11 septembre 2026

AURAIS-JE ÉTÉ RÉSISTANT OU BOURREAU ?

Avec beaucoup de rigueur et « en faisant le pari que la fiction peut être utile à la réflexion rhétorique », Pierre Bayard se demande comment il se serait comporté dans des circonstances dramatiques. Il s'appuie sur les lois scientifiques qui ont été dégagées par les psychologues et les spécialistes du comportement et  propose de considérer que l’être humain comprend une part cachée, une « personnalité potentielle », qui se révèle dans des situations de crise historique violente, parfois complètement à rebours de sa personnalité apparente. Plus que le « devenir-bourreau », qui n’a rien d’énigmatique pour le freudien qu’il est, c’est le « devenir-résistant », plus singulier, qu’il cherche à comprendre.

À partir du personnage de Lucien Lacombe, dans le film éponyme de Louis Malle, il montre « la prévalence des déterminations psychologiques sur les êtres humains, dès lors que les déterminations politiques sont inexistantes ». En effet, ce sont le goût pour la violence et la recherche inconsciente d'une figure paternelle qui déterminent son choix. Le hasard (le refus de l’accueillir dans la résistance et sa rencontre avec les collabos) n’intervient que dans un second temps. La personnalité potentielle surgit face « à une crise des valeurs, c'est-à-dire à une situation où il est difficile d'identifier des repères sur le plan éthique et donc de choisir des comportements appropriés, parce que les soutènements extérieurs de notre personnalité se sont effondrés ».

L’auteur revient ensuite sur l'expérience de Milgram, qui met en lumière la soumission à l'autorité et la capacité de l'être humain à obéir sans protester à des ordres absurdes, voire criminels. Il explique que le seuil à considérer est le moment où le comédien qui joue l’élève refuse de continuer l’expérience. Dès lors, le jeu idiot devient réellement une séance de torture. Un professeur de théologie refuse de continuer à administrer des décharges électriques à partir de ce moment-là, au contraire de la plupart des participants pour qui, dans ce « conflit éthique », se montrer digne de ce qu’attend l’autorité devient une valeur supérieure à ses propres actions. Par conséquent, le 17 juin 1940, véritable autorité morale, tenu pour légitime et auréolé d’un immense prestige, déclarant endosser toute la responsabilité de ce qui arrive, Pétain ne pouvait qu’être obéit par beaucoup de Français.

Dans Des Hommes ordinaires, Christopher Browning analyse le comportement d’un bataillon de la police allemande pendant la Shoah. En juillet 1942, en Pologne, il leur est demandé d’exterminer 1 800 villageois juifs, avec la possibilité de refuser, ce que certains feront, sans subir de représailles. Browning identifie le facteur ayant conduit les autres à se transformer en criminels de masse, sans y être prédisposés : le conformisme de groupe.

À partir de l’autobiographie de Daniel Cordier, l’auteur comprend que « le désaccord idéologique est la condition nécessaire à toute action de résistance ». Fervent admirateur de Maurras, il rejoint, par fidélité à celui-ci et par conviction nationaliste, de Gaulle à Londres, convaincu que les hommes de l’Action française l’ont précédé. Il sera parachuté en France en juillet 1942 et recruté comme secrétaire d’un certain Rex, qui n’est autre que Jean Moulin.

Les situations où l'on se sent en désaccord qu'offre le monde chaque jour, sont nombreuses, sans qu'on prenne pour autant la décision de s'engager personnellement. Pour cela le franchissement d'un certain seuil est nécessaire. La Promesse de l’aube, roman autobiographique de Romain Gary est un parfait exemple de « récit de bifurcation », qui met en évidence la « forme de contrainte intérieure, capable de vaincre [les] réticences à s'engager », à condition de posséder « une certaine forme d'organisation psychique qui permettent à ce type de contraintes de s’exercer » .

À partir des figures de Martha et André Trocmé, le pasteur du Chambon-sur-Lignon et son épouse, qui ont contribué a sauvé près de 5 000 enfants pendant la Seconde Guerre mondiale, avec l’aide des habitants du plateau, Pierre Bayard introduit la distinction entre héros et Justes, opéré par Tzvetan Todorov : les premiers s’engagent dans l’action militaire tandis que les seconds, dans la plus grande discrétion, se contentent de sauver des vies. « Ce que nous montrent les Justes, a fortiori quand ils constituent tout un village, et que l'intérêt pour ce qui arrive à l’autre – au-delà des grands désaccords idéologiques – est un élément essentiel de l'engagement personnel. Un intérêt qui semble particulièrement développé chez certains sujets, doté de ce que l'on appelle une personnalité altruiste. »

Il s’identifie plus facilement aux membres de La Rose blanche, groupe informel de jeunes intellectuels allemands mesurés, responsables de tracts contre le régime, diffusés à Munich en 1942, arrêtés en février 1943. Ils ont été confrontés à deux injonctions : une obligation intérieure de protester et la peur de mourir.

Il évoque ensuite :
le conflit éthique auquel est confronté le consul portugais de Bordeaux Aristides de Sousa Mendes, père de quatorze enfants, entre l’obéissance dû à sa hiérarchie administrative et l’obligation morale de sortir du cadre légal et psychique, du cadre de référence pour s’imposer un nouveau cadre qu’il juge supérieur.
La capacité de la journaliste tchèque Milena Jesenska a vivre en dehors des cadres, y compris dans le camp de concentration de Ravensbrück et à inventer des formes d’action.

Dans son souci de comprendre le « point de bascule », moment où se révèle la « personnalité profonde », il se penche sur le témoignage du peintre Vann Nath, rescapé du camp S-21 des Khmers rouges. La « force d’âme » pourrait expliquer ces basculements dans une forme d’héroïsme.

Enfin, dans un dernier chapitre, il désigne la foi et la conviction associée que l’être humain est sacré, comme responsables de la contrainte intérieure à l’œuvre.

Parallèlement à cette longue et puissante démonstration, Pierre Bayard imagine comment il aurait lui même réagi face aux situations qu’il décrit et se projette, né trente ans plus tôt, face à des choix similaires, dans les années 1940. Si cet exercice est plus anecdotique – ce qu’il reconnait – il a le mérite de se confronter fort honnêtement à ses limites.
Analyse extrêmement intéressante.

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier

AURAIS-JE ÉTÉ RÉSISTANT OU BOURREAU ?
Pierre Bayard
176 pages – 17 euros
Éditions de Minuit – Collection « Paradoxe » – Paris – Janvier 2013
leseditionsdeminuit.fr/livre-Aurais_je_%C3%A9t%C3%A9_r%C3%A9sistant_ou_bourreau__-2816-1-1-0-1.html

192 pages – 8,50 euros
Éditions de Minuit – Collection poche « Double » – Paris – Mars 2022



 

 

 

Voir aussi :

FACE AU TOTALITARISME, LA RÉSISTANCE CIVILE

SOUMISSION À L’AUTORITÉ de Stanley Milgram

CEUX DU CHAMBON (BD)

L’IMPÉRATIF DE DÉSOBÉISSANCE

LA DÉSOBÉISSANCE CIVILE. de Henry David Thoreau 

L’IMPOSSIBLE NEUTRALITÉ - Autobiographie d’un historien et militant d'Howard Zinn

FACE AU TOTALITARISME, LA RÉSISTANCE CIVILE



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