30 juin 2022

AU COMMENCEMENT ÉTAIT…

L’histoire des sociétés humaines est toujours racontée de façon linéaire et évolutionniste : les chasseurs-cueilleurs deviennent agriculteurs et sédentaires, la propriété privée apparait alors, source de toutes les inégalités, des cités sont fondées, puis des civilisations et des États, origines des armées de métier et des guerres, de l’administration et de ses formulaires, du patriarcat, de l’esclavage. L’anthropologue David Graeber et l’archéologue David Wengrow, s’appuyant sur les plus récentes recherches et découvertes scientifiques, racontent une histoire infiniment plus complexe, faite de nombreux allers-retours et de multiples combinaisons. Un panel d’organisations sociales se découvrent, oubliées ou occultées, bouleversant nombre de croyances et jetant « les bases d’une nouvelle histoire de l’humanité ».

Jean-Jacques Rousseau, avec son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, en 1754, soutient une version moderne et laïque de l’état d’innocence originelle de l’homme, en contradiction avec Thomas Hobbes, qui dans Le Léviathan, en 1651, soutenait au contraire que dans son état de nature, l’homme est profondément égoïste et que les dispositifs répressifs de l’État l’arrachent de cette condition. Selon ces deux récits, « les sociétés humaines n'auraient donc jamais fonctionné selon d'autres principes que la hiérarchie, la domination et l'égoïsme cynique qui les accompagnent. » Depuis, l’histoire de l’humanité ne semble être racontée qu’à travers le prisme de l’inégal accès aux ressources matérielles (terres, calories, moyens de production…), ce qui l’enferme dans le piège d’un récit débutant par une période idyllique brusquement interrompue à un moment précis : l’invention de l’agriculture pour Francis Fukuyama et Jared Diamond, ou l’émergence des villes pour Steven Pinker.
David Graeber et David Wengrow rappellent que si « nos idéaux modernes de liberté, d’égalité et de démocratie », qualifiés de « produits de la Civilisation occidentale », ont certes été introduits par les philosophes des Lumières, ceux-ci les ont toujours mis dans la bouche d’étrangers, et que tous les penseurs de cette tradition (Platon, Marc Aurèle, Érasme,..) étaient très clairement opposés à de telles idées, que le régime démocratique était abhorré jusqu'au XIXe siècle par la plupart des auteurs européens. De plus, les témoignages ne manquent pas de colons adoptés ou capturés par des groupes indigènes pendant la colonisation, qui choisirent de demeurer auprès d’eux. Les brillantes contributions qu’ont couchées sur le papier les « grands hommes », circulaient déjà plus ou moins largement à leur époque.
Au Moyen-Âge, l’Europe du Nord était relativement ignorée du reste du monde qui en avait connaissance, la considérant peuplée de fanatiques religieux. Avec le contournement de l'Afrique par les flottes portugaises et la conquête espagnole, les philosophes européens furent subitement exposés aux civilisations chinoise et indienne, à une multitude de conceptions sociales, scientifiques et politiques. Les gouvernements développés au XVIIIe et au XIXe siècle, administrant une population partageant une langue et une culture communes, en s’appuyant sur une bureaucratie, ressemblaient trait pour trait au modèle de gouvernance chinois existant depuis des siècles. De nombreux penseurs admettaient leurs emprunts aux amérindiens. Ces derniers élaborèrent une critique des institutions européennes.
« Les mots “égalité“ et “inégalité“ ne sont devenus d’usage courant qu’au début du XVIIe siècle sous l'influence de la théorie du droit naturel, laquelle s'est essentiellement développée dans le sillage des débats sur les conséquences morales et juridiques des découvertes européennes dans le Nouveau Monde. » La conviction des auteurs est que l’influence amérindienne a été déterminante pour les penseurs des Lumières dans leur élaboration des idéaux de liberté individuelle et d'égalité politique, inspirés par les abondants témoignages des missionnaires chrétiens et les récit de voyage. La critique indigène des moeurs et de la société européenne été fortement répandue et rigoureusement argumentée. Elle était amplifier par ce que l'anthropologue Grégory Bateson a nommé « schismogenèse », dans les années 1930, décrivant la façon dont chacun se définit par opposition aux autres : les citadins, par exemple, se font plus citadins pour se différencier des « barbares », et vice versa. Les particularités nationales se construisent selon ce processus. Les Dialogues de Lahontan avec Kondiaronk, notamment, sont exemplaires en ce sens. Pour désamorcer cette critique, Turgot développe sa théorie générale des phases de développement économique. Les idées de civilisation, d’évolution et de progrès apparaissent tardivement au sein de la tradition des Lumières, en réaction à la férocité de la critique indigène. Jean-Jacques Rousseau, dans son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, rejoint le constat de Kondiaronk en identifiant la propriété privée comme origine des inégalités, mais en revanche il se montre incapable d'imaginer une société reposant sur un autre principe. La conception européenne de la liberté individuelle était, depuis la Rome antique, liée à la notion de propriété privé, alors que pour beaucoup d'Amérindiens il n'y a pas de contradiction entre la liberté individuelle et le communisme, entendu comme présomption de partage. Plus qu’au mythe du « bon sauvage », Rousseau a contribué à celui du « sauvage stupide ». Or, comme l’a démontré Pierre Clastres, les peuples dits primitifs faisaient finalement plus preuve d’imagination que nous en évitant que quiconque s’attribue un pouvoir arbitraire. C’est cette capacité d’imagination que David Graeber et David Wengrow ont l’ambition de nous redonner, en racontant une autre histoire.

La préhistoire humaine est une « invention moderne ». Jusqu’en 1858, date à laquelle furent mises au jour des haches de pierre dans une grotte du comté du Devon, tout le monde pensait que l'univers était apparu environ 4 000 av. J.-C. Longue de plus de 3 millions d’années, cette période est bien moins homogène et linéaire qu’on ne se plaît à le raconter. Nos ancêtres biologiques ont d’abord évolué sur tout le continent africain, parfois séparés pendant des dizaines ou des centaines de milliers d’années, développant de forts traits régionaux. Certains ont ensuite migré, croisant d’autres sous-espèces humaines, développant des modes d'organisation sociale certainement très variés, compte tenu de la grande diversité des habitats naturels. « Il n'a pas pu exister une forme unique de société humaine “originelle“ et les descriptions qui voudraient nous faire croire le contraire relèvent du mythe. » L’idée d’une soudaine « révolution » au paléolithique est une illusion due à un déséquilibre dans la répartition des traces. Des découvertes récentes, par exemple, attestent de comportements complexes en de nombreux endroits du monde, en témoignent des peintures rupestres antérieures de plusieurs milliers d’années à celles de Lascaux et d’Altamira. Des sépultures « princières » mises au jour semblent remettre en cause la représentation d'un monde composé de minuscules communautés de cueilleurs fonctionnant sur une base égalitaire. Certains spécialistes postulent même l’existence, plusieurs milliers d'années avant l'apparition de l’agriculture, de divisions sociales liées au statut, à la classe et au pouvoir héréditaire. Ainsi, les vestiges architecturaux monumentaux, par exemple les enclos de Göbekli Tepe, dans le sud-est de la Turquie, pourraient indiquer que les chasseurs-cueilleurs avaient développé des institutions leur permettant de mener à bien des grands travaux. Au milieu du XXe siècle, Claude Lévi-Strauss développa la théorie selon laquelle « la pensée sauvage », loin d’être une sorte de brouillard prélogique, s’apparentait plutôt à une « science néolithique », une « science du concret » tout aussi complexe que la science moderne, mais bâtie sur des principes différents. Avec l'étude des Nambikwaras, il mit en évidence les variations saisonnières de leur vie sociale, leurs allers-retours annuels entre la condition de cueilleur et celle des calculateurs, en contradiction totale avec la tradition évolutionniste de Turgot. David Graeber et David Wengrow présentent plusieurs sites paléolithiques, comme Stonehenge dans le sud de l’Angleterre, comme témoignages d’oscillations saisonnières. Tous ces gigantesques édifices auraient effectivement été élevés pour être démantelés peu après. Les bâtisseurs de Stonehenge, comme les peuples de Grande-Bretagne à cette époque, avaient abandonné la culture des céréales, pilier de l'économie agricole du néolithique, emprunté à l'Europe continentale, pour recentrer leur alimentation végétale sur la récolte de noisettes. Ils semblent l’avoir décrété collectivement et s’être coordonnés sur une vaste portion des îles britanniques, puisque ces énormes blocs de pierre venaient du lointain pays de Galles. Cette fréquence des modèles saisonniers au Paléolithique montre que « les êtres humains ont toujours expérimenté en toute conscience un éventail de possibilités sociales ». Dès 1903, Marcel Mauss avait coécrit avec Henri Beuchat un Essai sur les variations saisonnières des sociétés Esquimos : ceux-ci se dispersaient en été en groupes de 20 à 30 individus placés sous autorité d'un aîné, puis se regroupaient pendant la longue saison d'hiver partageant leurs richesses, tandis que hommes et femmes s’accouplaient sans se préoccuper des unions « légitimes ». Cependant les contraintes environnementales n’expliquaient pas totalement leur mode de vie puisque que d'autres populations circumpolaires géographiquement très proches s'organisaient tout autrement. Les Kwakiutls, peuple indigène de chasseurs-cueilleurs installé sur la côte nord-ouest du Canada, étudiés par l’ethnologue Franz Boas à la même période, formaient des sociétés hiérarchisées et organisaient des potlatchs en été, puis revenaient à des formations claniques différemment organisées en hiver. Robert Lowie observa de semblables variations chez les indiens des confédérations tribales des Grandes Plaines d'Amérique du Nord. Ces oscillations embarrassèrent les néo-évolutionnistes des années 1950 et 1960, car elles contredisaient leur postulat sur l'existence de stade de développement politiques distincts et successifs : les clans, les tribus, les chefferies, les États, auxquels correspondaient des stades de développement économique : chasseurs-cueilleurs, horticulteurs, agriculteurs puis civilisation industrielle. Or les récentes données archéologiques montre que nos lointains ancêtres, tout au long de la dernière période glaciaire, ont vécu une existence similaire : « Apparemment guidés par le sentiment qu’aucun ordre social n'est jamais définitivement fixé ni immuable, il ne cessaient d'en changer. » Ainsi, si les êtres humains ont continuellement butiné entre différentes formes d'organisation sociale pendant l'essentiel des quelques quarante mille dernières années, n'érigeant des structures hiérarchiques que pour mieux les mettre à bas, édifiant des « sociétés contre l’État, » cela signifie, non seulement qu’ils n'étaient pas moins conscients politiquement que nous, mais au contraire qu'ils l’étaient beaucoup plus.
Les carnavals saisonniers dans l’Europe du Moyen Âge, s'ils n'étaient que de pâles copies de l'ancienne saisonnalité, avaient le mérite de maintenir en vie l'étincelle de conscience politique et de permettre d'imaginer d'autres configurations possibles de la société.

À mesure que les populations s’étendaient, le cadre de la vie humaine se rétrécissait : les recherches archéologiques montrent que les grands voyages diminuent et que le rayon de déploiement des relations sociale ne s’étend plus. Au cosmopolitisme du Paléolithique supérieur a succédé, douze mille ans environ avant notre ère, au Mésolithique, l’apparition des aires culturelles plus vastes que nos États-nations modernes mais, à rebours de la mondialisation, marquées par de nouvelles façons de se distinguer des autres.
S’ils concèdent que la culture des céréales et le stockage du grain ont favorisé l’apparition de régimes bureaucratiques, les auteurs contestent que ces deux facteurs soient responsables de la création des États, notamment parce que six mille ans environ séparent l'apparition des premiers cultivateurs au Moyen-Orient de émergence des premiers états, et aussi parce qu’en de nombreuses régions, la pratique de l'agriculture n'a engendré aucune institution.
Selon l'anthropologue britannique James Woodburn, les sociétés authentiquement égalitaires se définissent par des économies « à rendement immédiat », sans excédents matériels. Eleanor Leacock a cependant expliqué que c'est moins l’égalité en soit qui compte pour la majorité des membres des « sociétés égalitaires » que l’autonomie. Ils accordent beaucoup plus d'importance aux libertés réelles qu’aux libertés formelles qui constitue le socle moral d'une nation comme les États-Unis par exemple.
Dans un article publié en 1968, Marshall Sahlins soutenait que les sociétés de chasseurs-cueilleurs connaissaient une remarquable abondance matérielle, tout en consacrant deux à quatre heures par jour au travail. Il concédait cependant que d'autres formes d'organisation pouvaient aussi exister.
En Louisiane ont été découverts les vestiges de tertres monumentaux érigés par les population amérindiennes vers 1600 avant notre ère, délimités par une gigantesque enceinte de plus de 200 hectares, c’est-à-dire plus vaste qu’Uruk ou Harappa, considérées comme les premières villes d’Eurasie. Dessinant une sorte de colossal amphithéâtre à demi enfoncé dans le sol, ces constructions de Powerty Point pouvaient accueillir des milliers de chasseurs-cueilleurs. D'autres sites plus petits, disséminés dans l’ immense vallée du Mississippi, suivent les mêmes principes géométriques et reproduisent les mêmes unités de mesure. Tous ont été rangés par les archéologues dans une phase dite « ère archaïque », s’étendant sur 7 000 ans, jusqu'à l'adoption de la culture du maïs. De la même façon au Japon, la période Jōmon recouvre plus de dix millénaires d’histoire, se terminant à l'arrivée de la riziculture irriguée. La modernisation du pays a permis de mettre à jour des milliers de sites témoignant durant cette période de cycles centenaires d'agrégation de populations, alternant avec des sites de dispersion. Ces exemples parmi d'autres donnent une idée de la difficulté pour certains spécialistes d'abandonner l’image de petits clans de cueilleurs insouciants et oisifs, et l’idée que seul l’agriculture aurait rendu possible la « civilisation ». Cette conception reposant sur la théorie de John Locke selon laquelle la terre dans laquelle on « mêle son travail » devient une extension de soi, servit à justifier la dépossession des territoires indigènes par l’appropriation coloniale. Pourtant, s’ils ne pratiquaient ni la domestication végétale et animale ni l'ensemencement de champs, les chasseurs-cueilleurs accomplissaient, là où les colons ne voyaient que des étendues sauvages, des tâches régies par des lois indigènes qui fixaient les droits d'accès de chaque lieu, les droits d'exploitation de chaque espèce selon les périodes de l’année, pratiquant plutôt d'autres formes d’agriculture.

Observant que la diffusion de la culture du maïs et d’autres cultures vivrière semble avoir longtemps épargné la région de l’actuelle Californie, Les auteurs expliquent ce « rejet de l’agriculture » par ce que Marcel Mauss nommait « le refus de l’emprunt », une volonté de se distinguer des aires culturelles voisines. Une étude comparée des Yuroks, cueilleurs du nord de la Californie et des Amérindiens de la côte nord-ouest leur permet d’illustrer le concept de schismogenèse : « le processus qui conduit des cultures à se définir par opposition les unes aux autres est toujours fondamentalement politique, faisant intervenir des débats raisonnés qui portent sur la “bonne“ façon de vivre. »
Ils analysent ensuite quelques « sociétés de capture » et la nature de l’esclavage, lequel reposait sur des prises de guerre, pour épargner la longue charge de l’éducation des enfants, puis la « domestication », dans le but, ensuite, de prendre soin d’une classe de nantis.

En Anatolie centrale, la ville de Çatal Höyük s’étalait sur 13 hectares et abritait jusqu’à 5 000 habitants, pendant 1 500 ans à partir de -7 400. Composée uniquement d’habitations individuelles identiques dans lesquelles on entrait par le toit, elle était dépourvue de centre apparent, d’équipements collectifs et de rues. Des fouilles récentes ont confirmé l'absence de pouvoir centralisé et mis en évidence que l'organisation interne du foyer imprégnait toute la vie sociale. L'examen détaillé des dentitions et des squelettes montrait une égalité fondamentale entre les sexes sur le plan du régime alimentaire, de la santé et du traitement rituel des corps après la mort. L'alimentation reposait sur les céréales domestiques et la viande d’élevage, pour autant un cérémonialisme très marqué était centré sur la chasse et la vénération des morts.
Alors que le processus de domestication des plantes (c’est-à-dire que ces dernières perdent leur capacité à se reproduire dans la nature sans intervention humaine) peut s'effectuer en un temps réduit – de 20 à 200 ans au maximum –, l’archéobotanique montre que dans la région du Croissant fertile elle a pris trois mille ans, ce qui signifie que les populations de cueilleurs auraient pratiqué l'agriculture par intermittence. « Pour les premières communautés sédentaires, la culture des terres, tant qu'elle restait relativement peu contraignante, n'était qu'une technique de gestion de l'environnement parmi d’autres. Si fondamental que cela nous paraisse aujourd’hui, séparer les plantes sauvages des plantes domestiques n'était pas une priorité à leurs yeux. » « Cultiver “sérieusement“ des céréales domestiquées exigeait un effort monumental. » L'agriculture de décrue, qui laisser à la nature l’essentiel du travail de préparation des sols, ne favorisait pas le développement de la propriété privée.
Cette « apparition » pour le moins « progressive » de l’agriculture, dans les plaines alluviales du Croissant fertile, s’effectua apparemment dans un environnement très égalitaire, lié à la grande visibilité économique et social des femmes. Au contraire, dans les steppes et sur les hauts plateaux, des groupes moins dépendants de l'agriculture développèrent un modèle culturel organisé autour de la violence prédatrice des mâles.

« L’histoire des sociétés agraires nous apprend que les peuples ont toujours trouvé des moyens de diversifier leurs cultures de manière soutenable sans pour autant privatiser les terres ni confier leur gestion a une classe de contremaître. Régimes fonciers communaux, “champs ouverts“, redistribution périodique des parcelles, gestion coopérative des pâturages sont autant de formules qui ont été appliquées pendant des siècles dans certaines régions. » Rien donc n'autorise à affirmer que le passage à l'agriculture marque nécessairement l'avènement de l'appropriation privée des terres, ni une rupture irréversible avec l'égalitarisme des cueilleurs. Les spécialistes identifient entre quinze et vingt centres de domestication indépendants, suivant souvent des trajectoires très différentes. Empruntant à Murray Bookchin le concept d’ « écologie de la liberté », qu’ils opposent à la condition paysanne mais aussi à l’ « impérialisme écologique » imposé par l’Europe au reste du monde à partir du XVIe siècle, David Graeber et David Wengrow soutiennent que la biodiversité a joué un rôle central dans l’essort de la production alimentaire néolithique, plutôt que le biopouvoir.

Ils remettent également en cause l’idée reçue selon laquelle de vastes concentrations de population auraient nécessairement besoin d’être administrées, alors que des villes se sont autogouvernées pendant plusieurs siècles sans le moindre temple ni palais. Les premières villes ne présentent que rarement des traces de gouvernement autoritaire. Beaucoup, dans l’Eurasie et une partie de l’Amérique, sont nées suite à une évolution environnementale post glaciaire : cycle des crues plus fixes, stabilisation du niveau des mers, deltas plus accueillants, etc. Teotihuacan était peuplée d'une centaine de milliers d’âmes à son apogée. Les « mégasites » en Ukraine et en Moldavie sont plus vastes et antérieurs aux premières villes mésopotamiennes connues et, malgré des activités qui génèraient des excédents, on ne trouve presque aucune trace de conflits guerriers ou d’ascension d'une élite sociale pendant huit cents ans. Et les plus anciennes cités mésopotamiennes, du IVe et du début du IIIe millénaire, ne présentent aucune preuve d'organisation monarchique. Les corvées incombaient à tous sans exception, jusqu'à ce que les premiers souverains commencent a exempter ceux qui s’acquittaient d'une taxe de substitution. Les conseils de quartier et les assemblées urbaines auxquels les femmes participaient autant que les hommes, demeurèrent dans les Cités-États ultérieures et pouvaient exiger des comptes aux dirigeants même les plus autocratiques. Les citadins semblaient gérer tout seul une bonne partie des affaires courantes, organisés en unités autonomes et autogouvernées, même après l'apparition de la royauté. Vers la fin du IVe millénaire, la cité d’Uruk s’étendait sur plus de 200 hectares et comptait entre 20 000 et 50 000 habitants. La civilisation de l'Indus offre, avec la ville de Mohenjo-daro, un autre exemple de cité sans prêtres-rois, ni noblesse guerrière, ni équivalent d’État, avec cependant une hiérarchie entre les groupes. Loin de vouloir prétendre que toutes les premières villes était organisé selon des principes égalitaires, les auteurs soulignent simplement leur fréquence qui va à l'encontre des hypothèses évolutionnistes convenues. Le site de Taosi, en Chine, témoigne de trois stades d'expansion successifs entre -2 300 et -1 800 : la division en classe sociale de la ville primitive semble avoir disparu en même temps que les murs d'enceinte et les palais furent brusquement rasés.

Ils consacrent un chapitre à Teotihuacan qui semble avoir connu également une « bifurcation » : un processus de rénovation urbaine fut mis en branle afin de pourvoir en logements de qualité, équipés d'un système d'évacuation des eaux usées, la quasi-totalité des habitants, indépendamment de leur opulence et de leur rang, autour de l’an 300. Le temple du Serpent à plumes, théâtre de cérémonies sacrificielles, fut alors profané.

Après avoir identifié trois formes de liberté fondamentales : la liberté de quitter les siens, la liberté de désobéir aux ordres et celle de reconfigurer la réalité sociale, ils dessinent trois possibilités de domination par l’accès à la violence, à l’information et au charisme, puis caractérisent l’État moderne par la combinaison de la souveraineté, de la bureaucratie et d’un champ politique concurrentiel (qui sont en train de se dissocier de nouveau).
Les découpages chronologiques conditionnent notre vision de l’histoire mondiale. L’abus des termes « post », « proto », « intermédiaire » ou « terminal » pour désigner des périodes parfois longues de plusieurs siècles, induisent que celles-ci représentèrent des phases de déclin ou préparatoire à l'avènement d’un âge d’or et l'établissement d'un gouvernement stable et puissant, laissant à l'écart des représentations officielles les formes d'associations politiques libres et flexibles.
De nombreuses autres « civilisations » sont abordées mais il est hélas impossible de tout rapporter ici : les Aztèques et les Incas, les Olmèques, Chavín de Huántar, les Natchez, les Shilluks, l’Égypte et la Chine. On apprend, par exemple, que la production de pain au levain et de bière de blé fermenté, aliments exotiques et luxueux, fut imposée dans la vallée du Nil vers -3 500, comme offrandes aux morts, constituant peut-être la « première paysannerie du monde », tout comme la bière de maïs (chicha) a été introduite chez les Incas au Pérou, pour les divinités. Cependant, tout les autres « premiers États » identifiés par la littérature scientifique différent de ce modèle dans lequel le principe de souveraineté s’arme de la bureaucratie pour se déployer uniformément sur le territoire. À l’inverse de l'idée reçue selon laquelle la bureaucratie serait née comme solution pratique pour gérer l'information dans des sociétés de grande taille, les découvertes archéologiques récentes indiquent que « les premiers systèmes de contrôle administratif spécialisé ont été mis au point par de toutes petites communautés ». Ces outils administratifs auraient été conçus au départ non pour extraire et accumuler des richesses, mais pour entraver ce type de comportements. Initialement promesse de soins, la bureaucratie se voit « corrompu par l'alliance des mathématiques et de la violence » : en grandissant, les mécanismes bureaucratiques devienne monstrueux, le pouvoir souverain conférant aux instances exécutives locales la capacité de déclarer : « je ne veux pas le savoir : les règles sont les règles. »
Les auteurs rappellent que le terme « civilisation » vient du latin civilis, qui renvoie aux vertus de la sagesse politique et de l’entraide qui permettent aux sociétés de s'organiser sur la base de la coalition volontaire. Le mérite de l'archéologie moderne est d'avoir repéré des « sphères d’interaction » là où ceux qui écrivent l'histoire ne s'attendaient à trouver que des « tribus » arriérées et isolées. « Ce que l'on a pris jusqu'à présent pour la “civilisation“ n’est peut-être que l'appropriation par les hommes – ceux-là même qui gravaient leurs revendications dans la pierre – d'un système de connaissances préexistant centré sur les femmes. »
D’après James C. Scott s’est beaucoup intéressé aux groupes qui s’agglutinaient autour des îlots de gouvernement autocratique et bureaucratique organisés autour de la céréaliculture, entretenant avec eux des relations essentiellement symbiotiques faites de razzias, d’échanges commerciaux et d'évitement réciproque, définissant leur existence en opposition à celle des sociétés des vallées en contrebas – nouvel exemple de schismogenèse culturelle – et s'organisant afin d'empêcher le développement d'une quelconque stratification sociale.
Les Amériques n’ont eu que des échanges occasionnels avec le reste du monde avant 1492. La moitié ouest du continent s'est détourné de l’agriculture pendant des siècles. Entre 1050 et 1350, à l'emplacement de l'actuelle agglomération d’East Saint-Louis se trouvait une ville qui compta jusqu'à 15 000 habitants, connue sous le nom de Cahokia, « la plus grande ville américaine au nord du Mexique », qui supplanta la structure clanique antérieure de ce qu'on appelle « la sphère d'interaction hopewellienne ». Vers 1350/1400, une défection de masse eut lieu et la zone fertile de l'Américan Bottom se transforma en « secteur inhabité », dans un rejet conscient de tout ce qu'avait représenté cette cité. Si, dans la tradition intellectuelle occidentale, Montesquieu passe pour l'inventeur de la politique moderne, et la capacité à fonder des nations semble réservée, depuis l’Antiquité, à de grands législateurs, David Graeber et David Wengrow montrent  avec l’exemple fascinant des Osages, qu’en l'Amérique du Nord les peuples savaient inventer en toute conscience leurs propres arrangements institutionnels. « L'Histoire de l'Amérique du Nord ne se contente pas de semer le chaos dans les schémas évolutionnistes conventionnels. Elle démontre aussi de manière éclatante que la construction étatique n'est pas un piège dont il ne serait plus possible de sortir une fois qu’on y serait tombé. »


David Graeber et David Wengrow, avec cette impressionnante somme d’informations, parviennent à briser le récit unique évolutionniste. Dans un monde où on nous rabâche qu’il n’y a plus d’alternative,  où tout est verrouillé, ils parviennent à bouleverser les imaginaires, à rendre de nouveau envisageable l’avénement d’autres possibles. En s’intéressant au passé, ils nous dotent de perspectives pour d’autres futurs, nous libèrent de la fatalité progressiste qui entrave notre imagination et nos volontés. Ils montrent également que l’État est loin d’être le seul mode de fonctionnement, quel que soit l’échelle, bâtant en brèche une idée trop largement reçue. Car « si l'humanité a bel et bien fait fausse route à un moment donné de son histoire – et l'état du monde actuel en est une preuve éloquente –, c'est sans doute précisément en perdant la liberté d'inventer et de concrétiser d'autres modes d'existence sociale. »

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier


AU COMMENCEMENT ÉTAIT…
Une nouvelle histoire de l’humanité
David Graeber et David Wengrow
Traduit de l’anglais (Grade-Bretagne) par Élise Roy
752 pages – 29,90 euros
Éditions Les liens qui libèrent – Paris – Novembre 2021
www.editionslesliensquiliberent.fr/livre-Au_commencement_%C3%A9tait-9791020910301-1-1-0-1.html


Merci à Thom Holterman pour la traduction de cet article en hollandais : libertaireorde.wordpress.com/2022/08/14/er-was-eens-over-een-nieuwe-geschiedenis-van-de-mensheid/

 

De David Graeber :

L’ANARCHIE – POUR AINSI DIRE

BULLSHIT JOBS

BUREAUCRATIE

COMME SI NOUS ÉTIONS DÉJÀ LIBRES

LA DÉMOCRATIE AUX MARGES

DETTE : 5 000 ANS D’HISTOIRE

DES FINS DU CAPITALISME - Possibilités I : Hiérarchie, rébellion, désir

LES PIRATES DES LUMIÈRES ou la véritable histoire de Libertalia

POUR UNE ANTHROPOLOGIE ANARCHISTE

SUR LES ROIS

 

 + contribution à :

LA COMMUNE DU ROJAVA

ÉLOGES DES MAUVAISES HERBES - Ce que nous devons à la ZAD



Voir aussi :

DIALOGUES DE M. LE BARON DE LAHONTAN ET D’UN SAUVAGE DANS L’AMÉRIQUE

LA SOCIÉTÉ CONTRE L’ÉTAT

HOMO DOMESTICUS - Une Histoire profonde des premiers États



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