Elle acte que « capitalisme signifie essentiellement expansion économique et […] l'expansion capitaliste n'est plus loin du moment où elle se heurtera aux limites mêmes de la surface terrestre. » Alors, « si nous voulons traverser virilement cette sombre époque, nous nous abstiendrons, comme l'Ajax de Sophocle, de nous réchauffer avec des espérance creuses ».
Chaque fois que des hommes, tout au long de l'histoire ont lutté pour l'émancipation des opprimés, leurs efforts, quand ils ne sont pas demeurés vains, n'ont abouti qu'à remplacer un régime d'oppression par un autre. « La Commune de Paris a donné un exemple, non seulement de la puissance créatrice des masses ouvrières en mouvement, mais aussi de l'incapacité radicale d'un mouvement spontané quand il s'agit de lutter contre une force organisée de répression. » Marx l’avait cependant annoncé, en octobre 1917 il en serait autrement : enfin le travail des militants disciplinés s’était lié au bouillonnement spontané des masses et partout dans le monde se formeraient des partis communistes qui remplaceraient le « cadavre puant » de la sociale-démocratie, comme la qualifiait Rosa Luxemburg. Quinze ans plus tard, ni en Russie ni ailleurs, on ne trouve de Soviets. Et, en « attendant le moment où “chaque cuisinière apprendrait à gouverner l’État“, une bureaucratie permanente, irresponsable, recrutée par cooptation », […] possèd[e] une puissance jusqu’ici inconnue dans l’histoire ». Cet État oppressif n’est ni capitaliste ni ouvrier.
« Le fascisme est un mouvement des masses petites–bourgeoises, reposant sur la démagogie, et qui constitue “la dernière carte de la bourgeoisie avant le triomphe de la Révolution“. » L’orientation des masses hitlériennes, pas plus que la propagande démagogique des chefs, ne sont socialistes, même si elles se montrent violemment anticapitalistes, puisque l’économie doit être remise entre les mains de l'appareil d'État et non entre celles des producteurs groupés en organisations démocratiques. « Or, bien que l'influence des réformistes et des staliniens l’ait fait oublier depuis longtemps, le socialisme, c'est la souveraineté économique des travailleurs et non pas de la machine étatique et militaire de l’État. »
Simone Weil pense qu’une nouvelle espèce d’oppression, exercée au nom de la fonction, est en train de succéder à l’esclavage ou au servage, et à la richesse transformée en capital. Constatant l’apparition et le développement d’une couche sociale, entre celle des ouvriers et celle des capitalistes, composée de « techniciens de la direction » et qui absorbe une quantité considérable des profits, elle désigne cette nouvelle forme d’oppression bureaucratique comme « le véritable obstacle aux réformes émancipatrices », et non pas le système des échanges et de la propriété. Marx avait déjà compris que le socialisme devait effacer « la dégradante division du travail manuel et du travail intellectuel ». En effet, « tout groupe humain qui exerce une puissance l'exerce, non pas de manière à rendre heureux ceux qui y sont soumis, mais de manière à accroître cette puissance ; c'est là une question de vie et de mort pour n'importe quelle domination. »
Aussi est-il urgent et nécessaire de maîtriser ce « mécanisme social » qui détruit « toutes les conditions du bien-être matériel et moral de l'individu, toutes les conditions du développement intellectuel et de la culture ». « Étant donné qu'une défaite risquerait d'anéantir, pour une période indéfinie, tout ce qui fait à nos yeux la valeur de la vie humaine, il est clair que nous devons lutter par tous les moyens qui nous semble avoir une chance quelconque d'être efficace. »
Avec une perspicacité et une clairvoyance extrêmement impressionnante, Simone Weil rend compte des bouleversements en cours, en cette année 1933. Elle dénonce bien entendu le nazisme, mais aussi la révolution confisquée par les bolchéviques et la bureaucratie qui, partout dans le monde s’impose et fait obstacle à l’émancipation et à « l'édification d'une société raisonnable » dans laquelle le travail manuel et le travail intellectuel seraient unis. Bien des passages feront écho à la situation actuelle.
Ernest London
Le bibliothécaire-armurier
De la même autrice :
GRÈVES ET JOIE PURE
LA RÉVOLTE DES CIOMPI Un soulèvement prolétarien à Florence au XVIe siècle
ALLONS-NOUS VERS LA RÉVOLUTION PROLÉTARIENNE ?
Simone Weil
64 pages – 4,50 euros
Éditions Abrüpt – Zurich – Février 2020
abrupt.cc/simone-weil/allons-nous-vers-la-revolution-proletarienne/
Initialement paru dans le numéro 158 de la revue La Révolution prolétarienne, le 25 août 1933.
Texte à télécharger sur le site de l'éditeur.

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