20 juillet 2026

L’ÉDITION SANS ÉDITEURS

André Schiffrin a dirigé pendant plus de 30 ans l’une des maisons d’édition américaine les plus prestigieuses : Pantheon Books, fondée par son père en 1941. Il raconte le rachat de celle-ci par Random House, la démission de toute son équipe, puis la fondation de The New Press, petite maison à but non lucratif, une histoire emblématique de l’évolution de l’édition indépendante.
Écrit en 1999, ce récit décrit le marché de l'édition aux États-Unis, contrôlé par cinq conglomérats qui publient 80 % des livres. En France, deux grands groupes, Hachette et Vivendi/Havas, publient environ 60 % de la production mais beaucoup de livres de valeur proviennent de maisons autonomes, souvent familiales, comme Gallimard, Le Seuil, Minuit, Flammarion, encore indépendantes des conglomérats, même si la structure de leur capital les rend fragiles.

Né en Russie en 1890, Jacques Schiffrin est arrivé en France après la Première Guerre mondiale. Il a conçu les éditions de la Pléiade dans les années trente, pour rendre la littérature mondiale accessible à un prix raisonnable, avant qu'elle ne devienne une collection de livres de luxe, avec son rachat par Gallimard en 1936. Figurant sur la liste des personnalités juives à éliminer de la vie culturelle française, il reçoit, le 20 août 1940, une lettre de Gallimard l'informant qu'il ne faisait plus partie de son personnel. La famille se cache, puis part, en 1941, pour Casablanca, Lisbonne et New-York, grâce à Varian Fry et André Gide notamment. En 1942, il rejoint Pantheon Books que vient de fonder le célèbre éditeur allemand en exil, Kurt Wolff, et publie les textes de la Résistance comme Le Silence de la mer et L’Armée des ombres. Il meurt en 1950 et la maison devient fortement bénéficiaire quelques années plus tard grâce aux succès du Docteur Jivago et du Guépard, provoquant des tensions et le vente de leurs parts, par certains actionnaires, à Random House.
L’auteur poursuit avec le récit de son propre parcours professionnel, à la New American Library tout d’abord, qui s’employait à « apporter à un large public ce qui pouvait se publier de meilleur », avec des livres brochés à 25 ou 35 cents, soit le prix d’un paquet de cigarettes. Il décrit le paysage éditorial américain (et aussi anglais) dans lequel les éditeurs, sans dédaigner le profit, publiait certains livres voués à perdre de l’argent, comme un investissement pour l’avenir. « Les éditeurs de New American Library ne considéraient pas les lecteurs comme une élite restreinte et le public comme une masse dont il fallait flatter le mauvais goût. […] Et même si l'on entrevoyait un possible best seller, il y avait une limite à la démagogie qui empêchait de publier de la pornographie ou des livres dégradants pour l'esprit humain, comme ce qui aujourd'hui inonde le marché. » « Les livres publiés par New American Library devaient beaucoup à cette tradition : amener les débats sur la place publique, considérer que les décisions politiques cruciales ne doivent pas être prises par une élite d’experts et de politiciens professionnels, tenir pour acquis que la population dans son ensemble doit avoir voix au chapitre. »
En 1961, il est contacté par la direction éditoriale de Pantheon, avec une carte blanche de la part de Random House pour publier les meilleurs livres possibles. Ainsi paraissent E.P. Thompson, Eric Hobsbawn, Eugene Genovese, Foucault, Octave Mannoni, Jean-Paul Sartre que rejetait les autres éditeurs en raison de la « pression constante de la rentabilité », ainsi qu’une biographie de celui-ci, commandée à Annie Cohen-Solal, ainsi que Beauvoir, Duras, Chomsky, Edgar Morin… « Dans le contexte où nous avions la chance de travailler, on n’escomptait pas que chaque titre soit bénéficiaire dans l'immédiat, ni même qu’il ouvre cette perspective pour le livre suivant du même auteur. Si tel avait été le cas, aucun des ouvrages que j'ai cités n’aurait trouvé le chemin de l'imprimerie. » La maison n’apportait pas de profit à Random mais ne lui faisait pas perdre d’argent non plus. Le fonds se vendait toujours plus chaque année. Puis Random fut acheté par RCA, géant de l’électronique et de l’industrie du divertissement, qui commença à imposer certaines règles de rentabilité en cours dans l’ensemble de l’édition à l’époque, avant d’exiger que chaque nouveau titre apporte sa part de marge pour couvrir les frais généraux et engendrer du profit. Puis RCA vendit Random à S.I. Newhouse, qui céda aussitôt, malgré les belles promesses de statu quo, le fructueux département universitaire, dans le but de racheter l’une des maisons les plus commerciales des États-Unis : Crown Books. Persuadé que « l’abaissement du niveau intellectuel [était] le chemin le plus sûr vers les gros bénéfices » Newhouse perdit énormément d’argent. « Attiré par le toc comme un papillon par la flamme », il fit verser par Random une énorme avance sur droits à Donald Trump, « grotesque spéculateur immobilier new-yorkais » et trois millions de dollars à Nancy Reagan pour ses mémoires. Assez vite, il s’avère que les pressions exercées à l’encontre de Pantheon étaient plus idéologiques que réellement économiques. Face aux mensonges et à l’impossibilité de discuter avec les actionnaires, l’équipe éditoriale organisa une campagne d’indignation et de soutien, avant de démissionner. En 1997, Random avait passé en perte 80 millions d’avance sur droits, vouées à n’être jamais couvertes par les ventes. Après huit années d’une stratégie obsédée par le profit, « Newhouse avait réussit ce tour de force de ruiner le capital intellectuel de la maison, de ternir sa réputation et de perdre de l’argent en même temps », aussi décida-t-elle de céder Random au géant allemand Bertelsmann qui publia aussitôt un communiqué pour annoncer son intention de réaliser 15% de bénéfice dans les années suivantes. 

Fort de ce retour d’expérience, André Schiffrin analyse ensuite « la nouvelle idéologie de l’édition », justifiée par le marché : ce ne serait pas aux élites d’imposer leurs valeurs à l’ensemble des lecteurs mais au public de choisir ce qu’il veut, et tant pis s’il s’agit de tendre toujours plus vers le vulgaire et le minable. Alors que les achats des bibliothèques suffisaient à couvrir une bonne part des coûts éditoriaux, leurs budgets ont été massivement réduits. Désormais, les choix éditoriaux sont pris par des « comités éditoriaux », réunissant essentiellement financiers et commerciaux, pratiquant ce que El Pais a appelé la « censure du marché », prétextant une absence de public pour refuser la publication d’un livre.
L’auteur rappelle que le taux moyen de rentabilité des maisons américaines depuis les années 1920 tournait autour de 4% après impôt. En France, en 1996, Gallimard n’a fait que 3% de bénéfices et Le Seuil 1%. Aussi la rentabilité escomptée par les conglomérats, entre 12 et 15%, identique à leurs autres branches, poussent les éditeurs à favoriser des best sellers potentiels, avec d’énormes avances, souvent versées à perte, obligeant encore à tailler dans le vif. Le train de vie des éditeurs s’est mis à imiter le style de vie de leurs homologues à Hollywood, leurs salaires ont atteint des sommets et certaines réunions commerciales se tenaient dans des endroits de prestige.
Il raconte comment Basic Books, propriété de Murdoch, a versé 100 000 dollars d’avance à la fille de Deng Xiao Ping, pour une biographie de son père sans intérêt, alors que celui-ci cherchait à obtenir l’autorisation d’émettre sur le territoire chinois pour son réseau câblé Sky. De même, HarperCollins a versé 4,5 millions de dollars à Newt Gingricht, membre du Congrès chargé de renouveler ses concessions TV.
Il constate que l’édition politique, en 1992 et 1996, années d’élection présidentielle, n’a pratiquement pas sorti de livres traitant de l’assurance maladie ou du système de protection sociale, par exemple, mais seulement ceux défendant un point de vue d’extrême droite.
Il explique qu’aux États-Unis, contrairement aux pays européens, des grandes chaînes ont remplacé les librairies indépendantes, mettant toute leur énergie sur les best sellers et se focalisant sur le nombre de dollars rapportés par centimètre carré de surface utile. Les éditeurs doivent payer pour que leurs livres soient bien placés : un dollar par exemplaire chez Barnes & Noble par exemple.
Enfin, il relate comment il a créé une nouvelle structure, sans but lucratif, ressemblant aux presses universitaires mais sans être liée à une université, soutenue par des fondations et fonctionnant selon un principe similaire à celui des bourses « au mérite »

Cette analyse d’André Schiffrin n’a pas pris une ride.

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier

L’ÉDITION SANS ÉDITEURS
André Schiffrin
Traduit de l'anglais par Michel Luxembourg
94 pages – 12 euros
La Fabrique éditions – Paris – Avril 1999
lafabrique.fr/ledition-sans-editeurs


Du même auteur : 

Le Contrôle de la parole


Voir aussi :

DÉBORDER BOLLORÉ

ÉDITION

 



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