Au contraire, Washington a cherché à discréditer des élections qui risquaient de remettre en cause l’aide américaine aux contras au Nicaragua. Un « opposant principal » sans aucune base populaire, Arturo Cruz, avouera plus tard avoir été payé par la CIA pour se présenter puis se retirer dans ce seul but. Cette propagande a été docilement colportée par les principaux médias sans jamais relever le cynisme des contradictions. Une fausse crise a même été créée de toutes pièces par les officiels américains autour d’une supposée livraison de MIGs soviétiques aux sandinistes.


« Dans le cas des élections en Amérique centrale, le gouvernement américain fournissait à la fois les faits et les instruments adaptés à leur analyse “correcte“ – les grands médias se contentant de relayer l’information et de faire en sorte que la ligne gouvernementale ne soit pas sérieusement mise en cause. Avec l’attentat contre le pape Jean-Paul II, en mai 1981 à Rome, et les accusations impliquant les Bulgares et le KGB, dans un complot, ce sont les mass médias qui ont allumé la mèche et joué le rôle principal dans l’entretien de ce brûlot du début à la fin. Le schéma général offre des similitudes : on installe autour de l’attentat un cadre de référence qui lui confère l’interprétation utile souhaitée par “l’élite“ dominante de l’époque. La campagne mise en place rebat les oreilles du public avec une propagande utilisable qui ignore les autres alternatives : les sources suggérant d’autres approches du sujet sont exclues des grands médias. Certains faits sont sélectionnés et intégrés dans le cadre alors que d’autres, qui pourraient affecter la validité de l’ensemble sont écartés. (…) Ce qui rend la “filière bulgare“ si typique comme illustration du fonctionnement du modèle de propagande, c’est qu’il n’y a rien de crédible dans cette affaire qui, depuis le début (c’est-à-dire bien avant le procès de Rome) ressemble à une farce – prise au sérieux par les médias jusqu’à la fin. » Alors que Mehmet Ali Agça, le tireur qui blesse le pape le 13 mai 1981,  est membre des “Loups gris“, un groupe associé depuis longtemps au parti d’extrême droite de l’Action nationaliste, violemment anticommuniste, des « preuves » fabriquées sont rapidement présentées par les services secrets italiens (SISMI) pour étayer des accusations de relations avec l’URSS et rattacher le problème du terrorisme à l’Union soviétique dans le cadre d’une vaste « campagne reaganienne de propagande destinée à soutenir les projets de renforcements de la défense américaine, d’installation de missiles en Europe et d’intervention dans les pays du tiers-monde ». Laissant de côté de nombreux faits, le “modèle SHK“, du nom de trois journalistes : Claire Sterling, Paule Henze et Martin Kalb, s’impose comme la référence dominante, malgré son incohérence, ses préjugés idéologiques et l’absence totale de preuves, présentant donc Agça comme agent des Bulgares et du KGB. Ils
monopoliseront 76% du temps d’antenne, refusant de participer à des débats contradictoires, exigeant de voir les questions à l’avance.Noam Chomsky et Edward S. Herman énumèrent un nombre conséquent de contradictions dans cette théorie et développent un scénario alternatif plus compatible avec le programme de « stratégie de la tension » alors en cours en Italie.


De nombreuses pages sont ensuite consacrées à l’étude des guerres d’Indochine notamment sous l’angle de l’accusation que « les médias nous ont fait perdre la guerre » qui semble contredire le modèle de propagande. L’intervention de 1965 avait reçu une approbation éditoriale quasi unanime. Au fur et à mesure de l’extension de la guerre, l’opinion des “élites “, sans remettre en cause « la justesse de la cause et la noblesse des intentions américaines », se distingue entre celle des « faucons » qui pensent qu’avec un effort soutenu les États-Unis pourraient être victorieux, et les « colombes » qui doutent que le coût de ces efforts puisse demeurer raisonnable. C’est seulement à l’intérieur de ce cadre que les faits ont été rapportés et interprétés par les grands médias. À l’inverse de ce qu’ils ont fait avec Moscou à propos de l’Afghanistan, les journalistes présents ont toujours rapporté les déclarations du gouvernement de Washington comme des faits, même dans les cas extrêmes où ils savaient pertinemment qu’elles étaient fausses. Systématiquement, le gouvernement américain a empêché et saboté tout règlement politique, depuis les accords de Genève en 1954, jusqu’au soi-disant incident du Golfe du Tonkin qui enterra les négociations de 1964 et permit de faire adopter par le Congrès l’escalade américaine contre le Viêt-nam. Il installa et soutint dans le Sud-Viêt-nam un gouvernement anticommuniste que les médias présentaient comme l’expression du libre choix du peuple.
« La “campagne de pacification accélérée“ qui suit l’offensive du Têt est une opération de massacres de masse qui démolit le FLN et sa base paysanne. Elle fait des dizaines de milliers de victimes et ruine ce qui reste du pays. La partie méridionale du Viêt-nam du Nord est réduite à un paysage lunaire ; le Laos est soumis à l’un des bombardements les plus lourds de l’Histoire qui détruit une société rurale qui n’a rien à voir (comme le reconnaît Washington) avec la guerre au Viêt-nam du Sud. Les États-Unis bombardent également le Cambodge avant de l’envahir et d’en détruire une grande partie, ralliant ainsi les paysans à la cause des Khmers rouges qui ne sont encore qu’une force marginale. » « Les États-Unis attaquent le Viêt-nam du Sud en 1962 et étendent leur agression à toute l’Indochine en 1965 avec des effets mortels durables. Toute couverture médiatique ne reconnaissant pas ces faits élémentaires n’est que propagande cherchant à excuser une agression terroriste. » Le massacre de My Lai en mars 1968 qui a fait l’objet d’une enquête aboutissant à la condamnation du lieutenant responsable, n’est qu’un épisode parmi d’autres massacres qui n’ont jamais été reconnus. « L’attention accordée à retardement au massacre de My Lai fait partie d’une forme subtile de dissimulation des atrocités. (…) Rendu arbitrairement exceptionnel afin de détourner l’attention d’autres enquêtes possibles, sa dramatisation a même servi à démontrer que l’Amérique avait une conscience face aux provocations de l’ennemi. »
Les reportages ont montré une guerre propre, efficace, technologique, sans jamais évoquer les bombes à fragmentation, le napalm, les défoliants. « La télévision présente les événements comme une pièce de théâtre moralisatrice, un dilemme dramatique entre le bien, représenté par l’offensive américaine de 1966, et le mal personnifié par Hanoï. »
« Quand ils acceptent enfin, en 1973, un traité de paix pratiquement identique au consensus vietnamien de 1964 qu’ils ont détruit par la violence, le FLN a été démoli dans le Sud et il ne reste presque rien de l’Indochine à part le Viêt-nam du Nord, qui peut alors dominer toute la région – comme l’avaient prévu depuis longtemps les “enragés des coulisses“. La responsabilité des médias dans ces événements tragiques est énorme : leur couverture de l’incident du Golfe du Tonkin et du chèque en blanc donné par le Congrès à l’effort de guerre en est un brillant exemple. » Après la guerre, le problème accessoire des médias est de cacher à l’opinion publique les destructions laissées par les États-Unis en Indochine, de la convaincre que la guerre a plus été une erreur militaire qu’un crime immoral. « Le principal soucis américain n’était pas l’Indochine mais la “théorie des dominos“, c’est-à-dire l’effet démonstratif d’initiatives indépendantes, susceptibles de s’étendre comme une “pourriture“ à la Thaïlande – et peut-être même jusqu’au Japon, qui serait attiré dans un “Nouvel Ordre“ excluant les États-Unis. Ceux-ci ont écartés la menace en “faisant la démonstration qu’une “guerre de libération“ peut être couteuse, dangereuse et vouée à l’échec“, comme le disait devant le Congrès, en 1966, le général Maxwell Taylor, conseiller du président Kennedy. » Par ailleurs, les États-Unis ont soutenu le putsch militaire en Indonésie, le renversement de la démocratie aux Philippines en 1972, le coup d’État en Thaïlande en 1976. Les conflits au Laos et au Cambodge sont aussi abordés. 

Impossible de reprendre ici tout en détail. Les grandes lignes directrices de la démonstration ont été seules retenues. La conclusion s’impose d’elle-même : « Les médias américains ne fonctionnent pas comme système de propagande d’un pays totalitaire. Ils autorisent– et encouragent, même – le débat contradictoire, le désaccord et la critique à condition que tout cela reste dans un système de présuppositions et de principes qui constituent un consensus élitaire. Ce système est si puissant qu’il a été intériorisé le plus inconsciemment du monde par les journalistes. »


Ce texte a été publié pour la première fois en 1988 aux États-Unis. Sa première édition française de 2003 est complétée par une longue introduction qui actualise rapidement les études de cas, avec le Kosovo, le Timor, l’opération Tempête du désert en Irak, la guerre de l’OTAN contre la Yougoslavie.


Même si après 1989 il a fallu trouver un autre ennemi extérieur, cette analyse demeure plus que jamais d'actualité. Absolument indispensable, donc.




LA FABRIQUE DE L’OPINION PUBLIQUE
La Politique économique des médias américains
Noam Chomsky et Edward S. Herman
Traduit de l’anglais par Guy Ducornet
330 pages – 24 euros
Éditions Le Serpent à Plumes – Paris – Mars 2003
LA FABRICATION DU CONSENTEMENT
De la propagande médiatique en démocratie
672 pages – 28 euros
Éditions Agone – Collection « Contre-feux » – Marseille – Octobre 2008
Titre original : Manufacturing Consent – Pantheon Books – New York – 1988





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