17 novembre 2020

DEEP GREEN RESISTANCE : UN MOUVEMENT POUR SAUVER LA PLANÈTE Tome 2 - La guerre écologique décisive

Ce second volume du manifeste de Deep Green Resistance propose une approche concrète de la lutte en s’inspirant de l’exemple des mouvements passés. Pour lutter contre le désastre en cours, il invite à une « guerre écologique décisive » afin de « démanteler la civilisation industrielle » et de reconstituer des écosystèmes soutenables et équitables. Objectifs, tactiques et stratégies.

La « civilisation » est en train de détruire la planète, aussi est-il urgent d’entreprendre la riposte, des actions pour l’empêcher de détruire tout ce qui vit. Elle ne cessera pas simplement en lui demandant gentiment et nous ne vivons plus dans une société démocratique puisque les gouvernements sont au service des multinationales et que le système judiciaire défend leurs activités destructrices. Les luttes de la plupart des écologistes, pour protéger des lieux par exemple, utilisent au mieux les outils du système, sans remettre en question l’existence d’un système économique et social qui précipite le monde vers sa propre mort. Partant d’un diagnostic honnête de la situation actuelle, Deep Green Resistance invite à passer à l’offensive, en créant une véritable culture de résistance et en employant l’action directe contre les infrastructures stratégiques.
La majorité des individus n’entrera pas en résistance. Aric McBay présente plusieurs expériences scientifiques montrant l’incidence de la sphère sociale sur la perception, de l’autorité sur l’opinion, l’instillation de la résignation par les gouvernants, l’importance de l’effet spectateur et d’autres biais cognitifs encore. Il rappelle également que la Résistance en France, sous l’Occupation, ne comptait au maximum qu’1% de la population adulte. Ceux qui s’engagent sont toujours très minoritaires, il faut donc cesser d’espérer le ralliement de la majorité et se concentrer sur ce qui peut être fait et avec qui.
« Les organisations résistantes se divisent en deux catégories : les groupes d’action à visage découvert et les groupes clandestins. » Les deux types d’action, pour des raisons évidentes de sécurité, doivent être impérativement cloisonnées. Différents types de structures, de l’individu isolé au groupe affinitaire, sont étudiés selon ces deux catégories, souvent illustrés par des exemples historiques. Le rôle de chacun des membres est présenté, selon leur degré d’implication.
De même, différentes méthodes de prises de décisions, du consensus participatif à la hiérarchie militaire, sont présentées, avec leurs avantages et leurs inconvénients, selon le degré d’urgence et le besoin de confidentialité.
Sont également abordées, de façon tout aussi approfondie, les questions de recrutement, de sécurité, de stratégie. « L’élaboration d’une stratégie exige un consensus difficile à atteindre dans plusieurs cas, notamment quand les groupes sont divisés, ou quand les luttes ne sont pas motivées par l’objectif clair de vaincre. » Cette dernière présentation s’appuie notamment sur le manuel de terrain de l’armée américaine relatif aux opérations de combat dans un conflit asymétrique. Un mouvement qui aurait pour ambition de vaincre abandonnerait la guerre d’usure morale pour identifier les cibles stratégiques les plus vulnérables de ceux qui possèdent le pouvoir, pour frapper directement et durablement leur infrastructure physique, politique et économique. « Une organisation non-violente et performante n’est pas une tentative pacifiste de persuader l’État qu’il commet des erreurs, mais un emploi vigoureux et agressif de la force qui recourt à un sous-ensemble de tactiques différentes de celles utilisées lors d’interventions militaires. » Se cantonner à une seule tactique, comme celle de manifester, s’est accepter d’être neutralisé, au contraire d’une souplesse tactique, d’une continuité d’action entre tactiques « violentes » et tactiques « non-violentes ». Aric McBay puise de nombreux principes auprès de différents auteurs et s’applique à en discuter certains. Il analyse longuement la lutte abolitionniste depuis l’Underground Railroad et John Brown, jusqu’à la Guerre de Sécession, et tente d’établir des parallèles. « Lorsqu’un système destructeur est profondément enraciné, et que le quidam est tenu éloigné des coût qu’il implique, aucun changement profond ne peut résulter de simples discours. Le véritable changement se produit – et ne peut se produire que – lorsque ce système est détruit par la force. Les opprimés obtiennent l’espace nécessaire pour contre-attaquer, et les apathiques découvrent le vrai visage du système. » « L’écologisme dominant a plusieurs décennies de retard sur sa cible, ses priorités en témoignent. Ses efforts les plus marquants n’appellent qu’à de minuscules changements qui ne répondent en rien à la gravité de la situation actuelle, et encore moins à celle du futur. Ils nous encouragent à nous focaliser sur les voitures hybrides et les ampoules basse consommation tandis que nous devrions tenter d’endiguer l’emballement du réchauffement climatique, les effondrements écologiques en cascades, les centaines de millions de réfugiés écologiques ou les milliards de victimes humaines, ainsi que toutes les désastreuses injustices sociales qui accompagnent inévitablement ces phénomènes. »
Aric McBay revient sur l’histoire de Martin Luther King et Malcom X pour montrer comment leurs activismes étaient complémentaires : les demandes du premier furent jugées « raisonnables » parce que le second avaient repoussé les limites de ce qui était perçu comme extrême. C’est ainsi que procéda la seconde génération de suffragettes, lasse de se contenter de réclamer. Il évoque également les opérations d’intimidation pratiquées par le Gulabi Gang, dans le nord de l’Inde, en opposition à un patriarcat profondément enraciné et violent, à la discrimination fondée sur le système indien de castes, empêchant les mariages d’enfants, passant à tabac les hommes coupables de violence domestique, giflant les agents de police jusqu’à ce qu’ils acceptent d’enregistrer les plaintes. « L’intimidation de la résistance cible directement les responsables des pratiques d’exploitation et d’oppression, les dirigeants des structures de pouvoir, afin de les mettre face aux conséquences de leurs actes. » Il présente ainsi d’autres tactiques, insistant toujours sur les conditions de leur efficacité. Il explique aussi, avec tout autant de précisions, comment choisir des cibles : « la cible idéale est à la fois d’une grande valeur (de sorte que les dégâts causeraient des défaillances systémiques en cascade), vulnérable, accessible, difficile et longue à réparer ou remplacer, facile à identifier et peu susceptible d’entraîner des conséquences négatives. »

Il entreprend de comparer trois scénarios :

  • Sans résistance significative, l’effondrement, s’apparentera tout d’abord à une récession mais sera inévitable. Faute de résistance organisée, les communautés autonomes et autosuffisantes qui pourraient apparaître seront menacées, d’une part, par les gouvernements techno-fascistes plus soucieux de défendre les enclaves privées, paradis écologiques des riches, et par les chefs de guerre établis sur les décombres des États en déliquescence, d’autre part.
  • Avec une résistance limitée, menée de front par un mouvement à visage découvert qui s’efforcerait de construire des communautés soutenables et justes, et un petit réseau d’activistes clandestins qui emploieraient l’action directe pour tenter d’entraver les pires excès des puissants. Ce scénario séduisant à bien des égards risque de ne pouvoir être mis en oeuvre, notamment du fait que la plupart des organisations écologiques à visage découvert sont actuellement opposées à toute forme d’activisme clandestin.
  • La résistance se fixerait sur un objectif, jugé impératif compte tenu de l’urgence, comme réduire la consommation de combustibles fossiles de 90% le plus rapidement possible et lancerait une attaque généralisée contre les infrastructures. Ce scénario serait sans aucun doute hautement impopulaire et risque de s’avérer improbable par manque d’activistes déterminés.

Un dernier scénario, combinaison des deux précedants, est ensuite proposé : la Guerre écologique décisive (GED) dont l’objectif ultime serait d’ « assurer la survie d’une planète vivante, une planète de plus en plus prospère au fil des ans, sur laquelle les humains vivraient dans des communautés équitables et soutenables sans s’exploiter les uns les autres ni surexploiter la Terre ». Sont décrites très précisément les différentes phases d’un plan d’action : réseautage et mobilisation, sabotage et action asymétrique, perturbation des systèmes, démantèlement décisif de l’infrastructure.
Lierre Keith cite en exemple le Movement for the Emancipation of the Niger Delta (MEND), « le top de la résistance contre la civilisation industrielle », deuxième génération de la résistance qui mène des attaques directes contre les ouvriers, les ponts, les bureaux, les entrepôts, les plateformes pétrolières, les oléoducs, les navires de ravitaillement et a réussi à réduire d’un tiers la production pétrolière au Nigéria. Celle-ci représentait jusqu’à trois milliards de recettes par mois, soit 40% du PIB du pays et détruisait la plus grande zone humide du monde, condamnant ses habitants à la famine et aux maladies. Elle propose d’autres exemples concrets comme la restauration des terres agricoles en prairies de ruminants. Elle précise qu’il ne faut pas entreprendre « des attaques symboliques calibrées pour obtenir une bonne couverture médiatique » mais faire ce qu’il faut « pour endiguer l’hémorragie de la planète ». « L’infrastructure de la civilisation industrielle est à la fois vulnérable et accessible, mais le mouvement écologiste n’est pas habitué à penser de cette manière. Il est plus habitué à utiliser le vocabulaire des pétitions que celui de la guerre. Il est temps que cette guerre ne soit plus unilatérale. » Les perturbations engendrées donneront une occasion aux riches de prendre conscience de leur vulnérabilité et de se tourner vers des communautés résiliantes comme celle portée par le mouvement des villes en transition.

Cet ouvrage présente l’immense mérite de ne pas se contenter de vagues propositions mais de proposer un véritable plan d’attaque extrêmement précis et appropriable par tous. Il invite à passer à l’action et fournit des clés (à molette) pour limiter les risques tout en visant la plus grande efficacité.



DEEP GREEN RESISTANCE : UN MOUVEMENT POUR SAUVER LA PLANÈTE
Tome 2 : La guerre écologique décisive
Derrick Jensen, Lierre Keith et Aric McBay
Traduction collaborative harmonisée par Nicolas Casaux
330 pages – 13 euros
Éditions Libres – Herblay (95) – Septembre 2019
www.editionslibre.org/produit/deep-green-resistance-un-mouvement-pour-sauver-la-planete-derrick-jensen-lierre-keith-et-aric-mcbay-tome-2





Voir aussi :

DEEP GREEN RESISTANCE - Un Mouvement pour sauver la planète - Tome 1

COMMENT LA NON-VIOLENCE PROTÈGE L’ÉTAT

L’ÉCHEC DE LA NON-VIOLENCE

 






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