Le collectif se distingue par une signature collective et une anonymisation du travail, un engagement militant, essentiellement auprès du Parti communiste et de ses satellites (bien qu’il « fulmine contre le consumérisme et l’autoritarisme »). « Avec son sens du symbolisme populaire, du détournement et de la citation ironique, Grapus pratique un graphisme d'utilité publique qui participe d'une certaine esthétique carnavalesque où l'affiche bouscule l'ordre social. »
Le « moment 68 » est le point d’orgue de deux décennies de foisonnements d’initiatives en tout genre, notamment avec l’atelier populaire n°3 de l’École nationale supérieure des arts décoratifs de Paris (voir : IMAGES EN LUTTE - La Culture visuelle de l’extrême-gauche en France (1968-1974)). Formés dans différentes écoles d’art, François Miehe, Pierre Bernard et Gérard Paris–Clavel, les fondateurs de Grapus, effectuent des stages en Pologne, notamment auprès de Henryk Tomaszewski. Le style graphique de l’école polonaise de l’affiche s’affirme alors à l’échelle mondiale. S’ils se sont croisés aux Arts-Déco en mai-juin 1968, ils se rencontrent vraiment au sein de l’éphémère Institut de l’environnement, où ils se nourrissent de sémiologie, de rhétorique et de marxisme. Ils commencent à travailler ensemble, avec le désir de servir les idées et les besoins sociaux de leur époque plutôt que « les conceptions mercantiles et forcenées de la publicité », avant de fonder un vrai collectif de graphistes, avec une signature commune, en 1971.
Pendant deux décennies, près de quatre-vingt-dix personnes, majoritairement des hommes, vont participer à leurs activités, touchant toutes le même salaire, en général assez faible. Ils ont l’idée de détourner le sobriquet dont on les affuble, « crapstal » (pour « crapule stalinienne »), pour baptiser leur groupe. Bon nombre de ces collaborateurs et collaboratrices sont présenté·es. Les différents déménagements des ateliers, l’organisation interne et les méthodes de travail, les activités annexes des uns et des autres sont également rapportés. Des textes théoriques sont aussi reproduits, complétant l’approche chronologique.
L’engagement politique des membres de Grapus tourne autour du Parti communiste et de la constellation d’organisations, de mouvements, d’associations, de titres de presse, de municipalités et autres collectivités, qui l’entoure. Du Vietnam au Chili, en passant par la Palestine, le Portugal, l’Afrique du Sud, toutes les campagnes de solidarité sont présentées, avec des reproductions en noir et blanc, complétées par de copieux cahiers couleurs. Dès le début des années 1970, ils sont chargés de transformer profondément l’image du PCF, dans le nouveau contexte du programme commun, « de casser la vision stalinienne par des signes d’ouverture, pas comme une concession a l'air du temps, mais comme constitutifs de l'identité communiste, par un langage graphique ». Pierre Juquin, responsable de la propagande du parti à partir de 1976, développe cette collaboration avec Grapus qui a commencé avant lui. Cependant, dès 1977, le groupe rencontre des représentants de la Charte 77, à Prague, signe ce texte et reverse aux dissidents tchèques le montant de leur récompense.
D’autres campagnes sont évoquées : le journal La Moulinette pour les ouvriers et les cadres de Moulinex, La Voix des Bib, la Fête de l’Huma (1980),…
Les techniques et l’évolution technologique sont aussi abordées : « Grapus manie toutes les techniques à sa disposition, passant du dépouillement à la surcharge, des couleurs les plus intenses au dégradé en noir et blanc, intégrant le dessin, le graffiti, la photographie, n'hésitant pas à bousculer les signes et les codes. » L’ordinateur n’arrive qu’en 1983-1984 et chez Grapus qu’en 1988. Jusque là, tout est réalisé manuellement, dans la tradition des métiers d’Art. « Au commencement est le verbe. Grapus change l’“affiche à regarder“ en “affiche à lire“, dans une ligne très tomaszewskienne : obnubilé par l'image signifiante, il rejette la description narrative au profit d'un abrégé conceptuel très poussé, fondé sur les associations ou les métaphores. »
Un chapitre est consacré aux luttes sociales, de la radio Lorraine-cœur-d’acier aux nombreuses affiches pour la CGT, en passant par la CCAS, le puissant comité d’établissement d’EDF-GDF, la fédération Travail et Culture, la FSGT, le Secours populaire français, le Mrap, UFC-Que choisir,… Le versant culturel a droit lui aussi à sa rétrospective : théâtres de l’Odéon et de la Salamandre, maisons de la culture de Saint-Etienne et du Havre, de nombreux festivals, prestigieux ou plus confidentiels, parmi tant d’autres. À chaque fois, la structure est présentée, les conditions de la rencontre et de la réalisation. L’affiche est décrite et commentée, ainsi que les réactions. Grapus réalise aussi les identités visuelles du CNAP, de la Villette, du Louvre,… « Durant toute son existence, Grapus ne cesse de défendre une certaine conception de la culture, que l'on pourrait qualifier d’“élitaire pour tous“, selon la belle expression d'Antoine Vitez. » Peu après le lancement des états généraux de la culture, fin 1986, par Jack Ralite, alors maire d’Aubervilliers, le groupe publie le manifeste La création graphique en France se porte bien, pourvu qu'on la sauve. Puis, ce sont les collaborations avec diverses municipalités qui sont recensées : Vitry, Ivry, Le Havre, Montreuil, Le Blanc-Mesnil, Montluçon…
Enfin, l’auteur retrace leur notoriété tardive, avec des récompenses en Pologne et en Tchécoslovaquie, des expositions à Düsseldorf, Amsterdam, en Hongrie, en Italie, au Japon,… puis la rupture, qui s’explique par l’usure amicale autant que les aspirations individuelles.
Cette exploration biographique et visuel de Grapus est d’abord un plaisir pour les yeux. La mise en page soignée met en valeur quantité de réalisations – 500 illustrations ! – du collectif tout en illustrant le parcours du collectif. On croise encore régulièrement certaines : la campagne du Secours populaire à l’abri bus, les logos des musées du Louvre et de La Villette, celui de Que choisir,… On retiendra surtout de cette somme, l’obstination à dénoncer et à se démarquer de la publicité, comme l’expliquaient Pierre Bernard et Gérard Paris–Clavel : « Les grands sujets, les grandes causes ne peuvent pas s'exprimer comme des produits inertes à vendre pour circonvenir une population de consommateurs, toujours plus passifs et cons, mais doivent se traiter comme des idées véritablement en mouvement pour un public “intellectualisé“ associé aux questions, donc un public responsable pour qui le codage stéréotypé, banalisé de la communication visuelle commerciale est une déformation flagrante de leur réalité. »
Ernest London
Le bibliothécaire-armurier
GRAPUS
Une collectif de graphistes dans les années 70 et 80
Pascal Guillot
400 pages – 38 euros
Éditions L’Échappée – Paris – Mars 2026
www.lechappee.org/collections/action-graphique/grapus
Voir aussi :
IMAGES EN LUTTE - La Culture visuelle de l’extrême-gauche en France (1968-1974)
COMMENT, TU NE CONNAIS PAS GRAPUS ?
Les archives sont consultables ici :
http://archives.aubervilliers.fr/Fonds-Grapus
Première exposition des affiches de Grapus en France depuis 35 ans, à l'usine du May, à Thiers (63), été 2017 :
https://www.youtube.com/watch?time_continue=137&v=A_OVY1BPlBE

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