Rescapé du « monde buchenwaldien, clos sur la neige et les tornades, avec, par-delà les miradors, des pentes neigeuses de sapins comme des cartes de Noël », David Rousset témoigne de son expérience concentrationnaire, « une expérience impossible à transmettre » : « Les camps sont d’inspiration ubuesque. Buchenwald vit sous le signe d’un énorme humour, d’une bouffonnerie tragique. »
Il raconte la vaccination des arrivants, avec une seule aiguille, jamais stérilisée ; les « bureaux toujours plus encombrés de fonctionnaires, détenus impeccables et affairés, des visages gris et sérieux, surgis d’un univers kafkéen, qui demandent poliment le nom et l’adresse de la personne à prévenir de votre mort, et tout est inscrit très posément sur des petites fiches préparées à l’avance » ; les corvées, en quarantaine, pour « rompre les muscles aux commandements » : des brouettes et des tonneaux de merde, pompée dans des grands bassins et répandue sur les jardins des S.S., quatre cents mètres plus loin.
Plus tard, « le marché aux esclaves », tous les matins, avant l’aube. Les Kapos qui forment les équipes de travail et frappent – « leur alcool du matin » –, « frappent jusqu’à la fatigue apaisante ». La « dure et lente journée faite d’anxieuse attente et de faim » dans la mine de sel. Les quarante-cinq mille détenus, les vivants, les malades et les morts, qui montent chaque soir, vers la Grand’Place.
Il brosse rapidement le portrait de quelques brutes, ancien dirigeant du parti communiste allemand ou menuisier qui a trop aimé les petites filles, puis décrit l’organisation des camps, tous différents, avec son prolétariat, sa masse de fonctionnaires, ses rentiers et sa pègre. Buchenwald, cité chaotique, Neuengamme, centre strictement industriel, ou Dachau, sont des camps « normaux », formant l’armature essentielle de l’univers concentrationnaire. Auschwitz est un camp de représailles contre les Juifs, Neue-Bremm, contre les Aryens. Birkenau est « la plus grande cité de la mort » : « la destruction et la torture industrialisées sur une grande échelle ».
Les détenus politiques ne sont qu’une poignée, « plèbe taillable et corvéable à merci ». « La couleur dominante est verte. Le peuple des camps est droit commun. » Russes, Polonais – premier apport étranger –, Grecs, Hollandais, Tchèques, Luxembourgeois, Danois, Français, Allemands. « Les camp ont été faits pour les politiques allemands, précisément pour eux. Ce n'est qu’accessoirement que les camps se sont ouverts aux étrangers. » En marge, on trouve « les non-sociaux, les inassimilables », « le groupe des malades et des tarés », les objecteurs de conscience.
« Le peuple des camps, c'est un monde à la Céline avec des hantises kafkaéenne. » « Lorsque les chaînes du travail tombent », les fers des corvées inutiles, des tracasseries sans nombre, des tortures gratuites assurent « la permanence des ruines psychologiques ». Toute hiérarchie d’âge est détruite, ainsi que les positions sociales occupées dans la vie civile. « L’homme se défaisait lentement chez le concentrationnaire. »
Isolé en quarantaine à son arrivée, avec Benjamin Crémieux de la NRF notamment, à cause de cas de diphtérie, il met debout des causeries. Dans les camps, les détenus n’ont que mépris pour les questions politiques, absorbés par la hantise des nourritures. Seules les nouvelles militaires passionnent tout le monde. Dans la grande ville de Buchenwald, des réunions entre éléments politiques allant des socialistes à l’extrême droite ont lieu régulièrement et aboutissent à la mise en forme d’un programme d’action commune pour le retour en France. L’organisation communiste atteint un degré de perfection et d’efficience unique, « très large et remarquable plate-forme de résistance », ferment d’une solidarité internationale et responsable de sabotages discrets. Certains soldats, anciens communistes, avaient été convaincus de tuer les S.S. à l’approche des alliés, pour armer le groupe et s’emparer du camp.
Les S.S. commandent les routes et l’extérieur des camps, tandis que la gestion de ceux-ci est entièrement remise aux détenus. Ils ont de surcroît la responsabilité de l’organisation et de la discipline du travail. « L'existence d'une aristocratie de détenus, jouissant de pouvoirs et de privilèges, exerçant l'autorité, rend impossible toute unification des mécontentement et la formation d'une opposition homogène. Elle est enfin (et c'est dans l'univers concentrationnaire sa raison suffisante et définitive d'être) un merveilleux instrument de corruption. » David Rousset détaille cette organisation bureaucratique et hiérarchique, dont les sommets sont recrutés dans le milieu allemand, les pouvoirs, les privilèges, les antagonismes et les luttes internes.
Pour le S.S., l’ennemi est « la puissance du Mal intellectuellement et physiquement exprimée ». Certaines races sont de naissance et par prédestination, « des hérétiques non-assimilables voués au feu apocalyptique ». Dès lors, les camps sont une « étonnante et complexe machine d’expiation », dans lesquels ceux qui doivent mourir subissent avec une lenteur calculée « leur déchéance physique et morale, réalisée par degré », afin de les rendre conscients qu’ils sont maudits.
Enfin, il raconte les dernières semaines et la libération du camp, les vols de nourriture, les cas – trois – d’anthropophagie, les ravages du nazisme en Allemagne, le retour, l’importance de l’humour pour la survie.
Écrit en août 1945, ce récit à la fois personnel, sociologique et historique, comme une revanche de la mémoire sur la mort, car David Rousset fait preuve d’« une obstination caricaturale à vivre ».
Ernest London
Le bibliothécaire-armurier
L’UNIVERS CONCENTRATIONNAIRE
David Rousset
192 pages – 13,50 euros
Éditions de Minuit – Paris – 1946
leseditionsdeminuit.fr/livre-L%E2%80%99Univers_concentrationnaire-2247-1-1-0-1.html
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