13 février 2020

DÉMOCRATIE - Histoire politique d’un mot aux États-Unis et en France

Histoire d’un mot. Pendant deux mille ans, de la Grèce antique jusqu’au milieu du XIXe siècle, « démocratie » a désigné sans discontinué « un régime politique où le peuple se gouverne seul, sans autorité suprême qui puisse lui imposer sa volonté et le contraindre à l’obéissance ». Longtemps terme repoussoir pour les « pères fondateurs » de la démocratie moderne, aux États-Unis et en France, ceux-ci commencent à s’en réclamer pour désigner le régime libéral électoral jusque là nommé « république », dans lequel une poignée de politiciens élus détient le pouvoir, prétendument au nom du peuple souverain. Francis Dupuis-Déri étudie les discours de ces antidémocrates déclarés, dans leur lutte pour le contrôle des institutions et des ressources, pour comprendre comment la définition du sens attribué à la démocratie s’est renversé et a évolué sous leur pression, par soucis d’accroitre leur pouvoir de séduction en période électorale.

Au Moyen-Âge et à la Renaissance, des milliers d’européens prenaient en commun des décisions concernant la collectivité, dans les assemblées d’habitants. Disposant d’un statut juridique, ces communautés villageoises fonctionnaient sur le mode de l’autogestion. Une étude statistique de procès-verbaux révèle que 60% des foyers étaient en général représenté, soit parfois plusieurs centaines d’individus, dont 10 à 20% de femmes. Des assemblées fédérales réunissant plusieurs communautés traitaient des affaires communes. En ville, de la même façon, des assemblées de quartiers, des assemblées municipales, des assemblées au sein des guildes de marchands et d’artisans, se réunissaient et délibéraient. Progressivement interdites avec la montée en puissance des États, toutes ces assemblées autonomes ont pendant plusieurs siècles constitué une « démocratie médiévale » bien vivante, aujourd’hui encore profondément méconnues, le terme démocratie resta pourtant longtemps réservé aux seuls régimes de l’Antiquité.
En Amérique du Nord, les amérindiens fonctionnaient également selon des principes démocratiques. Les Wendats, par exemple, comptaient quatre niveaux de gouvernements : le clan, le village, la nation et la confédération. Les chefs n’avaient aucun pouvoir coercitif.
Pendant deux mille ans, la démocratie désigne donc la seule démocratie athénienne, de façon péjorative, comme régime dans lequel les pauvres oppriment les riches. Les humanistes de la Renaissance, avec la redécouverte de l’Antiquité, lui préfère la notion de « République », caractérisée par l’équilibre et la séparation des pouvoirs.

Francis Dupuis-Déri rappelle que dès le XIIe siècle, les Pays-Bas avaient adopté un système républicain, les anglais avaient décapité un roi et instauré une république. Des soulèvements ont lieu, qui se transforment parfois en révolution, à Saint-Domingue en 1758 et en Jamaïque en 1760, à Genève en 1782, dans les Provinces-Unies de 1785? à 1787, en Belgique de 1786 à 1791, puis en Pologne de 1791 à 1794, en Irlande de 1796 à 1798, dans les États italiens de 1798 à 1800… La guerre d’Indépendance américaine et la Révolution française ne sont donc pas des événements isolés. L’élite, « nouvelle aristocratie du mérite », qui dirige ces deux dernières, respectivement  à partir de 1775 et en 1789, va s’efforcer de saper la légitimité du pouvoir du roi et des aristocraties héréditaire et sacerdotale, tout en insistant sur l’incapacité du peuple à se gouverner lui-même. Elle va utiliser le concept de nation dont tous les membres devenaient les héritiers d’un passé glorieux. Cette idéologie nationaliste relève en partie « d’une pensée magique ».

Comme pour la plupart des ouvrages historiques, il nous paraît inutile et fastidieux de reprendre dans les détails l’exposé de l’auteur qui s’attache à rapporter scrupuleuse (presque) chaque utilisation du terme, tout au moins celles qui en nuancent le sens. Il nous semble autrement intéressant d’en proposer une brève synthèse permettant de cerner son propos et de permettre à tout un chacun de juger s’il souhaite en savoir plus.
Donc, en substance, s’appuyant sur l’étude de documents historiques qu’il cite abondamment, Francis Dupuis-Déri distingue quatre étapes dans l’évolution de la notion de « démocratie » aux États-Unis et en France, avec certains décalages dans le temps entre les deux pays :
Dénigrement : « À l’aube de la modernité politique, les politiciens conservateurs et modérés évoquent la démocratie pour désigner et dénigrer les acteurs politiques plus radicaux accusés de faire la promotion du règne des pauvres. »
Affirmation : « En période de tensions politiques, certains acteurs et commentateurs politiques vont s’associer à la démocratie dans l’espoir d’indiquer clairement leur opposition au gouvernement en place et pour exprimer une critique de l’autoritarisme et un idéal plus égalitaire et participatif (le démocrate est celui qui s’oppose au gouvernement et aux riches). »
Détournement : « Constatant la force d’attraction du nom, c’est-à-dire sa prétendue capacité à mobiliser la population, les commentateurs et acteurs politique du centre et de droite vont à leur tour s’associer à la démocratie (le démocrate est celui qui parle au nom du peuple). »
Généralisation : « Complétant le renversement de sens, la démocratie sera liée à tout ce qui est « bien » (Dieu, le colonialisme, etc), soit à « nous ». » Si bien que « les démocrates du XVIIIe siècle sont devenus des anarchistes au XIXe siècle », suivant un glissement sémantique.
Pourtant, aujourd’hui encore, « le peuple sait qu’il a la capacité de se doter d’agoras pour s’assembler et discuter collectivement des affaires communes, malgré ces élites politiques, économiques, médiatiques et universitaires qui répètent encore et toujours que la démocratie directe est aujourd’hui impensable et impossible. »


Étude pointilleuse et passionnante. Ces différents débats autour des notions de démocratie directe et représentative, aristocratie élective, mandat impératif, sont riches d’enseignements.



DÉMOCRATIE
Histoire politique d’un mot aux États-Unis et en France
Francis Dupuis-Déri
354 pages – 10 euros
Éditions Lux – Collection « Pollux » – Montréal – Octobre 2019
Première édition : Mars 2013
www.luxediteur.com/

 


Du même auteur :

LA PEUR DU PEUPLE - Agoraphilie et agoraphobie politiques

L’ANARCHIE EXPLIQUÉE À MON PÈRE

NOUS N’IRONS PLUS AUX URNES - Plaidoyer pour l’abstention

LES BLACK BLOCS - La liberté et l’égalité se manifestent



Voir aussi :

LA DÉMOCRATIE AUX MARGES

LE GOUVERNEMENT DU PEUPLE - Plan de constitution pour la République universelle


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