« je scanne sans arrêt, mon cerveau encode et décode et classe, à tort et à travers, il est fou, je ne suis pas folle. Il m'échappe, pense et sent, ne me demande pas mon avis, il va me rendre folle. Il joue tout seul au jeu des 7 différences toute la journée, il tente de résoudre les gens comme des équations à plusieurs inconnues. » À cinquante ans, dalie Farah met enfin un nom sur ce trop plein de sensations qui l’assaille depuis des années, depuis toujours. Tour à tour, elle accusait ses parents, sa précarité, son travail, son excès de travail, son premier enfant, son divorce, ses jumeaux, le pollen ou les attentats, les trajets ou les collègues, la ménopause… mais le diagnostic est formel : autisme.
Depuis, elle porte des lunettes de soleil et un casque antibruit, s’enveloppe lorsqu’une crise survient, avec une couverture lestée lorsqu’elle le peut, pour se protéger du torrent de sollicitations sensorielles. Après ce « déni d’autisme » de cinquante ans, elle cherche des « signes annonciateurs » et à comprendre pourquoi ceux-ci sont passés sous les radars.
La violence dans sa vie a-t-elle brouillé les pistes ? L’autisme l’a-t-il préservée dans son enfance ? « Ma perception (autistique) du monde a sans doute augmenté mes douleurs mais a aussi protégé mon intégrité profonde ; inaccessible, enfermée dans mon impasse Verlaine, j'ai toute la poésie pour moi, j'ai la possibilité de laisser les coups pleuvoir pour m’absenter en un monde heureux où je n'ai pas de corps, vu que je n'ai pas de corps. » Le masking, cette capacité de suradaptation, hypothèse médicale de cause des burn-out autistiques, notamment féminins, l’aura-t-il aidé à vivre dans le déni, jusqu’à l’épuisement, jusqu’au tarissement de ses « capacités de résistance sociale » ? « Dans une société patriarcale, les capacités d'adaptation des femmes autistes sans déficience intellectuelle sont supérieures à celles des hommes, elles possèdent de ce fait une meilleure communication, le trouble se remarque moins, elles sont discrètes dans leurs symptômes, donc, sous diagnostiquées. » Est-ce que son « profil ethno-social » l’a protégée, par l’obligation et l'application à « [s]’intégrer ». Puis, l’écriture et la publication, par la mise à nu d’elle-même, l’ont-elles rendue vulnérable ?
Elle explore différentes théories à propos de l’autisme, compile les témoignages, rapporte son parcours de combattante et l’humiliation à se faire reconnaître travailleuse handicapée. Elle mêne également une triple enquête, méthodique et impitoyable, sur l’appréhension de ces symptômes, le « braquage social et intime » dont son burn-out serait la conclusion, et le rôle et la place de l’écriture dans son parcours. Une certaine liberté dans l’utilisation de la ponctuation rend compte du flux, du flow de pensées qui la tourmente et l’accable. Avec ce témoignage intime, ce sont les mécanismes d’assignation que la société fait peser sur les femmes et les personnes soumises à l’obligation d’assimilation en général, qui sont mis en lumière, ainsi que leurs stratégies de défense.
À la manière d’un puzzle qui s’agrandit sans cesse et dont on a du mal à distinguer les contours, dalie Farah, livre après livre, construit une œuvre très personnelle et parfaitement cohérente, sorte d’À la recherche du moi perdu, dont on saisit avec cet opus l’importance littéraire. Son rapport à l’écriture est effectivement profondément existentiel : le verbe se fait chair autant que la chair se fait verbe.
Ernest London
Le bibliothécaire-armurier
LA SENTINELLE QU’ON NE RELÈVE JAMAIS
dalie Farah
256 pages – 20,90 euros
Éditions L’Iconoclaste – Paris – Avril 2026
editions-iconoclaste.fr/livre/la-sentinelle-quon-ne-releve-jamais/
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