4 février 2020

HISTOIRE

Loin de se limiter à sa discipline scientifique, l’histoire la déborde. Guillaume Mazeau la définit comme « une pratique sociale » partagée qui englobe absolument « toutes les formes de fabrication du passé » et contribue « à la fabrique du commun ».
Les succès des séries télévisées, des spectacles et des reconstitutions historiques, des chaînes Youtube, des livres et des émissions de télévision, prouvent l’élargissement de l’audience de l’histoire. Par ailleurs, la démocratisation de la pratique de l’histoire n’a cessé de s’affirmer, grâce à la facilitée de l’accès aux sources notamment, jusqu’à devenir un passe-temps et un mode de socialisation ordinaires. Le passé devient « un temps rassurant, immobilisé et fétichisé », alors que le futur ne cesse de se dérober et d’apparaître de plus en plus inquiétant, menaçant. « La dévotion contemporaine envers le patrimoine transforme les traces et les héritages en totems d’un passé muséifié et immobile : un passé sans histoire. » Les commémorations se sont multipliées : « La mémoire est devenue une sorte de religion civique. » Les vide-greniers ressemblent à des musées de plein air. « La ferveur pour les lieux traumatiques popularise le dark tourism. » Guillaume Mazeau explique que cette paralysie due à la peur de l’effondrement qui pousse à fantasmer le passé, résulte d’une « construction politique dont il faut démonter les mécanismes pour la relativiser et s’en émanciper ».

« Pendant la Guerre froide, la critique des totalitarismes a dérivé vers une dénonciation de toutes les utopies ou mouvements non réformistes. » « Le renversement conservateur n’a pas porté ses coups au hasard : il a méthodiquement retourné à son profit les mots et valeurs de la civilisation démocratique et sociale inspirée des Lumières, des utopies et révolutions du long XIXe siècle, désarmant ainsi les idéologies de l’émancipation, bien au-delà de sa cible de départ : le marxisme. » Margaret Thatcher affirmait en 1997 qu’ « il n y a pas d’autres choix » (« There is No Alternative ») puis, dans les années 1990, l’effondrement des régimes communistes semblait définitivement prouver l’échec de toute révolution. « Les « réformes » devenaient la seule voie d’accès au progrès. » Dans ce contexte, les démocraties libérales ont tendance à promouvoir l’histoire comme « outil de consensus » plutôt que comme « savoir critique ouvert aux appropriations », notamment en mettant en place des véritables « politiques de mémoires », légitimant et institutionnalisant les processus identitaires, au service de nouveaux récits nationaux. « L’enseignement de l’histoire reste globalement surchargé d’attentes et de fonctions civiques, comme si les leçons du passé pouvaient magiquement aider au « vivre ensemble » ou à restaurer des « valeurs » républicaines – qui ne sont souvent que l’autre nom de l’ordre social. »
Mais ce consensus mémoriel fabriqué, en retournant des références historiques, alimente le confusionnisme ambiant et nourrit les nationalismes qui « prospèrent sur la mise en charpie de l’histoire ». L’AFD en Allemagne milite pour la relativisation du passé nazi. Italo Salvini s’inspire de la communication de Mussolini. En Hongrie, en Pologne, en Ukraine, en Lituanie, le rappel de la collaboration avec les nazis est criminalisé. Au Brésil, Jair Bolsonaro a commémoré officiellement le 55e anniversaire du coup d’État de 1964 qualifiant la dictature de « révolution démocratique ». En France, l’histoire scolaire est accusée de favoriser la culture de « repentance » et de nourrir le communautarisme, idées reçues qui sont parvenues à infléchir la rédaction des programmes.

Guillaume Mazeau défend l’appropriation populaire de l’histoire, souvent amalgamée à une forme naïve ou subalterne de la fabrique de l’histoire, qui exerce pourtant une fonction critique, loin des savoirs savants. Les fêtes rurales, par exemple, sont « les laboratoires vivants d’une histoire collective qui se réécrit au ras du sol », « les lieux d’une histoire populaire à bas bruit ». Les collectionneurs racontent une autre histoire de la vie quotidienne, en s’attachant aux objets, par exemple fabriqués par les soldats. Les notices Wikipédia sont un espace de discussions permanentes, parfois animées, entre contributeurs souvent amateurs. Dans le monde entier, des peuples et des minorités utilisent l’histoire comme « un combustible politique » ; « les révolutions sont des moments d’hyperconscience historique », justifiées « non comme des usurpations, mais comme de simples reprises d’une longue histoire dont les peuples seraient la sève », forgeant « une double conscience indissociablement historique et politique ».

« Ce que visent le renversement conservateur ou les discours identitaires, ce n’est pas seulement la mort de l’histoire critique. C’est la mort de l’histoire tout court car l’histoire est leur contraire. » Au nom de la « neutralité » ou de l’ « objectivité », l’histoire assumant un point de vue politique et une visée émancipatrice, est discréditée, alors même que les « histoires officielles », surchargées de responsabilités civiques et morales, apparaissent souvent pour ce qu’elles sont : « des simulacres et des outils politiques ». L’histoire est une science qui respecte une méthode de travail « reposant sur la critique des sources, l’apport de preuves et la visée de vérité ». Elle ne doit pas avoir peur de son « caractère hybride et profane » et accepter sa mission de « remettre le passé en jeu dans le monde social » car « c’est toute la société qui fabrique du passé ». Les historiens doivent sortir de leurs laboratoires, de leurs bibliothèques et de leurs archives, accepter de prendre part à l’histoire commune, prendre une part active à la transmission de leurs savoirs, les mettre en partage et participer ainsi au travail d’émancipation collective.


Mobilisé à tout bout de champ, l’histoire, aujourd’hui omniprésente, demeure un enjeu de pouvoir majeur. Guillaume Mazeau nous aide à comprendre les enjeux dissimulés derrière bien des discours et milite pour une science ouverte sur le monde au service de l’émancipation.



HISTOIRE
Guillaume Mazeau
104 pages – 9 euros
Éditions Anamosa – Collection "Le Mot est faible"
Paris – Février 2020
anamosa.fr/
 



Voir aussi :

À QUOI SERVENT LES POLITIQUES DE MÉMOIRE ?



Dans la même collection : 

DÉMOCRATIE

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RACE

RÉVOLUTION

 



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