30 mars 2019

COMPLICITÉ DE GÉNOCIDE ? - La Politique de la France au Rwanda

L’opération Turquoise est apparue comme une intervention contre les conséquences du génocide rwandais, écran de fumée dressé par la France pour masquer ses responsabilités. « La France a soutenu au Rwanda un régime en pleine dérive nazie – progressivement ordonné à une « solution finale du problème tutsi » . Elle a financé, équipé et formé les unités militaires qui, avec leurs excroissances miliciennes, ont exécuté le génocide. » François-Xavier Verschave explore sans complaisance tous les degrés de complicité et de négligence.
 
Il revient sur l’amitié qui unissait les présidents François Mitterrand et Juvénal Habyarimana, sur la rivalité entre la Françafrique et le Commonwealth, sur l’objectif démocratique prôné par le discours de Mitterrand à La Baule (1990) qui fait de l’Aide Publique au Développement (APD) un levier de soutien aux majorités, au mépris des droits des minorités, au nom de la Realpolitik, sur l’histoire du pays, longtemps falsifiée.
Colonisé tardivement par l’Allemagne (1898) puis la Belgique (1917), le Rwanda était formé d’une « noblesse turbulante » proche du monarque inégalement reconnu (la région natale du futur clan Habyarimana était hostile au système féodal), distincte du reste de la population partagée entre agriculteurs et pasteurs. Les Pères blancs durcirent ces oppositions en les formalisant, s’appuyant sur une élite amalgamant nobles et pasteurs désignés comme Tutsis et cantonnant les autres, majoritaires, dans une pauvreté symboliques, culturelles et économiques qui prit progressivement figure raciale : les Hutus. Dans les années 1950, pour contrer la volonté d’émancipation politique, la Belgique et l’Église renversèrent leurs alliances en soutenant un processus « démocratique » à vocation majoritaire, présentée comme la révolution d’un tiers état contre l’aristocratie. En 1973, Juvenal Habyarimana, chef des armées, renverse le premier président en place depuis 1962, ajoutant à la discrimination des Tutsis, celle des Hutus du Sud, fragilisant la base du pouvoir qui n’apparait plus comme protecteur de la majorité mais d’un clan. Les exilés créent, en 1979, l’Alliance rwandaise pour l’unité nationale (ARUN) qui deviendra en 1987 le Front patriotique rwandais (FPR). La base du régime se réduit à la fin des années 1980, au cercle du pouvoir : l’akazu, la maisonnée du président et de son épouse et s’oriente vers un totalitarisme radical comparable à l’hitlérisme (propagande raciste omniprésente, troupe d’élite et milices et « solution finale au problème tutsi » envisagée en octobre 1990, après la première attaque du FPR. Pour conserver une façade démocratique, le multipartisme est autorisé en1991, tandis que l’ancien parti unique, le MRND, crée l’Interahamwe, milice initiée au maniement des armes pas des militaires français. L’état-major des Forces armées rwandaises (FAR) distribue des armes aux paysans, avec des listes d’ennemis à abattre au nom de l’ « autodéfense populaire ». En février 1991 et janvier 1992, des escadrons de la mort sont formés et deviendront les réseaux Zéro. Début 1992, un premier massacre de 10 000 Tutsis est perpétré. Cette même année est fondée la Coalition pour le défense de la République (CDR) et la milice des Impuzamugambi. On compte un fusil pour trois habitants et la production de machettes décuple. En août 1993, est créée la Radiotélévision des Milles Collines (RTLM), extraordinaire centre de propagande chargé d’attiser la haine.

François-Xavier Verschave détaille l’aide militaire apporté par la France à partir de 1990, différente du simple accord d’assistance militaire de 4 millions de francs par an accordé depuis 1975 : 500 soldats parachutistes et jusqu’à 150 coopérants ou conseillers militaires pour 200 millions de francs par an désormais, ainsi que des livraisons d’armes et le financement d’achats complémentaires par l’intermédiaire de l’Afrique du sud et de l’Égypte. Il expose le(s) (dys)fonctionnement(s) de l’Aide publique au développement (APD) constituée essentiellement de prêts souvent détournés ou mal utilisés, augmentant ainsi la dette du pays. Celle du Rwanda est ainsi passée de 4 millions de dollars en 1980 à 795 en 1992 ! Il explique aussi comment la politique « Françafricaine » (À ce sujet, voir : DE LA FRANÇAFRIQUE À LA MAFIAFRIQUE) a dégénéré avec Jean-Christophe Mitterrand, engluée dans la gestion des affaires courantes, sans questionnement sur ses objectifs. Il démontre comment l’ « infantilisme géopolitique » de la France, manipulée par Kigali, a souffert du « syndrome de Fachoda » jusqu’à la phobie des supposés pions régionaux des intérêts anglo-américains, assimilés à des « Khmers noirs ». Si les responsables politiques français ne sont pas coupables de complicité directe dans le génocide, ils ont clairement (ou plutôt : aveuglement) soutenu un régime qui s’y préparait. La Belgique et tous les gouvernements européens, L’ONU, savaient que des massacres étaient en préparation.

Le 6 avril 1994, le Falcon 50 du président Habyarimana est abattu. François-Xavier Verschave fait le point sur les différentes thèses et enquêtes . Il soupçonne « un assassinat commandité par la frange la plus extrémiste du Hutu power qui aurait craint que Juvénal Habyarimana ne cède à la pression internationale en faveur du respect des accords d’Harusha », exécuté par des militaires français, selon des témoignages directs, ce qui impliquerait la responsabilité de la France dans le déclenchement du génocide. L’attentat a lieu à 20 heures 30. En moins d’une heure, des barrages sont dressés et débutent « une Saint-Bathélemy ». Poussées par Radio Mille Collines, les milices et l’armée massacrent systématiquement entre 500 000 et 1 millions de personnes.
La France dépêche 460 parachutistes pour évacuer ses ressortissants et « effacer le plus de traces possibles d’une collaboration catastrophique ». Le 9 avril les principaux responsables du génocide, le directeur de la Radio, les responsables des réseaux Zéro et Agathe Habyarimana sont « rapatriés » à Paris ! Puis l’opération Turquoise est déployée au nom de l’humanitaire même si l’emploi exclusif des forces spéciales démontrent l’intention militaire. Ces dernières vont sanctuariser la zone gouvernementale dans l’ouest du pays face à la progression du FPR qui conquiert Kigali le 4 juillet. « Faute d’un jugement politique clair sur les responsabilités du génocide, [l’opération Turquoise] a empêché la défaite totale et la déroute morale de l’appareil politique, administratif et militaire qui l’a commis. Plutôt qu’une situation de type « allemand » – où la disparition de l’appareil nazi, acculé jusqu’en ses derniers bunkers, a libéré le renouveau démocratique –, l’opération Turquoise a sans doute facilité une évolution de type cambodgien : le Hutu power, pas vraiment délégitimé, ni démantelé, a eu tout le temps de se replier au Zaïre, d’où il coordonnera probablement son emprise sur les millions de réfugiés. »

L’auteur évalue l’attitude des médias depuis « l’exploitation littéraire » de Jean d’Ormesson pour Le Figaro : « Ce sont des massacres grandioses dans des paysages sublimes. » à la série de reportages de Daniel Mermet pour Là-bas si j’y suis, diffusés sur France Inter du 13 au 22 juin. Il évoque également le rôle historique de l’Église, toujours « trop proche du pouvoir », les défaillances de l’ONU qui divise par 10, le 21 avril, les effectifs de casques bleus chargés de veiller à l’application des accords d’Arusha.


La conclusion de François-Xavier Verschave est sans équivoque : « La France a soutenu au Rwanda un régime raciste en pleine dérive vers une « solution finale » exterminatrice. Elle a largement contribué à financer, instruire et armer le dispositif militaire surabondant qui, avec ses excroissances miliciennes, a ensuite exécuté le génocide. » Vingt-cinq ans après, les révélations de cet ouvrage sont loin d’être admises.



COMPLICITÉ DE GÉNOCIDE ?
La Politique de la France au Rwanda
François-Xavier Verschave
182 pages – 17 euros
Éditions La Découverte – Collection « Cahiers libres/essais » – Paris – Octobre 1994



 

Du même auteur :

DE LA FRANÇAFRIQUE À LA MAFIAFRIQUE




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