26 novembre 2020

COMMENT SABOTER UN PIPELINE

Andreas Malm interroge le « précepte tenace » de la non-violence et du respect de la propriété privée qui, selon lui, paralyse le mouvement pour le climat, rappelant les luttes passées qui ne furent pas victorieuses sans perte ni fracas, invitant à raviver une longue tradition de sabotage des infrastructures fossiles. « La violence comporte des périls, mais le statu quo nous condamne. Nous devons apprendre à lutter dans un monde en feu. »

Depuis la COP1, à Berlin en 1995, les émissions annuelles de CO2 dans le monde ont augmenté de 60%. Quatre jours après le passage de l’ouragan Maria en 2017 sur l’île de la Dominique, son Premier ministre interpelait l’Assemblée générale des Nations unies : « Nous payons les conséquences des actes des autres ! » Dix ans plus tôt, le romancier et essayiste britannique John Lanchester écrivait : « Il est étrange et frappant que les militants pour le climat n’aient pas commis d’actes de terrorisme. Après tout, le terrorisme est de loin la forme d’action politique individuelle la plus efficace du monde moderne et le changement climatique est un sujet qui tient au coeur des gens tout autant que, mettons, les droits des animaux. C’est d’autant plus remarquable quand on pense à la facilité avec laquelle on peut faire sauter des stations-service ou vandaliser des SUV. » Pourtant de telles choses n’arrivent toujours pas, malgré l’ampleur de l’enjeu, l’omniprésence des cibles, la facilité avec laquelle elles pourraient être mises hors service, l’importance de plus en plus conséquente de la prise de conscience de la structure et des dimensions de la crise.
Le mouvement pour le climat a connu plusieurs vagues :

  • En Europe du Nord entre 2006 et 2009, avec les premiers camps climats au Royaume-Uni et la préparation de la COP15 à Copenhague qui mobilisa la jeunesse danoise, suédoise et allemande.
  • À partir de 2011, une grande campagne de désobéissance civile se développa aux États-unis contre le projet Keystone XL, projet de pipeline qui devait transporter des sables bitumeux canadiens jusqu’aux raffineries bordant le golfe du Mexique. D’autres luttes ont suivi, entrainant des dizaines de milliers de personnes non politisées jusque-là. Puis Donald Trump est arrivé au pouvoir.
  • À la fin de l’été 2018, Greta Thunberg a enfourché son vélo pour aller s’assoir devant le Parlement suédois et déclarer une grève scolaire pour le climat qui déferla sur l’Europe puis sur d’autres régions du monde, mobilisant jusqu’à 4 millions de personnes fin septembre 2019. À l’automne 2018, le mouvement Extinction Rebellion (XR) paralysa une partie du centre de Londres.

Ces trois vagues étaient nées de l’idée de plus en plus largement partagée qu’ « aucun discours ne poussera jamais les classes dirigeantes à agir. Rien ne saurait les persuader ; plus les sirènes hurleront, plus elles alimenteront le feu, si bien que le changement de cap devra leur être imposé. Le mouvement doit apprendre à déstabiliser le business-as-usual. »
Le mouvement Ende Gelände (« jusqu’ici et pas plus loin ») est parvenu a interrompre la production de lignite pendant des jours, en Allemagne, avec l’occupation pacifique par ses militants de gigantesques mines à ciel ouvert. L’attachement à la non-violence absolue s’est renforcé d’une vague à l’autre, permettant de séduire un nombre croissant de personnes. Si de tels campements se multiplient, le capital fossile commencera à ressentir une pression réelle, toutefois la non-violence doit-elle rester la seule tactique admissible ?
En effet, l’économie capitaliste mondiale continue à opérer en totale déconnexion avec la théorie scientifique d’une planète en feu, continuant à investir ses capitaux vers de nouveaux équipements d’extraction et de combustion de pétrole, de gaz et de charbon, sans aucun signe de transition à l’énergie renouvelable. Une vaste étude dirigée par Dan Tong, publiée dans Nature à l’automne 2019, note que 49% des équipements mondiaux dans le secteur des énergies fossiles ont été mis en service après 2004, l’année de la COP10, sans qu’aucune vague du mouvement pour le climat ne vienne entamer la progression des courbes. Leur démantèlement entraînerait des pertes, puisque leur durée de vie escomptée est d’une quarantaine d’années. Les émissions des centrales électriques déjà en fonctionnement (sans compter le transport, la déforestation, l’extraction…) suffiraient à mener le monde au-delà de 1,5° de réchauffement. En incluant celles en projet, le budget carbone qui peut-être libéré en conservant une chance de demeurer en-deçà de 2°, serait épuisé. Ces nouveaux investissements prouvent que les capitalistes ne croient pas à une future politique pour le climat.
Andreas Malm distingue le pacifisme moral qui considère que commettre des actes de violences est toujours mauvais et que « laisser le mal nous échoir sans s’efforcer de le terrasser a une valeur en soi », du pacifisme stratégique qui considère que la violence commise par les mouvements sociaux les éloigne de leur objectif, en déduction d’une lecture particulière de l’histoire. Il rappelle que l’esclavage n’a pas été aboli sans violence, contrairement à ce qu’affirme Roger Hallam, idéologue et fondateur de XR, que la tactique de prédilection des suffragettes était la destruction de biens, que Gandhi incita les indiens à se battre aux côtés des Britanniques, pendant la Première Guerre mondiale notamment, mais n’admit pas la violence à l’encontre de ceux-ci dans sa stratégie de libération nationale, que le mouvement des droits civiques a progressé dans un dialogue vigoureux avec d’autres courants africains-américains. « Au cours des années 1950 et 1960, le curseur de la modération s’est déplacé rapidement, les radicaux d’autrefois – les leaders des droits civiques qui poussaient à enfreindre la loi – finissant par apparaître raisonnables et mesurés. Auprès de la menace de révolution noire – le Black Power, le Black Panther Party, les mouvements de guérilla noirs –, l’intégration semblait un prix à payer tolérable. » L’auteur dénonce le « mélange de niaiserie et de falsification » du pacifisme stratégique, qui « manque à sa promesse d’aborder la désobéissance civile comme une tactique – une chose qu’on fait parce que ça marche, ce qui suppose qu’on puisse réévaluer régulièrement son efficacité ». « Il nous faut adopter la positon explicitement anti-gandhienne de Mandela : “J’ai appelé à la contestation non-violente tant qu’elle était efficace“, comme “une tactique qu’on devrait abandonner quand elle ne serait plus efficace“. » Il revient sur la révolution en Iran qui finit par submerger le régime du Chah, le printemps arabe en Égypte en 2011 qui a triomphé de la police anti-émeute, et sur l’étude de toutes les transitions démocratiques entre 1980 et 2010, réalisée par les historiens Neil Ketchley et Mohammad Ali Kadivar qui ont conclu qu’en règle générale « les dictateurs sont détrônées par des gens qui sont d’abord pacifiques et qui, après s’être heurtés à la cuirasse de l’État, brandissent des bâtons et lancent des pierres et des cocktails molotov », ce qu’ils appellent la « violence collective non armée ».

Le dégel du permafrost et la prolifération des feux de forêts libèrent du dioxyde de carbone et du méthane, avec une accélération supérieure aux prévisions, réduisant encore le budget carbone à émettre pour demeurer en-deçà de 1,5 ou 2°. En 2019, Tong et ses collègues, tenant partiellement compte de ces mécanismes de rétroaction, concluaient que contenir le réchauffement était encore techniquement possible à condition de prohiber au niveau mondial tout nouveau dispositif émetteur de CO2 et de réduire substantiellement les durées de vie des infrastructures existantes, de déclasser un cinquième des centrales électriques utilisant des combustibles fossiles. C’est pourquoi Andreas Malm préconise de les endommager et de les détruire, afin de dissuader les investissements et de démontrer qu’ils peuvent être mis hors service, afin de contraindre les États à proclamer la prohibition et la réforme du matériel existant. Il revient sur la longue tradition du sabotage des infrastructures de l’énergie fossiles depuis la résistance palestinienne après la Première Guerre mondiale, l’ANC, le fameux Movement for the Emancipation of the Niger Delta (MEND) qui s’en prit aux installations pétrolières au Nigéria à partir de 2006, faisant chuter d’un tiers la production, mais aussi les drones lancés par les rebelles houthis du Yémen contre les raffineries réduisant de moitié la production pétrolière de l’Arabie saoudite, soit de 7% la production mondiale. « Les dispositifs émetteurs de CO2 ont été endommagés depuis deux siècles par des groupes subalternes indignés par les pouvoirs qu’ils servaient – automatisation, apartheid, occupation… – mais pas encore en tant que forces destructrices en soi. » Avant d’envisager des destructions de biens, il rappelle la campagne suédoise de dégonflage de pneus de SUV, à laquelle il a participé, en 2007, provoquant alors une « furieuse indignation » et une baisse de 27% des ventes de ces véhicules qui n’émettent du CO2 que « pour étaler la fortune de leurs propriétaires ». Cette vague a cessé avec la préparation de la COP15 à Copenhague et n’a jamais repris. Aujourd’hui, « il y a une corrélation très étroite entre le revenu et la richesse d’un côté et les émissions de CO2 de l’autre. » Un vol d’Édimbourg à Londres émet plus de CO2 qu’un Somalien en un an. Et 1% des habitants de l’Angleterre ont pris un cinquième des vols internationaux en 2018, 10% la moitié et 48% aucun. Toutefois, les émissions de luxe ont lieu parce que « les riches aiment se vautrer dans le plaisir qu’ils associent à leur rang », tandis que les émissions de subsistance sont commises par « des pauvres qui essayent de survivre ». Avec l’épuisement des budgets carbones, les émissions de luxe, dont l’hypermobilité des riches est la source principale, doivent être immédiatement supprimées, d’autant qu’elles sont gratuitement criminelles, qu’elles garantissent l’impunité des responsables sur les retombées, assurent la promotion du gaspillage, dérobent des ressources nécessaires à l’adaptation et nient avec ostentation l’idée même de réduction. Or l’État capitaliste a plutôt tendance à commencer par s’attaquer aux émissions de subsistance. « C’est ce que le roi de la diplomatie climatique et du luxe individuel, Emmanuel Macron, a fait en France en 2018. La taxe carbone qui a provoqué le soulèvement des Gilets jaunes visait les voitures des classes populaires. »
L’auteur cite d’autres exemples de lutte qu’il encourage à imiter et multiplier : la paralysie de la foire automobile de Francfort en septembre 2019 par 20 000 manifestants d’Ende Gelände, les destructions commises et revendiquées par Jessica Reznicek et Ruby Montoya, membres des Catholic Workers, contre le chantier de construction du pipeline Dakota Acess dans l’Iowa, l’occupation de la forêt de Hambach en Allemagne, de la ZAD de Notre-Dame des Landes. Il rappelle les fondements bibliques de la « destruction de bien justifiée » et s’il accepte de parler de violence, il insiste pour la distinguer de la violence contre des êtres vivants puisqu’ « on ne peut pas faire preuve de cruauté à l’égard d’une voiture ni la faire pleurer », soulignant toutefois que la destruction des moyens de subsistance (empoisonner une nappe phréatique par exemple) s’apparente bien au meurtre et à la mutilation. Il propose de restreindre le recours à l’action directe à la perturbation de pratiques qui pourraient entraîner des dommages graves et irréversibles, à condition que des pratiques plus douces n’aient mené à rien et qu’une charte ou une convention ait été bafouée ou violée par les malfaiteurs visés. Il met en garde contre le sang qui pourrait être versé accidentellement et plus encore intentionnellement, bien évidement, dévalorisant d’un coup le capital moral accumulé par le mouvement. Certes, la supériorité militaire de l’État est écrasante, mais cette asymétrie défavorable au mouvement social n’est pas limitée à la violence, elle concerne également la propagande médiatique, la coordination institutionnelle, les ressources logistiques, la légitimité, l’argent. « Il y a une histoire séculaire, voire plurimillénaire, de lance-pierres terrassant des Goliaths et d’ingénieuses tactiques pour déceler les failles de l’armure. » Le temps et le timing sont également essentiels pour qu’un sabotage intelligent soit « explicable et acceptable par suffisamment de gens » : « La prochaine fois que des incendies dévastent les forêts d’Europe, saccager un excavateur. La prochaine fois qu’une île des Antilles est défigurée par un cyclone, débarquer au beau milieu d’une débauche d’émission de luxe ou au siège de la Shell. » Il doit aussi y avoir une « division du travail dans laquelle les radicaux « portent la crise jusqu’à un point de rupture » tandis que les modérés proposent une issue.

Fustigeant le fatalisme climatique et ses discours paralysants, Andreas Malm soutient, citant Tong, que « le niveau exact du réchauffement futur dépend largement de l’infrastructure qui n’a pas encore été construite » et dont la construction peut donc être empêchée. « Le non-respect des objectifs d’atténuation appelle à l’intensification de la résistance, pas à son abandon. » Il tient toutefois à ce distinguer des mouvements de l’écologie profonde, caricaturant le manifeste pour une « guerre écologique décisive » proposée par Deep Green Resistance, qui ne nous semblait pourtant pas si incompatibles avec ses propres propositions. À leur « guerre contre la civilisation », il oppose une guerre « pour la possibilité de la civilisation, au sens de vie sociale organisée pour Homo sapiens ». Sans doute y-t-il chez lui une place différente accordée à l’humain parmi le vivant, quoiqu’il en soit, il s’agit bien, pour les uns et les autres, de s’en prendre aux infrastructures, à la manière du MEND qu’ils citent au même titre.
Pour conclure, Andreas Malm cite un passage des Damnés de la terre où Franz Fanon évoque la violence qui « désintoxique », libère l’indigène « de ses attitudes contemplatives ou désespérées. Elle le rend intrépide, le réhabilité à ses propres yeux. » « Le mouvement pour le climat a eu son mouvement gandhien ; sans doute le temps vient-il d’un moment fanonien. »

On ne saurait mieux dire.


COMMENT SABOTER UN PIPELINE
Andreas Malm
Traduit de l’anglais par Étienne Dobenesque
218 pages – 14 euros
La Fabrique Éditions – Paris – Juin 2020
lafabrique.fr/comment-saboter-un-pipeline



Du même auteur :

LA CHAUVE-SOURIS ET LE CAPITAL - Stratégie pour une urgence chronique



Voir aussi :

COMMENT LA NON-VIOLENCE PROTÈGE L’ÉTAT

L’ÉCHEC DE LA NON-VIOLENCE

DEEP GREEN RESISTANCE : UN MOUVEMENT POUR SAUVER LA PLANÈTE Tome 2 - La guerre écologique décisive

 

 



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