28 janvier 2018

LUNDIMATIN PAPIER #2 : Textes et documents relatifs à l’affaire dite « de Tarnac »

À l’aube du 11 novembre 2008, on s’en souvient, 150 policiers et gendarmes, la plupart appartenant aux brigades antiterroristes, ont encerclé Tarnac, un village de 350 habitants sur le plateau de Millevaches, pour arrêter 9 jeunes gens qui ont repris « une petite épicerie tapie dans l’ombre ». Les documents compilés dans ces pages racontent comment a été produite de toute pièce une menace et comment cette construction s’est non seulement rapidement dégonflée mais aussi et surtout retournée contre les « zélateurs de l’antiterrorisme » et les « lobbyistes du sécuritaire », tenus publiquement pour des guignols et des faussaires.
Alors que, dix ans après, va s’ouvrir leur procès et que l’état d’urgence a fini par devenir l’état de droit, il est nécessaire et urgent de se plonger dans ce dossier pour comprendre pourquoi et comment « la lutte contre le terrorisme » s’est imposée comme ultime méthode de gouvernement.


Éric Hazan, dès mai 2008, dans les pages de Politis, rappelait que « le réflexe de l’oligarchie est de créer un ennemi intérieur, pour recueillir l’assentiment général dans le resserrage de son dispositif militaro-judiciaire », en analysant la récente campagne médiatique qui rapportait les inquiétudes des RG face à une « résurgence de groupes extrémistes ». « En réalité, l’antiterrorisme n’a rien à voir avec le « terrorisme ». Il s’agit d’une technique de gouvernement visant à éliminer par la force les cellules rebelles de l’organisme social. »

Bien qu’alertés des sabotages de caténaires en France, par une revendication préventive d’activistes allemands, ces différents services vont pourtant s’obstiner à accuser les gardés à vue « d’association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste » même si aucun élément matériel ne vient l’étayer, mis à part un horaire SNCF (!), une échelle retrouvée dans un grange (!) et un livre, L’insurrection qui vient, paru en mars 2007.

Les communiqués des accusés, individuels ou collectifs, ceux des nombreux comités de soutien qui se constituent alors, parus dans Le Monde, Libération ou L’Humanité, racontent ces dix années de procédure.
Le 30 avril 2009, par exemple, les comités de soutien se réjouissent et déclarent que « de toutes parts surgissent pour vous des menaces autrement plus nombreuses que ce que vous avez cru conjurer », que l’ouvrage incriminé ne s’est jamais autant lu et surtout « dans une perspective si évidemment pratique », avant de conclure qu’ « il n’y a pas neuf personnes à sauver, mais un ordre à faire tomber ».
Ce n’est pas sans humour que Julien Coupat, répondant au Monde depuis la prison de la Santé le 26 mai, raconte son kidnapping par « une bande de jeunes cagoulés et armés jusqu’aux dents ». Il explique aussi que la France vit « la fin d’une période de gel historique dont l’acte fondateur fut l’accord passé entre gaullistes et staliniens en 1945 pour désarmer le peuple, sous prétexte d’ « éviter une guerre civile » ». Tandis que la gauche abandonnait toute perspective de révolution, la droite renonçait à ses accents fascistes. Hors, le « gang sarkozyste » vient de rompre ce pacte en renouant avec les classiques de la réaction pure. La gauche demeurant tétanisée, « la rue et ses vieux penchants révolutionnaires » reste la seule force d’opposition réelle. C’est pourquoi le nouveau pouvoir a l’intention de s’attaquer à son « ennemi » avant même qu’il s’exprime, en le produisant en tant que terroriste. « Il s’agit, par tout un luxe de provocations, d’infiltrations, de surveillance, d’intimidation et de propagande, par toute une science de la manipulation médiatique, de l’ « action psychologique », de la fabrication de preuves et de crimes, par la fusion aussi du policier et du judiciaire, d’anéantir la « menace subversive » en associant, au sein de la population, l’ennemi intérieur, l’ennemi politique à l’affect de la terreur. »
Un article du Comité pour l’Abrogation des Loi Antiterroristes (CALAS) décortique le système d’exception qu’il compare aux lois scélérates du XIXème siècle. Selon le Code pénal, il suffit désormais de deux personnes pour constituer un « groupe terroriste » et d’un acte préparatoire, non défini par la loi (entreposer des tracts chez soi suffit), pour caractériser une infraction. La possession de certains livres constituent des indices sur des opinions. Un système judiciaire parallèle a été mis en place, avec des cours d’assises spéciales sans jurés populaires, dans une logique de combat idéologique. « L’application de plus en plus large des procédures antiterroristes à des affaires d’État montre que l’antiterrorisme est désormais une technique de gouvernement, un moyen de contrôle des populations. »


La prison devient aussi le lieu où s’opère la jonction tant redoutée par Sarkozy. « S’il y avait une connexion entre les étudiants et les banlieues, tout serait possible. Y compris une explosion généralisée et une fin de quinquennat épouvantable » avait-il déclaré en 2006. Ainsi, Benjamin rencontre-t-il Maka, détenu préventivement depuis les émeutes de Villiers-le-Bel en novembre 2007 sur un « témoignage anonyme » mais policier qui dispense de « la charge de la preuve ». « Le jeune diplômé qui crache dans la soupe de l’Occident triomphant et ne compte pas en rester là ; le fils d’immigré qui refuse de rempiler dans les fonctions de larbin qu’on a toujours massivement réservées à ceux de sa couleur. » Dans une déclaration commune au Monde le 23 novembre 2009, ils se reconnaissent dans cette même tentative d’enfermement dans la figure de l’ennemi et revendique cette jonction.

« La démocratie, ça se maintient comme ça peut. » (Communiqué du Comité de soutien du 25 novembre 2009)

Le 3 décembre 2009, les neufs décident de cesser de respecter les contrôles judiciaires que leur impose « cette procédure démente » et le font savoir par voie de presse : « Une société qui se maintient par des moyens évidemment criminels n’a de procès à intenter à personne. » Ils désertent le rôle d’ennemi public, en citant le résistant Georges Guigouin : «  Il faut substituer au sentiment du gibier traqué l’allant du combattant. »

« Vous nous réprimez, vous nous renforcez. Vous ne nous réprimez pas, nous nous renforçons. Seigneurs de ce monde, vous êtes cuits ! » (Médiapart, 23 août 2010)

On sent leur jubilation difficilement contenue lors des « printemps arabes » car au-delà du « feuilleton hebdomadaire des petits mensonges et des misérables combines de Mme Alliot-Marie » c’est bien une fureur révolutionnaire qui emporte des régimes qui règnent par la peur. Ben Ali, quatre jours avant de s’enfuir, parlait des émeutes de Sidi Bouzid comme d’ « impardonnables actes terroristes perpétrés par des voyous cagoulés ». Le communiqué est d’ailleurs conclu par un conseil malicieux et prometteur à Sarkozy : « Monsieur le Président, il y a des ranchs à vendre au Texas, et votre avion vous attend sur la piste de Villacoublay. »

Toujours avec la même ironie espiègle que leur fournit l’histoire, puisque l’affaire de Tarnac fut aussi une tentative de contenir l’extension du mouvement antinucléaire allemand, ils annoncent, toujours dans la presse, qu’ils se rendront à Valognes, dans la Manche, pour empêcher le départ du train de déchets radioactifs CASTOR.

De même, Charles Torres arrêté à son tour, car forgeron et ami des inculpés, donc, par déduction, accusé d’avoir réalisé les crochets posés sur les caténaires, écrit au juge Fragnoli pour lui faire part de son expertise professionnelle, fort technique et précise. « Être médiatiquement présenté comme un terroriste est une chose, mais être soupçonné d’avoir réalisé un tel travail de cochon est une atteinte à mon honneur. » (sur Europe 1, le 3 avril 2012)

On imagine l’embarras croissant des pouvoirs publics, au point que le juge Fragnoli va être muté à Papetee. La défense accède progressivement au dossier malgré de nombreuses entraves. La parole de l’agent infiltré britannique Mark Kennedy, semble de plus en plus sujette à caution d’autant qu’en Angleterre plusieurs jugements déjà rendus ou procédures en cours l’impliquant sont annulés. Les informations fabriquées ou volontairement gonflées pour justifier son salaire, transmises à la DCRI auront finalement bien plus piégée celle-ci que ceux de Tarnac. De même, les relevés bancaires d’Yildune Lévy mettront deux ans pour être versés au dossier. Étrangement, ils révèlent un retrait de 40 euros à Pigalle remettant en cause le PV D104 qui relate la filature des accusés par la police le long de lignes SNCF à ce moment là, et qui constitue le socle de l’accusation.


Nous aimerions citer ici bien d’autres passages de ces 300 pages, denses, riches de paroles fortes. Beaucoup d’analyses ou de remarques pertinentes aussi.
À propos de la loi sur le renseignement votée en 2015 à une « large majorité », comme la plupart des lois scélérates et quatorze ans après le Patriot Act : « Le but de la surveillance de masse n’est pas de déjouer des « attentats terroristes » mais  la surveillance de masse elle-même ».
À propos d’Alain Bauer lobbyiste influent, promoteur en France du concept de « décèlement précoce » et, accessoirement, parrain du fils de Manuel Valls : « Il arrive que l’expansion inflationniste du contrôle policier ne produise pas la pacification escomptée de la population mais au contraire un rejet massif quoique chaotique des dispositifs de sécurité. Ici c’est la logique même de M. Bauer qui génère le chaos qu’il cherche pourtant à abolir. »
À propos de Nuit Debout, de Mélenchon et d’autres encore.
Nous nous en tiendrons là mais ne pouvons que trop conseiller la lecture complète de cet ouvrage pour disposer des clefs de compréhension de l’ « affaire » bien sûr, mais aussi pour tout ce qui est déclaré de ce banc des accusés fort habilement transformé en tribune politique.

Car la qualification terroriste finalement abandonnée, le procès aura lieu en correctionnel, aussi expéditif que possible, mais les accusés, moqueurs, n’en continuent pas moins à interpeler les responsables du montage. Et ils en profitent pour exposer leurs convictions, expliquer leurs intentions, exprimer leur pensée.
« Aucune révolution ne peut-être plus folle que le temps que nous vivons – le temps de Trump et de Bachar, celui d’Uber et de l’État Islamique, de la chasse aux Pokémons et de l’extinction des abeilles. Se rendre ingouvernables n’est plus une lubie d’anarchistes, c’est devenu une nécessité vitale dans la mesure où ceux qui nous gouvernent tiennent, de toute évidence, la barre d’un navire qui va au gouffre. » (Julien Coupat et Mathieu Burnel au Monde, le 20 avril 2017)

« Les temps qui s’ouvrent, pour sombres qu’ils soient, offrent un boulevard paradoxal à la révolution : toutes les options gouvernementales ayant échoué, il ne reste plus qu’une question, et mille façons d’y répondre : comment vivre sans gouvernement ? » (Des inculpés dans Les UtopiquesCahiers de réflexions, n°5, juin 2017)


LUNDIMATIN PAPIER #2 : Textes et documents relatifs à l’affaire dite « de Tarnac »
2008-2018
322 pages – 16 euros
Éditions Lundimatin – Rouen – Janvier 2018
https://lundi.am/

Lire quelques pages : https://fr.calameo.com/read/0002150227dbd52d64ba1



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