Aujourd’hui, tout devient censure. Alors qu’en France, seule la Commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à la jeunesse a un pouvoir d’interdiction, ce terme, en raison de l’extension de ses usages, est devenu « une puissance disqualifiante », servant à dénoncer « une chape de plomb idéologique qui interdirait toute parole vraie, réaliste ou dissidente sur la situation politique et sociale », participant ainsi à « une stratégie de requalification politique des conflits culturels ». Aux États-Unis, Donald Trump a signé un décret restaurant la liberté d'expression et mettant fin à la censure fédérale, tandis que son administration s'engageaient dans « une entreprise d'épuration du langage au sein même des institutions publiques, en bannissant de nombreux termes associés aux enjeux environnementaux ou aux politiques d'égalité ».
L’expression cancel culture fonctionne aujourd’hui comme « une accusation globale permettant de disqualifier des contestations de la production culturelle », comme l’antiracisme, les violences sexuelles ou sexistes, les questions de genre, en dénonçant une supposée tyrannie des minorités par les médias et les intellectuels conservateurs. L’étiquette wokisme sert elle aussi à discréditer.
L’auteure préfère distinguer les acteurs situés à l'intérieur ou à l'extérieur de la chaîne de production et de diffusion culturelle, « les modes d'action hétérogènes, qui vont de la critique publique à la dégradation matérielle, en passant par le boycott, la pression politique ou médiatique, la décision administrative, la déprogrammation ou le blocage », et les effets. Ainsi, les actions qui causent des dommages matériels, des œuvres ou des lieux de diffusion, relèvent du vandalisme, tandis que les actions symboliques restent dans le registre de l’expression. Les entraves peuvent être plus ou moins discrètes : annulation ou déprogrammation, arbitrage budgétaire, pression administrative et règles juridiques floues qui conduisent à la prudence et à l’autocensure, contrôle des ressources économiques, publiques ou privées, etc. La neutralité, la laïcité, les valeurs de la Républiques sont de plus invoquées et détournées par une partie des droites pour déligitimer des choix artistiques. Toutefois, une part importante des actions externes ne relève pas de l'entrave mais de « la conflictualité ordinaire qui consiste à protester, manifester, critiquer ». Anna Arzoumanov montre aussi comment des groupes minoritaires agissent localement, contestant une œuvre ou un évènement, tout en avertissant les organisateurs de contenus analogues. Puis la polémique est reprise par des responsables politiques et des médias, jusqu'à franchir un certain seuil de visibilité et devenir une affaire nationale.
Elle décortique ensuite le continuum de formes d’ajustement de pratiques : « S'adapter ne signifie pas nécessairement se censurer. » Suivre l'évolution des pratiques culturelles ne peut être comparé à la convergence de mécanismes qui produit l’identification de certains sujets comme à risque et « une restriction diffuse mais durable des possibles », s’apparentant alors à l’autocensure.
La répétition de ces mécanismes d'atteintes, d'entraves, de mobilisations et d'autocensure, peut faire apparaître une cohérence, tendant à « redéfinir progressivement les frontières du dicible et du visible », à transformer l’écosystème culturel dans le cadre « d’une véritable bataille culturelle ». Dès lors, une asymétrie apparaît entre les mobilisations conservatrices qui visent plus fréquemment les contenus eux-mêmes et leur présence dans l'espace public, et les progressistes qui se concentrent sur les artistes programmés, soupçonnés de violence sexiste ou sexuelle ou d'engagement politique. Les premières s'appuient sur des relais organisationnels, médiatiques et financiers plus conséquents.
Avec cette analyse Anna Arzoumanov offre une grille de lecture pour comprendre les entraves quotidiennes à la liberté d’expression au-delà de la trop rapide qualification de censure, et pour surtout saisir les rapports de force systémiques qui s’exercent plus discrètement. Fort utile en ces temps troubles.
Ernest London
Le bibliothécaire-armurier
CENSURE
Anna Arzoumanov
120 pages – 9 euros
Éditions Anamosa – Paris – Septembre 2026
anamosa.fr/livre/censure/
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