20 février 2018

LA QUESTION KURDE

Régulièrement sous les feux de l’actualité, le Kurdistan est pourtant mal connu. Son histoire est d’autant plus complexe qu’il est partagé entre quatre pays. Avec cet exposé Gérard Chaliand nous donne des clefs pour mieux saisir les tenants et les aboutissants de cette partie du Moyen-Orient.

Une bonne moitié de l’ouvrage, très modestement intitulée « brève histoire du Kurdistan », est réellement passionnante. Nous nous garderons d’en tenter un trop bref résumé, nous contentant de rapporter ici quelques grandes lignes.

Le territoire géographique nommé Kurdistan était autrefois partagé entre l’Empire Ottoman et l’Iran impérial, sur lequel vivent des population de différentes origines linguistiques (kurmandli, soprani, zaza) et religieuses (sunnites de rite chaféite en majorité mais aussi alévis, yézidis, chrétiens, juifs et d’autres chiites.
La fin de la première guerre mondiale est une période cruciale pour la région puisque le démantèlement de l’Empire Ottoman va recomposer les territoires et tracer les lignes de conflits futurs :
Mustafa Kémal sauve la Turquie du dépeçage prévu par le traité de Sèvres (1920) et parachève « l’homogénéisation religieuse et ethnique d’un État conçu sur le modèle de l’État-nation ». Les Kurdes deviennent alors des « Turcs des montagnes ». Ils ont le choix entre l’assimilation, l’exclusion ou la répression.
La Grande Bretagne, seule au courant que s’y trouve du pétrole, crée l’Irak en s’appuyant sur la minorité sunnite (20%) contre les chiites et les Kurdes qui auront cependant souvent une relative autonomie culturelle et administrative.
En Iran, si les Kurdes disposaient de droits culturels, la monarchie s’en prend à partir de 1935, violemment à toutes les langues minoritaires.
En Syrie, sous mandat français, leurs droits culturels sont aussi limités.

L’exposé se concentre essentiellement sur l’histoire de l’Irak et l’évolution de la partie Kurde au sein de laquelle deux mouvements d’indépendances, l’UPK et le PDK vont s’opposer, trouvant toutefois des alliances ponctuelles : insurrection entre 1961 et 1975, coup d’État de Saddam Hussein en 1968, début de la guerre contre l’Iran en 1980. Longtemps, l’Iran et l’Irak ont financé et armé les kurdes de leur voisin pour le déstabiliser. Saddam Hussein organisa des massacres à plusieurs reprises contre les Kurdes, utilisant des gaz de combat contre la ville d’Halabja reprise par les peshmergas en 1988. De nombreux charniers furent découverts en 2003.
En 1990, après l’invasion du Koweit et l’intervention américaine qui le maintient cependant au pouvoir pour tenir tête à l’Iran chiite, Saddam Hussein se retourna contre les Kurdes pour amplifier sa politique génocidaire, bombardant des colonnes de civiles en fuite, provoquant des centaines de milliers de morts. Le 5 avril 1991, l’ONU vote la résolution 688, consécration du principe de l’ingérence humanitaire, créant une zone de sécurité. La campagne était détruite à 90%, plus de 4500 villages avaient été rasés et 26 villes touchées mais l’autonomie politique allait pouvoir s’organiser. Les tensions entre l’UPK et le PDK déboucheront pourtant sur une guerre civile à partir de 1994.

En Turquie, la simple mention d’une société kurde distincte de celle des Turcs, est un crime conte l’État. En 1978, le PKK est fondé par Abdullah Öcalan avec l’indépendance pour objectif et la guérilla comme moyen. Des « escadrons de la mort » et d’autres organisations paramilitaires turcs sont responsables de plus de 45 000 morts. Plus de 4000 villages ont été détruits. Öcalan est arrêté par les services secrets turcs en février 1999 à Nairobi, au Kenya, avec l’aide des Américains et des Israéliens. Il purge une peine à perpétuité.

En mars 2003, la nouvelle intervention américaine en représailles aux attentats du 11 septembre 2001, déstabilise complètement l’Irak. L’armée d’occupation ne fera d’ailleurs rien pour défendre les biens publics, excepté le ministère du Pétrole ! Le Kurdistan est cependant relativement épargné, grâce à ses peshmergas. En 2005, Jalal Talabani devient président de la République, premier kurde a devenir chef d’État.
L’auteur développe également le rôle central de l’Arabie Saoudite, notamment dans le financement des mouvements djihadistes depuis plus de trente cinq ans. Il raconte l’irruption de Daech dont le caractère régressif et sanglant semble fasciner « certains spécialistes de monde arabe et musulmans » et souligne sa carence totale en solutions économiques ou sociales. «  À l’heure où la Chine cherche à s’affranchir de la tutelle du dollar, Daech en est encore à couper des têtes en prétendant restaurer un califat. »


Ouvrage majeur, clair et synthétique sur l’histoire de cette partie du Moyen-Orient, que l’on ne peut que trop conseiller à ceux que ces questions intéressent. On pourra toutefois s’étonner que Gérard Chaliand ne fasse strictement aucun mention de la conversion d’Abdullah Öcalan, au confédéralisme municipal et à l’application de celui-ci dans les enclaves kurdes de Syrie, ne retenant que l’efficacité de leurs troupes au combat ! C’est pourquoi nous proposons quelques lectures complémentaires à ce sujet.

LA QUESTION KURDE
Gérard Chaliand
Avec la collaboration de Sophie Mousset
162 pages – 18 euros
Éditions du Seuil – Paris – Mai 2015



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