30 avril 2026

MOI, LUBOCHKA

Un ours vit insouciant dans la forêt jusqu’à ce que survienne la guerre. Blessé, il est recueilli et soigné par un soldat qui attend les renforts. Celui-ci le baptise Lubochka, le nourrit, tente de l’initier aux échecs, de lui apprendre le nom des étoiles. L’ours est séduit par cette… humanité. Il aimerait savoir parler pour le remercier. Mais de quoi cette amitié improbable est-elle le nom ? 


Ne prêtons surtout pas de mauvaises intentions à l’auteur, toutefois, force est de reconnaître qu’il laisse ses lecteurs et ses lectrices pour le moins dans l’embarra. Sans doute a-t-il, sans trop de malice, souhaité présenter une amitié, un sentiment de reconnaissance poussé jusqu’au dévouement, voire au sacrifice. En effet, alors qu’approche le camion des renforts dans la nuit et que Sergiy dort paisiblement, l’ours endosse son uniforme, se rase comme il peut et monte dans le véhicule avec son fusil : « Je pars au front à ta place mais je reviendrai. »
Nous voilà bien obligé d’interpréter cette fin, de trouver une moralité même si elle est sans doute plus maladroite qu’intentionnelle, car c’est ce qu’en retiendront les enfants. Il y a en effet une réelle responsabilité à leur raconter des histoires puisque celles-ci, par les représentations qu’elles proposent, leur fourniront des repères, des modèles, des stéréotypes culturels. Alors, est-ce vraiment une preuve d’amitié que de partir à la guerre à la place de son ami ? Même si c’est un « homme d’honneur », n’est-il pas plus judicieux de l’aider à se cacher ? À moins de considérer le combat comme une source de virilité et de patriotisme – c’est vrai que cette mythologie existe –, n’eut-il pas été préférable, au contraire, que l’ours invite l’homme à laisser s’exprimer son animalité pour être « libre, à chaque saison », à abandonner son nom pour courir avec lui, chasser et se baigner dans les rivières glacées ? Mais peut-être faut-il voir une critique (bien trop discrète) de la civilisation malgré tout : en devenant, en quelque sorte, un humain, l’ours adopte-il aussi sa bêtise, dont le jeu d’échec servirait d’initiation métaphorique ? 

Les illustrations d’Amandine Piu sont toutefois très belles, dépouillées, presque stylisées parfois, et malgré tout très sensibles et expressives. Son usage pondéré des jeux de transparence est toujours judicieux.

Quant au soutien d’Amnesty international, il reste difficilement compréhensible, même après plusieurs relectures. On ne peut qu’être surpris, sinon choqué, par son affirmation que « cette singulière histoire d'amitié est aussi un hymne puissant à la solidarité et à l'espoir ».

Décidément, dans cette période avide de réarmement en tout genre, une telle lecture est à éviter… tant qu’il est encore temps ! Il faut en finir avec le culte de l’honneur et du militarisme qui s’insinue sournoisement jusque dans les publications les plus innocentes. Parce que nous n’acceptons pas « de perdre [no]s enfants », comme l’a réclamé le général Mandon, nous préférons leur apprendre à désobéir.

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier

MOI, LUBOCHKA
Gilles Baum et Amandine Piu
40 pages – 15 euros
Éditions des Éléphants – Paris – Février 2026
les-editions-des-elephants.com/produit/moi-lubochka


Du même auteur : 

PÈRE LÉON


Voir aussi :

PARLER DE LA GUERRE AUX ENFANTS


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