4 janvier 2021

LA FORCE DE L’ORDRE - Enquête ethno-graphique

L’anthropologue Didier Fassin a partagé la vie d’un commissariat de la région parisienne entre 2005 et 2007, entre le drame de Clichy-sous-bois et celui de Villiers-le-Bel. Son enquête ethnographique éclaire l’ordinaire du travail de la police et ses relations avec son public, ainsi que les violences et le racisme présentent en son sein. Parue en 2011, elle est aujourd’hui adaptée en bande dessinée.

Les brigades anti-criminalité, policiers en civil circulant en voiture banalisée, ont été créées dans les années 1990, tandis que le discours sécuritaire s’imposait. Bien qu’à l’origine de la plupart des décès liés à des interactions avec les forces de l’ordre, elles restent au coeur du dispositif de sécurité publique et sont les « bien aimées de leurs supérieurs
» parce qu’elles réalisent le plus d’interpellations. Didier Fassin intègre différentes brigades, les suit et raconte le « quotidien monotone » de ses membres qui tranche avec les récits animés qu’ils en font à leurs collègues. Beaucoup sont fascinés par des héros de séries télévisées, comme Vic MacKey de The Shield, dont les photos sont placardées dans leurs bureaux. Il relève leurs habitudes, leurs façons de s’exprimer. Par exemple, ils utilisent couramment le mot « bâtard » pour désigner des jeunes des quartiers populaires, pour la plupart français de famille africaine. « Les contrôles d’identité et les fouilles corporelles sont réglementés par le code de procédure pénale, mais les policiers prennent souvent des libertés avec la loi dans les quartiers populaires, surtout vis-à-vis des jeunes. » 

 

Les appels pour interventions sont peu fréquents, les flagrants délits d’infractions rares, c’est pourquoi la politique du chiffre, officieusement instaurée au début des années 2000, les conduit à procéder à des contrôles au faciès permettant l’interpellation d’éventuels sans-papier et de consommateurs de cannabis. Ceci permet aussi à certains de « mettre leurs pratiques en conformité avec leurs opinions politiques en arrêtant des étrangers ».



 

« Dans ce contexte de désoeuvrement involontaire, des faits souvent anodins peuvent donner lieu à des réponses disproportionnées qui génèrent de l’action. » « Privé d’actions en rapport avec leur mission, les policiers se rabattent ainsi sur des incidents mineurs qu’ils transforment en expéditions punitives se terminant par des arrestations aléatoires. » Ils sont encouragés à porter plainte pour outrages et rébellions contre personne dépositaire de l’autorité, de façon à neutraliser d’éventuelles poursuites contre eux, et à demander des réparations. La croissance spectaculaire de ces recours est plus un indicateur des provocations policières qu’un signe des violences du public. Les plaintes des victimes aboutissent rarement à des condamnations ou bien celles-ci ne sont pas exécutées.

Fort de ses observations, Didier Fassin tente de dégager des principes généraux :

  • « Les policiers s’imaginent que la société dans son ensemble leur est devenue hostile. Ce sentiment contribue à fortifier leur esprit de corps et la cohésion de leurs équipes dans une relation de seuls contre tous et il légitime leur agressivité en retour. »
  •  « Les policiers identifient au sein de la société des catégories plus ou moins bien délimitées de délinquants potentiels, notamment parmi les minorités. Cette catégorisation leur permet de considérer l’individu qu’ils interpellent comme coupable a priori. »
  •  « Les policiers sont convaincus que les juges sont trop cléments. “On arrête des délinquants et le lendemain ils sont remis en liberté“, répètent-ils sans cesse. Punir dans la rue leur apparaît donc comme une manière de se substituer à une justice qu’ils pensent défaillante. »
  • Durant leur formation dans les écoles nationales de police, on leur dresse un tableau peu favorable des quartiers où ils seront nommés, en recourant à « un langage racialisé ». Les propos stigmatisants de certains responsables politiques confortent ces préjugés alors que la police est de plus en plus au service du gouvernement plutôt qu’à celui des citoyens.
  • Selon une enquête plus de la moitié des forces de l’ordre vote pour l’extrême-droite, soit le double de la moyenne nationale. Par ailleurs, « les défection des policiers les moins enclins à manifester leur hostilité à l’encontre des immigrés et des minorités, conduisent à une concentration des agents les plus xénophobes et racistes » au sein de certaines unités.




Comme dans nombre de pays, le renforcement de l’action répressive de la police est concomitant du creusement des disparités économiques, préféré aux mesures de justice sociale, révélateur d’un « glissement de l’État social à l’État pénal ».

 

Excellente transcription en bande dessinée d’une recherche en sciences sociales qui brosse un portrait intelligent et intelligible d’une police nationale  gangrénée par le racisme et le recours quasi systématique à la violence, et par l’impunité qui la conforte dans ses pratiques. Un juste équilibre a été trouvé entre les anecdotes rapportées par l’auteur et ses analyses, en évitant à la fois de se mettre en scène et de tomber dans l’exposé désincarné. Nous ne manquerons pas de rendre compte de l’essai originel dès que possible.



LA FORCE DE L’ORDRE
Enquête ethno-graphique
Didier Fassin, Frédéric Debomy et Jake Raynal
108 pages – 17,95 euros
Éditions Delcourt et éditions du Seuil – Collection « Documents » – Paris – Octobre 2020


Voir aussi :

LA REVUE DESSINÉES - Édition spéciale « Ne parlez pas de violences policières »

DERNIÈRE SOMMATION

GAZER, MUTILER, SOUMETTRE Politique de l’arme non létale

 

 

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