Mike Bonanno s’amusait à intervertir les boîtes vocales de Kent et Barbie dans les supermarchés, pour faire dire au premier : « Les maths s’est trop duuuur » et « Un bon indien est un indien mort » à la seconde, avant de glisser le numéro d’un journaliste à la place de celui du SAV, déclenchant une avalanche de reportages. Andy Bichlbaum, lui, avait glissé une armée en maillot de bain dans un jeu vidéo qu’il était chargé de programmer. Fort de cette capacité à attirer l'attention de la presse, il crée un site web anonyme affichant les valeurs d'un « marché financier du sabotage », puis ce fameux site qui expose « sans fausse pudeur » les objectifs de l’OMC. Aussitôt, celle-ci diffusa un communiqué pour le dénoncer, ce qui contribua grandement à sa notoriété.
Invité par ce biais à Salzbourg, il explique, de façon progressivement délirante, sous le nom d’Andreas Bilchbauer, la nécessité de standardiser les habitudes de vie et de travail, les « différences régionales » comme la sieste, qui font actuellement obstacle au libre-échange, et celle de permettre aux électeurs de vendre leur vote aux enchères. Contrairement à leurs attentes, non seulement il arrive au bout, mais il est applaudit et absolument personne ne se doute de la supercherie.
La veille du sommet du G8 à Gênes, en juillet 2001, Andy, devenu Granwyth Hulatberi est interviewé par CNBC-TV. Il admet que les protestataires ont raison lorsqu'ils dénoncent l’augmentation de la pauvreté et des inégalités, mais soutien que la situation va s'améliorer puisque les politiques mises en œuvre reposent sur des ouvrages publiées depuis 1770 qui permettent d'être absolument certain de la pertinence du libre-échange : en somme, on accorde trop d’importance à la réalité, alors que la théorie est fiable et formelle ! Il propose d'instaurer des « bons de justice », à la manière des « bons de pollution » pour les pays qui commettent des violations des droits de l’homme.
À Tampere, en Finlande, c’est au tour d’Hank Hardy Unrhu d’expliquer, à l'occasion d'une conférence internationale sur « les textiles de l’avenir », que la délocalisation est préférable à l’esclavage, mais qu’un mode de communication doit permettre de rester au plus prêt des salariés. Il présente donc sa Combinaison Relax Management (CRM), moulante et dorée, d’où il fait surgir un phallus gonflable d’un mètre de long, au bout duquel trône l'Auxiliaire de Visualisation de Main-d'Œuvre, qui laisse au manager les mains libres tout en lui permettant de visualiser en direct l'activité et les performances de ses employés. Il termine sa démonstration… face à une salle en délire ! Lors du buffet, les deux amis recherchent désespérément un auditeur choqué. Seule une femme trouvera ce costume… trop sexiste et leur proposera d'élaborer aussi une version féminine !
Puis, le Dr Kinnithrung Sprat intervient devant trois cents étudiants de l’Université de Plattsburgh, pour proposer de résoudre la faim dans le monde. « De nos jours, il est entièrement en notre pouvoir de contrôler les famines. Elles ne sont presque jamais l’effet direct de la sécheresse, des inondations, des épidémies ou des conflits armées, comme les médias tendent à nous le faire croire, mais se produisent le plus souvent tout simplement parce que les populations concernées ne sont pas suffisamment solvables. » Il propose de rendre financièrement accessible aux pauvres du Tiers-monde la nourriture des Américains pauvres, à savoir : le hamburger, en « recyclant » les aliments ingérés, dont le système digestif n'assimile que 30 % des substances nutritives, « sous forme de sous–produits post–consommatoires ». Enfin, à leur grand soulagement, leur jeune public est choqué. « Il faut croire que les gens qui passent par les écoles de commerce et les facs d'économie en sortent moins intelligents qui n'y sont entrés », en concluent-ils.
Enfin, devant l’Association des comptables certifiés d’Australie, à Sidney, ils annoncent ni plus ni moins que la dissolution de l’OMC, après avoir avoué les méfaits de leur politique et leurs désillusions, et la création prochaine d’une nouvelle organisation qui œuvrera aux « intérêts de l'humanité, et non à ceux des entreprises ».
La lecture de ces déclarations, reproduites intégralement, et des réactions qu’elles ont suscitées, est un grand moment de franche rigolade, mais aussi une source argumentaires originales. De l’art du sabotage qui n'a pas froid aux yeux.
Ernest London
Le bibliothécaire-armurier
LES YES MEN
Comment démasquer – en s’amusant un peu – l’imposture néolibérale
Andy Bichlbaum et Mike Bonanno
194 pages – 19,90 euros
Éditions La Découverte – Paris – Avril 2005
www.editionsladecouverte.fr/les_yes_men-9782707145833

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