20 mars 2019

DIALOGUES DE M. LE BARON DE LAHONTAN ET D’UN SAUVAGE DANS L’AMÉRIQUE

Précurseur des grands dialogues philosophiques des Lumières (Diderot, Voltaire,…), Lahontan se met en scène en grande discussion avec un Huron, Adario, à qui il prête l’ironie de la critique et débat de la religion, de la tolérance, de la justice et de l’égalité entre les hommes. Plus d’une fois, il se trouve bien en peine à répondre aux raisonnements du « sauvage ».

Adario expose à Lahontan nombre de contradictions propre à la religion chrétienne : Comment un dieu bon et miséricordieux peut-il punir tous les descendants innocents pour une pomme dérobées par leurs aïeuls ? Comment les chrétiens peuvent-ils prêcher des commandements qu’ils enfreignent si ostensiblement ? Poussant son analyse, il conclut que tant que « le Tien et le Mien » subsistera il leur sera impossible d’observer cette loi et ne cesse de renvoyer à l’harmonie reignante chez les Hurons qui ne connaissent pas la propriété ni la continence… ni les crimes que celles-ci engendrent. Il prononce une violente charge contre le clergé qui jure et prône l’abstinence mais s’autorise le libertinage. À tout, Lahontan n’oppose que l’excuse d’inévitables mauvais exemples, ne répond que « superficiellement sur toutes les objections », cherche des détours et s’éloigne toujours du sujet des questions.

« L’innocence de notre vie, l’amour que nous avons pour nos frères, la tranquillité d’âme dont nous jouissons par le mépris de l’intérêt, sont trois choses que le grand Esprit exige de tous les hommes en général. Nous les pratiquons naturellement dans nos villages, pendant que les Européens se déchirent, se volent, se diffament, se tuent dans leurs villes, eux qui voulant aller au pays des âmes ne songent jamais à leur créateur, que lorsqu’ils en parlent avec les Hurons. »

Les raisonnements d’Adario, au contraire, sont rigoureux et argumentés. Ainsi les Européens ne font-ils le bien que par force et n’évitent à faire le mal que par la crainte des châtiments. « J’appelle un homme celui qui a un penchant naturel à faire le bien et qui ne songe jamais à faire du mal. Tu vois que nous n’avons point de juges : pourquoi ? Parce que nous n’avons point de querelles ni de procès. Mais pourquoi n’avons-nous pas de procès ? C’est parce que nous ne voulons pas connaître l’argent. Pourquoi est-ce que nous ne voulons pas admettre cet argent ? C’est parce que nous ne voulons pas de lois, et que depuis que le monde est monde nos pères ont vécu sans cela. » D’ailleurs les lois des Européens ne sont ni justes ni raisonnables puisque les riches s’en moquent et qu’ils prétendent posséder ce pays qui appartient depuis toujours aux Algonkins. Tandis qu’en Europe, on condamne aux galères pour le vol d’un petit sac de sel, on fouette pour avoir pris des perdrix et des lièvres à des lacets, c’est-à-dire pour avoir voulu faire subsister sa pauvre famille, il serait invraisemblable qu’un Huron soit châtié pour ces mêmes motifs. Aussi Adario ne leur souhaite-il que de vivre un jour comme eux, sans loi, ni argent. « Cet argent est le père de la luxure, de l’impudicité, de l’artifice, du mensonge, de la trahison, de la mauvaise fois , et généralement de tous les maux qui sont au monde. » Les réponses de Lahontan sont bien lamentables : « Les nations de l’Europe ne pourraient pas vivre sans or et sans argent » car « comment nos rois seraient-ils rois ? Quels soldats auraient-ils ? » Et Odario de lui répéter que « vous seriez tous égaux, comme les Hurons le sont entre eux. »

De même, aux critiques contre le manque de confort supposé des Iroquois, Adario répond qu’ils vivent bien mieux que la plupart des Européens qui sont loin de tous habiter dans des palais, que leurs chefs n’ont pas de pouvoir, qu’ils partagent tout fraternellement, entre familles mais aussi entre tribus lorsque l’une a produit des surplus tandis qu’une autre subit une mauvaise récolte, et surtout qu’aucun d’entre eux ne se tourmente pour acquérir biens ou honneurs.

Si Lahontan ne cesse d’accabler Adario, il doit régulièrement concéder qu’en bien des sujets les Hurons sont forts sages. Ainsi convient-il qu’ils sont « exempts d’une infinité de maux » dont les Européens sont accablés. Adario prend un malin plaisir à défendre les prescriptions de ses médecins, la sudation notamment, plus efficaces que les remèdes qui « entretiennent longtemps vos maladie et vous tuent à la fin » : « Un médecin serait toujours gueux s’il guérissait ses malades en peu de temps. »

Enfin Adario défend aux femmes le droit d’épouser qui leur plait, sans l’avis de leur père. Les arguments de Lahontan sont de plus en plus pitoyables. Il lui explique que les femmes s’abandonnent trop fréquemment aux plaisirs de l’amour, avec tant d’avidité, qu’elles en deviennent moins aptes « à la production des enfants ». De même la nudité des jeunes Hurons est défendue comme moyen d’éclairer loyalement le choix des partenaires.


Texte d’une grande audace, et certainement d’une rare insolence pour l’époque, profondément critique et satirique, opposant les fondements d’une pensée libre et contestataire aux dogmes (déjà) dépassés du Vieux Continent. L’auteur parvient à imposer un regard très sévère sur sa société en se faisant l’avocat de celle-ci. Procédé astucieux et efficace.





DIALOGUES DE M. LE BARON DE LAHONTAN ET D’UN SAUVAGE DANS L’AMÉRIQUE
Lahontan
128 pages – 13,70 euros
Éditions Desjonquères – Paris – Janvier 1993
Première édition 1703



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