« Gerda Taro a […] été blessée au soir du 25 juillet 1937 sur la route de Brunete à Madrid, alors que les Stuka et les Heinkel allemands de la légion Condor mitraillaient et bombardaient sans relâche les troupes républicaines en pleine retraite. » Elle est morte au petit matin à l'hôpital installé dans l'Escurial. « Morte, et pis encore, peut-être : lentement disparue ensuite au fil du temps, happée par cette nuit de la mémoire dont, il y a trois mille ans déjà, Homère disait qu'elle était plus terrible que la mort. » François Maspero, suite aux travaux de la chercheuse allemande Irme Schaber, s’emploie à sortir de l’ombre celle que tout le monde en Espagne appelait « La pequeña rubia », la petite blonde.
Succinctement, il raconte l’enfance de Gerda Pohorylle, née à Stuttgart en 1910, ses études et son arrestation en mars 1933 à Leipzig, soupçonnée d’avoir distribué des tracts antinazis. À sa sortie, elle se réfugie à Paris où elle va rencontrer un jeune photographe hongrois, Endre (francisé en André) Friedman, qui tire lui aussi le diable par la queue. Il vient de se faire remarquer avec ses photos de Trotski prises à la sauvette lors d’une conférence à Copenhague. Début 1936, elle lui suggère de prendre un pseudonyme, de se faire passer pour un américain célèbre pour pouvoir vendre plus chers ses clichés. Le nouveau journal communiste Ce soir, dirigé par Aragon, et l’hebdomadaire Regards, vont faire appel à lui. Lorsqu’éclate le soulèvement franquiste, tous deux partent en Espagne pour un numéro spécial de Vu. L’auteur relate leurs reportages et de nombreuses photos sont insérées dans le texte. On croise également Hemingway, Dos Passos,…
La stèle sur sa tombe au Père Lachaise, commandée à Alberto Giacometti, est enlevée en 1942 à la demande de la préfecture, tout comme les plaques dans les rues baptisées à son nom par les municipalités communistes. L’effacement ne fait que commencer. François Maspero explique comment sa mort est tout d’abord récupérée par le parti communiste français puis allemand, avant de subir l’omerta qui frappe les anciens soutiens de la cause républicaine, lancée autant par les délires staliniens que ceux du FBI et de la commission sur les activités américaines du sénateur McCarthy. Il tente de comprendre sa personnalité qu’il résume en un mot : liberté, de femme, de corps et d’esprit. Son enquête sur le milieu de la photo le conduit à Willi Münzenberg qui soutient, finance et contrôle de nombreux journaux, films ou spectacles, propagande moins étouffante, plus discrète et plus originale que celle de la presse officielle du Parti. Il propose également une brève histoire du « choc des images », jusqu’à la saturation, de la « course au toujours plus spectaculaire » qui conduit à la « dérive finale : le photo-reporter n’est plus un témoin du drame. Il n'est pas seulement un voyeur. Pas seulement, même, un complice. Il en est l'auteur. » Comme Eddie Adams, à Saïgon en 1968, avec sa photo du chef de la police qui abat à bout portant un suspect en pleine rue.
Une belle biographie qui rend hommage à une photographe longtemps oubliée, maintenue dans l’ombre de Capa, et qui dépasse son sujet pour embrasser une époque, une communauté intellectuelle, un médium.
Ernest London
Le bibliothécaire-armurier
L’OMBRE D’UNE PHOTOGRAPHE, GERDA TARO
François Maspero
144 pages – 7,90 euros
Éditions Points Seuil – Paris – Juin 2016
www.editionspoints.com/ouvrage/l-ombre-d-une-photographe-gerda-taro-francois-maspero/9782757859117
Du même auteur :
LES ABEILLES & LA GUÊPE
Voir aussi :

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