5 juillet 2026

EN FINIR AVEC LE DÉNI

Après avoir « déroulé une sorte de panorama du déni », de l’usage massif de ce terme pour pervertir « des valeurs légitimes, des normes de référence », Marc Joly, sociologue, et Christian Savestre, journaliste spécialisé de l’évasion fiscale, analysent la manière dont Emmanuel Macron et la macronie ont fait prospérer le déni pervers. Pour comprendre leur politique fiscale au profit unique des plus riches et des grandes entreprises, et surtout le déni profond de leur logique, ils remontent au « déni originaire du macronisme » : les activités de banquier d’affaires de celui-ci.

« Pour les psychologues, le déni est un mécanisme de défense, un aménagement psychique qui aide à supporter une contradiction interne ou une effraction externe, à surmonter une rupture brutale de la continuité et de l'intégrité cohésive du moi. Il revêt nécessairement une dimension interactive, soit que son organisation même repose sur autrui, ce qui est le propre des dénis pervers ; soit qu'il détermine un certain type de relation à l'objet, ce qui vaut pour tous les dénis. » Si le nombre d’occurences de ce terme a été multiplié par huit dans la presse ces vingt dernières années, il est aussi « enrôlé au service de visions du monde profondément biaisées », alors que son « usage présuppose un rapport rationnel et réflexif au réel ». « Le destin de la notion de déni est ainsi illustratif d'une perversion structurelle du langage et de la pensée qui concerne, en général, une catégorie bien particulière de termes et d’expressions : on relève actuellement, en effet, que l'ensemble des instruments intellectuels d'incitation à la réflexivité et de critique des situations d'iniquité, à mesure qu'ils sont élaborés par les groupes minoritaires marginaux et se diffusent selon une logique de solidarité et d'entraide, font l'objet d'un retournement systématique, dans les polémiques politiques et médiatiques. » Les auteur expliquent que « les maîtres de l'économie fossile », à savoir « les membres de l'oligarchie patriarcale des pays capitalistes occidentaux » sont dans l'incapacité d'entreprendre trois sortes de travail psychique nécessaires : s’autolimiter, accorder au narcissisme d'autrui une valeur égale à celle qu'ils attribuent au leur et accorder leur parole et leurs actes. C'est pourquoi, ils sont acculés à l’attaque, absorbante et dissolvante, à tout nier en bloc, à mépriser les connaissances les mieux établies, à produire des faits alternatifs et à délayer leur responsabilité dans une responsabilité générale.

Après avoir ainsi décortiqué les mécanismes du déni et ceux du déni pervers, les auteurs montrent leur mise en œuvre avec le déni du génocide à Gaza et le processus qui tend à faire passer pour antisémite et la nouvelle extrême droite, le premier parti à avoir dénoncé la nature des représailles lancées par Israël (et aussi l’attaque du Hamas). La chronologie de l’affaire de la caricature de Cyril Hanouna est exemplaire de cette « stratégie d’expulsion projective du stigmate  d’antisémitisme ». Avec la guerre déclenchée contre l’Iran le 13 juin 2025, au nom du « “droit“ (à se défendre) », remplaçant dans les discours le droit international,  un nouveau renversement est opéré. Ils reviennent sur le déni constitutif de la création d’Israël, « à la faveur d’un plan de “désarabisation de la Palestine“, froidement mis à exécution à partir de mars 1948 » et devenu « piège mortifère ».
L’examen de la presse française révèle une évolution de l’usage des expressions « cible dans le dos » et « deux poids, deux mesures ». « À rebours de leur fonction initiale, elles tendent à être brandies pour couper court à toute discussion et à se draper dans une posture d’auto-victimisation », sans pouvoir s’inscrire honnêtement dans un système de référence, alors qu’elles devraient constater un état de fait, susceptible d'être reconnu réciproquement.
Les expressions « déni collectif » et « fin du déni », surtout associées au réchauffement climatique et aux réformes du système politique, s’utilisent de plus en plus à propos des violences sexuelles, notamment au moment du procès des « viols de Mazan ». Le cas de l’accusé est « ce que peut produire de pire le déni pervers lorsqu'il prospère ».

Marc Joly et Christian Savestre analysent ensuite le fonctionnement de l’exercice ordinaire du pouvoir politique et du pouvoir économique : faute de pouvoir faire disparaitre la réalité, il devient nécessaire de la rendre insaisissable, par la relativisation, le sentiment d'impunité, la bonne conscience et la certitude du bon droit. Un système de domination devient pervers lorsqu'il doit étouffer les voix dominées pour perdurer. Ainsi « les femmes de religion musulmane qui décident de se voiler » sont devenues des cibles : niées comme personnes autonomes et agentives, assignées à l’essence de la musulmane soumise. François Héran, professeur au Collège de France, parle de « déni d’immigration » pour dénoncer « le refus par la droite d'accepter l'immigration comme un fait social inéluctable ». Ils s’intéressent également au « déni de l’étranger », en particulier avec la situation des juifs de l’Allemagne impériale et de la République de Weimar : « En combinant une théorie sociologique comme celle d’Elias à propos des relations entre groupes établis et groupes outsiders avec la théorie psychanalytique des processus interactifs pathologiques (pathologiquement asymétriques) forgée par Racamier, on peut saisir combien le déni pervers – cette haine projetée de l’égalité – porte en lui la destruction comme la nuée porte l'orage. » D’autres exemples contribuent à montrer comment « le déni, comme mécanisme de défense dominant du moi social des membres des classes possédantes et dirigeantes, est nécessairement projectif : il est pervers ».

Les auteurs reviennent ensuite sur l’enrichissement in extremis d’Emmanuel Macron, juste avant sa démission du poste d’associé gérant à la banque d’affaires Rothschild & Cie, au printemps 2012. Deux ans plus tard, alors qu’il est nommé ministre de l’Économie, il doit déclarer ses intérêts auprès de la Haute autorité pour la transparence de la vie publique. Or celle-ci n’a aucun pouvoir d’enquête et, sous couvert de certification, se contente d’enregistrer. Leur enquête tend à démontrer qu’il n’aurait pas déclarer sa rémunération , qu’ils estiment à plusieurs millions, sur la transaction Nestlé-Pfizer en 2013. De même, un portefeuille d’actions, ou leur cession, aurait également échappé à cette obligation déclarative. Ils retrouvent la trace de 20 actions de la Financière Rabelais, pour 372 187,20 euros. À cette opacité répondent la loi pour la croissance, l’activité et l’égalité des chances économiques et la loi relative à la protection du secret des affaires qu’il a fait voter en 2015 puis en 2018 et qui permettent de rendre les comptes invisibles, puis de poursuivre quiconque révèle des informations non publiques.
Les auteurs racontent ensuite comment Macron, ministre de l’Économie, écarte l’offre de Siemens au rachat d’Alstom et approuve la vente de cette entreprise hautement stratégique à General Electric en décembre 2014, alors que son ancien employeur, Rothschild & Cie, est le conseiller d’Alstom. « La branche Énergie d'Alstom fabrique et maintient les cinquante-six réacteurs nucléaires du pays. C'est elle aussi qui produit les turbines de propulsion des sous-marins nucléaires et du porte-avions Charles-de-Gaulle. C‘est elle encore qui se positionne au premier rang de l'équipement des centrales thermiques à Cycle Combiné Gaz (CCG). De fait, à maints égards, Alstom n'est pas “une entreprise privée comme une autre“ : elle est issue, en grande partie, d'efforts publics de recherche et de développement ainsi que d'une politique nationale de commande public volontariste, à l'instar d'Alcatel, de France Telecom Orange, d’Airbus ou d’Ariane Espace ; et l'État est intervenu pour la sauver en la recapitalisant à hauteur de 700 millions d'euros, dix ans avant que son plus beau fleuron ne soit cédé après “soixante-dix ans d'efforts humains et financiers de la Nation pour bâtir une souveraineté énergétique et militaire dans le secteur nucléaire“. »
Devenu président, il a annoncé son opposition à l’accord de libre échange entre l’UE et le Mercosur alors qu’il le soutenait. Puis, avec sa gestion de la crise du Covid-19, « le pouvoir macroniste a porté à un niveau sidérant la culture de la défausse, le discours projectif de déresponsabilisation-culpabilisation, la domination par des injonctions paradoxales, la suffisance qui compense l'insuffisance déniée. »
À partir des travaux de la psychiatre Marie-France Hirigoyen sur le harcèlement moral et de la psychothérapeute Susan Forward qui a introduit l’adjectif « toxique » dans le champ de la psychopathologie, ils établissent son profil psychologique : « Le rêve de Macron est celui de la parole souveraine : j'ordonne, vous m'admirez, et vous (vous) exécutez ! Il fantasme la docilité de ses sujets. C'est un fantasme monarchique, patriarcale, qu'il combine avec le fantasme du tycoon auxquel rien ne résiste et dont la toute-puissance s'affirme par l'accumulation financière et la conquête infinie de marchés. »
Ils expliquent ensuite qu’il est resté quatre ans à l’Inspection générale des finances, après être sorti de l’ENA en 2004, loin des dix années auxquelles il était redevable de ses études financées par l’État. Sa mise en disponibilité n’a jamais été publiée. « Enfin bref, Macron est un représentant archétypal d'une caste qui a organisé pour ses propres intérêts et pour ceux du capital une porosité public–privé destinée à demeurer invisible. » Une bonne partie de son entourage immédiat en est une parfaite illustration : Isamël Emelien, conseiller à l’Élysée passé chez LVMH, Richard Ferrand, Julien Denormandie, Christophe Castaner, Alexis Kohler,…

 Avec cette approche originale, Marc Joly et Christian Savestre fournissent des clés de compréhension des ressorts de la stratégie de domination déployée par Macron et sa caste, pour nier aussi le génocide à Gaza, le suprématisme, le chaos climatique, la finance prédatrice que la masculinité toxique. Impitoyable !

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier

EN FINIR AVEC LE DÉNI
Marc Joly & Christian Savestre
336 pages – 20 euros
Éditions Anamosa – Paris – Avril 2026
anamosa.fr/livre/en-finir-avec-le-deni/

 

De Marc Joly :

La Pensée perverse au pouvoir. (Lecture à venir)

 

 

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