16 mars 2026

LA COLONISATION DU SAVOIR

Chargé de recherches au CNRS, Samir Boumediene raconte l’expansion européenne, de 1492 au milieu du XVIIIe siècle, comme une colonisation du savoir. Celui des Indiens et des esclaves est collecté dans une perspective de profit, tandis qu’inquisiteurs et missionnaires interdisent l’usage rituel de certaines plantes.

Au XVe siècle, le commerce des épices est tenus par les marchands vénitiens, musulmans et africains. Pour contourner leur médiation, les Ibériques installent des comptoirs commerciaux le long des côtes africaines ou asiatiques puis décident, dans les îles de l’Atlantique, puis sur le continent américain, d'exploiter eux-mêmes ces ressources, via la plantation et l’extraction.
Dans les années 1570, le médecin Francisco Hernández conduit l'une des premières expéditions scientifiques de l'histoire, chargé par Philippe II d’inventorier la pharmacopée américaine. 
Au XVIe siècle, le galénisme d’inspiration hippocratique reste la doctrine officielle de la médecine universitaire. Mis au point par des médecins–philosophe à partir du XVe siècle, il considère, comme Hippocrate et les savants arabes, comme Avicenne ou Al-Razi, que le corps est constitué de quatre éléments auxquelles correspondent quatre humeurs et quatre qualités. Un déséquilibre des humeurs est signe de maladie ; le médecin doit alors restaurer l'équilibre en ôtant les humeurs en excès ou restaurant celles qui font défaut. Cette doctrine est vivement critiquée par Paracelse, fondateur de la iatrochimie, théorie qui développe une interprétation alchimique des phénomènes physiologiques et considère la maladie comme le produit d'un désaccord entre le microcosme du corps humain et le macrocosme de l'environnement qui l’entoure, donnant la priorité aux remèdes minéraux et chimiques.

À travers les relations sexuelles souvent imposées, les Espagnols font face à l'une des principales nouveautés amenée par la conquête : la syphilis. Ils apprennent aussi qu'elle peut être soignée à l'aide d'un bois appeler guayacán, le gaïac. 
Samir Boumediene raconte la conquête des connaissances, qui débute véritablement dans les année 1570, et ses difficultés. Il s’agit tout d’abord de réduire l’inconnu au connu, de rattacher le nouveau à l’ancien, puis d’user des catégories européennes par analogie. Des plantes ne sont pas rebaptisées : la coca, le cacao, le tabaco, etc. Utilisées en mêlant médecine, rite et mystique, elles sont observées sans être comprises et qualifiées de diaboliques. Peu enclins à se défaire de leurs habitudes, les conquistadors limitent le recours aux remèdes rencontrées en Amérique et y acclimatent des plantes européennes. Toutefois, par nécessité, ils sont souvent contraints d’utiliser des médicaments connus « auprès des indiens », faute d’approvisionnement ou face à des maladies méconnues. Cette connaissance devient alors un enjeu vital.
Les missionnaires implantent des couvents, des « hôpitaux pour indiens » et des collèges pour diffuser le christianisme mais dans lesquels sont également inversement transmis les savoirs indigènes. Fondés en 1936 à Tlatlolco, le Colegio de Santa Cruz est destiné à former les élites de la noblesse mexicaine. Bernardino de Sahagún y collectera les informations médicales exposée dans le livre XI de son Historia général de las colas de Nueva España et Martín de la Cruz, un médecin indigène, y rédigera un herbier en nahuatl.
Avant d'être commercialisées, les plantes médicinales sont soumises à un processus de validation, à Séville notamment. Leur destinée marchande réside dans un ajustement entre valeur d'usage et valeur d'échange. Ainsi, le bois antillais ou gaïac soigne une maladie contre laquelle il n'existe pas de médicaments traditionnels en Europe. D’autres remèdes s’imposent aussi sur le marché européen parce qu’ils coûtent moins chers que les médicaments connus. L’auteur explique comment le traitement à base de gaïac est dispensé dans des structures d’enferment au service du contrôle moral. Pour la couronne espagnole, certaines substances américaines permettent de concurrencer les filières orientales. Il raconte aussi les transplantations des espèces orientales en Amérique, et des opérations qui relèvent parfois de l'espionnage industriel, la documentation des nouveaux végétaux, décrits et étudiés souvent sans être vus directement, rapprochés autant que possible des descriptions des Anciens, souvent par analogie. C’est pourquoi le savoir des Indiens n’est tout d’abord pas considéré comme une source possible du renouvellement de leur savoir médical.
Dans les années 1570, Garcia de Orta et Monardes rédigent des traités médicinaux consacrés à la pharmacopée des Indes occidentales. L’objectif de ce dernier, installé à Séville, est de convertir les marchandises en provenances d’Amérique en remède, dans un but commercial et politique, selon la conception du progrès de Bacon : il s’agit « de convertir le dominium en imperium ». L’expropriation subie par les indiens est justifiée pour une optimisation de la valeur d’usage, argument caractéristique du discours colonial. « Les Indes qui étaient un réservoir de métaux précieux deviennent une mine de connaissances. »

Le gouverneur Ovando et ses successeurs organisent de grandes campagnes de questionnaires, secondés par les Jésuites, l’Inquisition et le médecin Francisco Hernández qui est chargé, en 1569, d’aller inventorier les remèdes qu’utilisent les Indiens, sans doute la première expédition scientifique. Pendant sept ans, il va inventorier les plantes et les classer selon un index alphabétique en langue nahuatl, laquelle emploie des radicaux correspondant à un genre. Contrairement aux regroupements selon leurs vertus médicinales, utilisés par les naturaliste européens jusqu'à la fin du XVIe siècle, il va employer une logique taxonomique. Il rédige également deux courts traités de pharmacopée. À son retour, il est dépossédé de son œuvre : son histoire naturelle est réduite, expurgée « dans une optique utilitaire ».
Au XVIe siècle, se développe en Europe le collectionnisme, qui contribue à transformer certaines plantes médicinales américaines en objet de collection. Dans un premier temps délaissés, le tabac et le chocolat fascinent les princes et les courtisans. Au XVIIe siècle, des manufactures de tabac ouvrent à Séville. La consommation de ces deux produits augmente et se démocratise, brouillant les frontières entre le médical, le récréatif et l'alimentaire. À partir de 1632, une taxe sur le chocolat est prélevée en Espagne et, quatre ans plus tard, les Cortes mettent en place un estanco (monopole) sur le tabac.
À sa fondation en 1539, la Compagnie de Jésus a développé un système international de communication qui outrepasse la médiation ibérique, notamment vers de Rome.

Samir Boumediene consacre ensuite un chapitre entier à la quinine, puissant antimalarique extrait de l’écorce d’un arbre, véritable tournant dans l'histoire de la médecine dans une Europe ravagée par ce que l'on n’appelait pas encore la malaria. Au XIXe siècle, son emploi a également facilité les conquêtes européennes en Asie et surtout en Afrique. « Abordé comme un produit plutôt que comme une plante, décrit à travers ses propriétés sensibles (goût, couleurs, etc.) plutôt qu'à travers ses caractéristiques morphologiques, le quinquina s’enracine dans la pensée médicale du XVIIe siècle comme un arbre sans figure, une marchandise sans identité botanique », entrainant d’innombrables confusions ainsi que des fraudes. Au milieu du XVIIIe siècle, l’écorce devient propriété du roi d’Espagne, imposant jusqu’aux indépendances, avec le système de l’estanco, une restriction d’usage et inventant « la gestion durable des ressources naturelles », tout en révélant déjà une grande duplicité puisqu’il s’agit avant tout de protéger une exploitation économique. Cette histoire ne manque pas de rebondissements, ni de controverses.
Le principe actif du quinina, la quinine, est extrait en 1820, permettant de stabiliser et de quantifier sa concentration, pour le distribuer en grande quantité. « L'industrie pharmaceutique naissante participe à l'expansion coloniale. » L’auteur explique pourquoi « la quinine est un instrument des guerres de conquête menées par les Européens » et en quoi elle a contribué à « la domination de ce qui est appelée “l’occident“ sur le reste du monde ».
« La collecte des connaissances non-européennes prend la forme d'un programme scientifique », tandis que se façonne l'opposition du civilisé et du sauvage. « Cette simultanéité est tout sauf paradoxale. » On accorde au second la découverte des plantes utiles du fait de sa proximité avec les animaux ! « Incapables de former la moindre théorie médicale, ils sont, dit Édouard Long, “botanistes par instinct“. Cette animalisation des Indiens et des Noirs n'est pas une négation de leurs savoirs, mais de leur capacité à raisonner. Le sauvage est cet être dont la réflexion peut être réduite à un réflexe. Le savoir récupéré auprès de lui doit donc être validé par l'expérience pour devenir utile. »

Les plantes abortives, utilisées par les femmes esclaves du Surinam, par exemple, pour éviter de mettre au monde des enfants promis à une vie de servitude, sont des exemples de « non–transfert ». Le peyotl, petit cactus employé pour résister aux efforts et pour rentrer en communication avec les divinités à travers songes et visions, est interdit par l'Inquisition de Nouvelle Espagne, à Mexico en 1620, dans leur emploi divinatoire qui s’est diffusé aux Espagnols. 
Au Moyen Âge et à l'époque moderne, l'invisible demeure un paramètre de l'action : contagion, efficacité thérapeutique sont sujettes à une interprétation d'un pouvoir invisible. Une frontière distingue le naturel, domaine des phénomènes réguliers obéissant aux lois de la causalité, et le surnaturel, domaine de la volonté de Dieu. Au XVe siècle apparait la démonologie qui fait éclater cet ordonnancement du monde. Parcourant l'Amérique, les Européens découvre au XVIe siècle, chez les Indiens, des mises en ordre différentes du réel : « la frontière entre le naturel et le surnaturel, entre le médical et le non-médical, laisse la place à un continuum de pratiques que les Espagnols appelle “idolâtrie“ », et qui n’est plus l’expression marginale d'un village ou d'un rédacteur de livre de secrets, mais s’étend à toutes les communautés indigènes. Se déploie alors le contrôle des usages liés aux plantes médicinales, à la fois moyen de survie, source de profit, support de croyances illicites, ressource pour se faire justice. La dernière partie de cet ouvrage est consacrée à cette confrontation qui montre comment la gestion des circulations et de la propriété s’accompagnent du contrôle des manières de vivre. La coca et le pulque, par exemple, sont dissociés de leurs usages rituels et leur consommation est soumise aux impératifs du travail.

Exceptionnelle étude de la conquête des savoirs indigènes.


Ernest London
Le bibliothécaire-armurier



LA COLONISATION DU SAVOIR
Une histoire des plantes médicinales du « Nouveau Monde » (1492-1750)
Samir Boumediene
480 pages – 24 euros
Éditions des Mondes à faire – Vaulx-en-Velin – Décembre 2019
leseditionsdesmondesafaire.net




Voir aussi :

LES SENTIERS D'ANAHUAC

Narcotrafic


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