4 décembre 2020

GAZER, MUTILER, SOUMETTRE Politique de l’arme non létale

Manifester aujourd’hui en France expose à la violence des armes dites non létales. Paul Rocher montre que ce recours massif à une technologie supposée garantir un maintien de l’ordre plus humain, est la marque d’un étatisme autoritaire de plus en plus intolérant à toute contestation dans une période de recul social majeur. Il ne cherche pas seulement à susciter une indignation morale contre les violences policières mais à « dégager les mécanismes qui génèrent l’escalade de violence étatique à laquelle nous assistons ».
« Suivant une proposition de Simone Weil, aborder les phénomènes de violence armées “par des fins poursuivies et non par le caractère des moyens employés“ est “la méthode la plus défectueuse possible“. » « Une arme n’est pas seulement un moyen rendant possible la poursuite d’un but, c’est aussi une contrainte qui pèse sur cette poursuite. Les armes “ne servent pas seulement à agir, [elles] déterminent en quoi. Plutôt que de se demander si la fin justifie les moyens, se demander ce que le choix de ces moyens, par lui-même, tend à imposer“ » conseille Grégoire Chamayou. Ce livre propose donc une vision analytique des effets que les armes non létales produisent sur le comportement des forces de l’ordre et, par extension, sur celui de leurs cibles, les manifestants. Il vise aussi à comprendre l’ambition de la classe dominante d’assurer son hégémonie au moment décisif où elle tente de réaliser une transformation structurelle vers une nouvelle forme d’État plus autoritaire, notamment par un recours grandissant à ces armes.

Paul Rocher revient rapidement sur l’histoire des armes chimiques, avec leur usage militaire pendant la Première Guerre mondiale puis le passage à une utilisation dans la cadre du maintien de l’ordre domestique et colonial, pour leur efficacité répressive, sans aucune interrogation de leurs effets sur la santé. « Profitant de la magie de la non-létalité la police se voit libérée de toute référence à la proportionnalité de l’usage de l’arme. » La disponibilité d’une arme déclarée non létale comme le gaz lacrymogène, légitime un comportement agressif en toute circonstance tout en répondant à la nécessite de maintenir l’ordre social en dissimulant l’usage de la violence contre la population : « la répression massive se prétend désormais éthique. » Les révoltes sociales de la fin des années 1960 qui ont fait trembler l’ordre établi, ont entraîné des développements technologiques : remplacement du gaz CN par le CS, augmentation de la teneur en substance irritante en France, invention du pistolet à impulsion électrique (PIE) connu sous le nom de produit Taser, introduction des balles en caoutchouc sans aucune étude de leurs conséquences sur le corps humain, contre les étudiants de Berkeley en 1969 et dans la gestion coloniale de l’Irlande du Nord à partir de 1970. En France, l’introduction de nouvelles armes (Flash Ball en 1982, armes électriques en 1990, grenades de désencerclement et grenades à effet de souffle) résulte de la « ségrégation endocoloniale », selon l’expression de Mathieu Rigouste, des quartiers populaires. Or, la non-létalité, invoquée autant par les fournisseurs que par les acheteurs de ces armes, n’a jamais été démontrée. Au contraire, de nombreuses études attestent de leur dangerosité.

L’auteur présente ensuite consciencieusement les caractéristiques de chacune, ainsi que leurs possibilités techniques. Panorama fort intéressant dont on retiendra que :
  • Le docteur Leibovici, de service à l’hôpital parisien où sont décédés quatre des neuf victimes du massacre de Charonne en 1962, notait qu’un seul coup de matraque avait fait éclaté un crâne, dénonçant une « volonté de tuer »,
  • La vitesse atteinte par les balles de LDB 40 est de 330 km/h. Son lanceur, introduit en 2007, est équipé d’un viseur et classé comme « arme à feu à usage militaire ». Les zones corporelles de tir ont été élargies et comprennent désormais le coeur et le triangle génital.
  • Les grenades de désencerclement provoquent une détonation de 165 décibels, supérieure au seuil de danger pour l’oreille humaine, et projettent dix-huit balles en caoutchouc grâce à la dynamite qu’elles contiennent.
  • La grenade GLI-F4 contient 25 grammes de TNT qui projettent les débris à plusieurs centaines de mètres.
  • le PIE libère une décharge électrique de 50 000 volts et de 2,1 milliampères qui peut provoquer le système nerveux. L’ONU considère son usage comme une forme de torture.
  • « Une équipe composée de médecins et d’un biologiste a récemment découvert qu’une fois présent dans le sang, le composant lacrymogène 2-Chlorobenzylidène malonitrile libère du cyanure. » Des taux de 0,7 mg par litre de sang ont été relevés alors que le seuil d’empoisonnement est de à 5 mg et celui d’1 mg est mortel.
Depuis les années 1990, les forces de l’ordre sont plus lourdement et diversement armées, renforçant leur capacité à maîtriser les foules à plus grandes distances, leur tendance au tir précoce et au final la violence du maintien de l’ordre.

« Tenue pour acquise, la non-létalité des armes conduit les forces de l’ordre à en faire un usage totalement décomplexé. » Depuis la lettre de recommandation du préfet de police Maurice Grimaud adressée aux policiers à la fin du mois de mai 1968 dans laquelle il rappelait que « frapper un manifestant à terre, c’est ce frapper soi-même », le recours aux armes augmente de façon phénoménale alors même que les policiers sont de plus en plus protégés. Par ailleurs, la profession de policier attire « des profils très particuliers », très souvent convaincus par une conception purement répressive de leur métier, qui suivent un processus de sélection forgeant un esprit de corps prononcé. Une nette majorité sympathise avec l’extrême droite. « La non exemplarité des forces de l’ordre a fait l’objet d’un traitement approfondi dans les sciences sociales qui permet de mieux comprendre pourquoi l’utilisation des armes non létales est si répandue. » De même que la diminution d’autocontrôle des policiers, accentuée par l’anonymat et l’effet de groupe, l’absence de conséquences individuelles et le sentiment d’impunité entretenu par la hiérarchie, ont conduit des chercheurs à qualifier certaines interventions d’ « émeutes policières », au cours desquelles le désir de vengeance des forces de l’ordre est manifeste.

De la même façon, Paul Rocher explore le « savoir d’autodéfense populaire » généré et transmis de manifestation en manifestation : port de lunettes et de masques de plongée, foulards imbibés de citron ou de menthe, street medics, masques à gaz et casques, cortèges de tête. Contrariées, l’IGPN et l’IGGN ont regretté dans un rapport commun que ces mesures puissent « atténuer, voire annihiler, les effets » des armes non létales ! La politisation des blessés constitue également un mécanisme d’autodéfense, ainsi qu’un puissant levier pour affirmer le rejet de politiques menées. Dans ce domaine, le répertoire d’action vient des quartiers populaires qui ont permis non seulement de parler des violences policières, souvent niées ou considérées comme le résultat d’actes individuels, mais surtout de prendre en compte leurs causes structurelles. « Seul un front large contre les violences policières et pour le désarmement des forces de l’ordre pourra permettre aux masses populaires de s’exprimer à nouveau dans la rue, librement et sans crainte. »

Un chapitre est consacré à l’industrie de la répression, montrant que les dépenses en équipement ont progressé de 180% entre 2012 et 2017. « En 2013, la gendarmerie disposait plus de Flash-Ball Super-Pro que de personnes habilitées à les utiliser. »

La dernière partie, très certainement la plus intéressante, est consacrée à la diminution de la tolérance par les États occidentaux de toute forme de contestation, alors que le mouvement social affaibli ni les émeutiers des quartiers populaires ne constituent une menace. Deux approches critiques s’opposent aujourd’hui pour expliquer la domination de la classe dirigeante :
  • Par l’intériorisation de la représentation, l’organisation du consentement et la manipulation idéologico-symbolique, selon Michel Foucault, Pierre Bourdieu et les représentants de l’école de Francfort, ce que Nicos Poulantzas appelle « le flic dans la tête ». L’État moderne qui est « en grande partie une invention mentale » (Bourdieu), unifie le temps, l’information, la langue, la culture, la scolarité, et repose sur le consentement des citoyens.
  • Par l’omniprésence de la violence étatique et les pouvoirs englobants de l’État, selon Giorgio Agamben notamment. L’ordre libéral ayant perdu la capacité de réguler les rapports sociaux, l’État de droit est remplacé par le règne du souverain qui suspend la séparation des pouvoirs et abandonne la légalité pour agir par la force, recourant à des dispositifs d’exception permanents.
Si la théorie du flic dans la tête est diamétralement opposée à celle du flic omniprésent, Paul Rocher y voit les deux faces d’une même médaille, reprenant le concept d’hégémonie politique d’Antonio Gramsci. « Loin de la vision partielle de l’État comme monopole de la violence légitime, Gramsci considère que “l’État est l’ensemble des activités pratiques et théoriques grâce auxquelles la classe dirigeante non seulement justifie et maintient sa domination mais réussit à obtenir le consensus actif des gouvernés“. »
Alors que le capitalisme traverse une crise importante dans les années 1970, la classe dominante compte sur les réformes néolibérales pour en sortir, en « grignotant une part croissante de la richesse auparavant détenue par la grande majorité de la population ». Cette offensive se heurte, en France, à des mobilisations populaires. L’offensive d’Emmanuel Macron pour imposer les transformations structurelles en levant « l’obstacle fondamental que constituent les acquis sociaux des luttes de l’après-guerre », se heurte à l’hostilité grandissante de la population, fissurant le bloc social qui le soutient, réduisant sa capacité à s’appuyer sur le consentement et le contraignant à un recours croissant à la force. Poulantzas détecte relativement tôt, en pleine crise du fordisme, en 1978, les premiers signes du « déclin de la démocratie libérale au profit de ce qu’il appelle l’étatisme autoritaire ». « L’étatisme autoritaire se caractérise par le déclin de l’importance du parlement, le renforcement du pouvoir exécutif et une politisation accrue de l’administration. » Les besoins populaires ne sont plus pris en compte, les libertés politiques sont réduites et la police, avec son arsenal non létal, forment « le premier rempart de l’hégémonie néolibéral », défendant férocement l’ordre établi alors qu’il devient impossible à l’État d’obtenir le consentement des masses. Cette radicalisation de L’État s’accompagne d’une criminilisation du militantisme., en recourant à « l’arsenal juridique antiterroriste qui repose sur la culpabilité par association et l’inversion de la charge de la preuve ». « Les armes non létales s’inscrivent dans le continuum d’un ensemble de pratiques, de mesures et de discours qui cherchent à réaliser le fantasme d’une hégémonie néolibérale incontestée : rendre impossible l’expression dans la rue d’une opposition populaire. Corollaire de la suspension de procédures de la démocratie libérale, elles forment la cuirasse de l’étatisme autoritaire. »

En conclusion, Paul Rocher rappelle la recommandation de Frédéric Lordon de manifester la pression physique sur le propre terrain de l’ennemi, dans les quartiers riches, pour faire « ré-éprouver corporellement aux dominants leur situation minoritaire » et « désarmer leur arrogance ». Si pour être pris au sérieux, il faut faire acte de présence, « la violence mutilante voire mortelle » s’y oppose. La violence du capitalisme s’exprime dans la répression mais aussi dans les rapports économiques. « L’absence de violence dans la société moderne n’est rien d’autre que le transfert de la violence à l’État afin de permettre la maximisation des échanges de marchandises. Cette absence a pour contrepartie la menace permanente de violence contre tous ceux qui se trouvent opposés à la reproduction du mode de production capitaliste. » Aussi, « tout appel aux manifestants à dénoncer la violence issue du mouvement social est indécent. Cette nécessité naît parce que le capitalisme ne vise pas la satisfaction des besoins humains mais la généralisation de profit. » « Revendiquer la fin de la violence signifie donc mettre fin aux rapports sociaux qui génèrent constamment l’impératif de recourir à la violence. »

Loin d’être une simple étude des armes dite non létales utilisées par la police, cet ouvrage permet de comprendre pourquoi et comment cette violence dite légitime est inhérente au projet politique qu’elle défend. À lire absolument pour comprendre précisément ce que nous devons dénoncer, ce que nous devons combattre et ne pas naïvement nous satisfaire du retrait (hypothétique) d’une loi ou même d’un article.



GAZER, MUTILER, SOUMETTRE
Politique de l’arme non létale
Paul Rocher
202 pages – 13 euros
La Fabrique Éditions – Paris –  Juin 2020
lafabrique.fr/gazer-mutiler-soumettre



Voir aussi :

LA REVUE DESSINÉES - Édition spéciale « Ne parlez pas de violences policières »

PETITE HISTOIRE DU GAZ LACRYMOGÈNE - Des tranchées de 1914 aux Gilets jaunes



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