7 mars 2026

LE PEUPLE DU LARZAC

L’historien Philippe Artières propose « une approche de longue durée » du Larzac, depuis les premiers peuplements, le développement de l’industrie du cuir et du Roquefort, et les camps d’enferment successifs. Il souhaite « montrer en quoi le Larzac […] est un laboratoire où se sont inventées des vies collectives qui ont fait interagir des humains, des animaux et des végétaux, mais aussi des objets et des gestes ».

Le Larzac est un causse sédimentaire de 1000 kilomètres carrés et d’une épaisseur de 1500 à 2000 mètres, dont il donne une description géologique et hydrologique précise. Il fut très longtemps boisé et le paysage désertique qui le caractérise est récent. Dès le XVIe siècle, on réglementa la coupe du bois et développa la chasse aux chevreuils et cervidés. Un arrêté interdit les chèvres en 1725, tandis que les verreries, grandes consommatrices de bois restèrent très présentes sous l'ancien régime. Malgré ses efforts de préservation et l’introduction de nouvelles espèces, le déboisement a eu pour effet de diminuer la fertilité du sol, tandis que les températures de l'été et de l'hiver étaient rendues plus extrêmes. « Ce paysage désertique du Larzac est […] en premier lieu l'invention des hommes. »

Il rapporte la découverte d’un abri qui a servi d’atelier de fabrication d’outils en pierre, remontant à 70 000 ans, dans lequel était utilisé du lignite. Des dizaines de sépultures ont été également retrouvées, dont celle d’une magicienne, ainsi que de fameuses statues-menhirs datant de l’Âge de Bronze.

Conquis en -118 par les armées romaines, le plateau est rattaché à la province de Narbonne. Les ateliers de poterie de Graufesenque, sorte de coopérative de production… dépendante du recours aux esclaves, deviennent le principal pôle de production de céramiques du midi de la Gaule et peut-être de la Gaule entière, et le resteront du règne de l'empereur Tibère à celui de Trajan.

L’Église impose sa présence au bas Moyen Âge, avec de nombreux monastères, la structuration en deux diocèses à la fin du IVe siècle et l'implantation de l'ordre de la milice du Temple en 1152 à Sainte-Eulalie qui fonde un vaste domaine sur le plateau, édifie des citernes et une couronne de places fortes. À cette époque, l’élevage principal était déjà celui des ovins. Les Templiers développèrent la traite des brebis pour la fabrication de fromage, une activité primordiale, et une proto-industrie autour de leurs peaux à Millau. L’Ordre, dont les revenus annuels étaient estimés à 2 millions de livres – tandis que ceux du domaine royal ne rapportait à Philippe Le Bel que 80 000 livres – a été démembré, dépouillé et aboli au début du XIVe siècle.
Avec les guerres de religion, le très catholique Larzac fut le théâtre d’attaques répétées des protestants. En 1560, Millau devient la capitale huguenote.
L’auteur livre un portrait sociologique de ce « pays à communaux », terre d’immigration, à la veille de la Révolution.

Toutefois, ce sont les ovins qui sont, depuis les premiers peuplements, les plus nombreux. Il raconte l’évolution de cette activité et la décrit par le menu, ainsi que le développement de l’industrie fromagère avec le Roquefort, la concentration capitalistique mais aussi la grève iconique des cabanières en 1907, l’une des premières AOC en 1925 et son rayonnement commercial, national puis international.
Avec la Révolution, les communaux sont partagés, entraînant une baisse de la population de près de 50%.
Pendant ce temps, Millau, à partir du XIXe siècle, développe l’industrie et le commerce de la ganterie. En 1931, on y recense 65 usines qui emploient 2500 ouvrières et ouvriers.

La situation singulière du Larzac on fait un espace de relégation et d’incarcération idéal. Une institution de redressement de l'enfance irrégulière, la colonie agricole pénitentiaire du Luc, ouvre en 1856 accueillant des centaines de jeunes garçons indisciplinés, âgés de 5 à 20 ans, pendant plus de cinquante ans. 
À partir de 1899, l’armée vient, à La Cavalerie, s’adonner à des manœuvres militaires, sur des communaux mis gratuitement à disposition, puis achète des terrains pour construire un camp militaire. À partir de 1939, les régiments d’Étrangers Volontaires pour la Durée de la Guerre (EVDG), formés d’exilés espagnols, viennent s’y aguerrir. 1500 soldats allemands, protégés par des blockhaus, s’y installent en 1943, puis des prisonniers militaires y sont enfermés après la capitulation, pour être « dénazifiés ». Ensuite, ce sont des Algériens qui, raflés, sont enfermés dans ces mêmes lieux, « dans des conditions d’arbitraire total ». 
Philippe Artières explique que « le Larzac, loin d'être un simple lieu de relégation, oublié et désertique, serait en cela aussi un territoire emblématique de la modernité, dont le camp est, selon le philosophe Giorgio Agamben, un paradigme : “Le camp est l'espace qui s'ouvre quand l'état d'exception commence à devenir la règle […] ; comme localisation disloquante, il est la matrice secrète de la politique dans laquelle nous vivons toujours. […] Il est le quatrième et inséparable élément venu s'ajouter, en le brisant, à la vieille trinité État-nation (naissance)-territoire.“ Pour que des espaces comme les métropoles impériales existent, il faut des lieux comme le Larzac où s’expérimente et se déploie l'arbitraire de l'État. »
Cependant, Le FLN met en place à l’intérieur du camp une organisation qui impose son propre règlement et mène de nombreuses actions de protestation. En 1959, une banderole « Non au camp de concentration » est déployée par un militant de l'Action civique non violente (ACNV) et Lanza del Vasto, fondateur de la communauté de l'Arche, entame un jeune de quelques jours. Après les accords d’Évian, ce sont des milliers de supplétifs « musulmans » de l'armée française – plus de 5000 harkis pour une capacité de 3000 – qui sont « accueillis ». Puis, à partir de 1963, le camp retrouve sa fonction militaire.

En octobre 1970, une extension de 3500 à 17 000 hectares est annoncée, alors que les installations dans des fermes abandonnées et isolées, notamment au nord, se multiplient, conduisant à une augmentations de la production de lait de 70 % en quelques années. En janvier 1971, est fondée l’Association pour la sauvegarde du Larzac et de son environnement (ASLE). En mai, est publié un « livre blanc » qui permet de « se construire comme sujets politiques », en se comptant, se décrivant, en s’interconnaissant. Il expose les « conséquences économiques et humaines que provoquerait l'extension du camps : 105 exploitations où vivent 527 personnes sont concernées, 16 500 brebis produisant 325 tonnes de roquefort sont menacées de disparition. » L’auteur raconte ensuite longuement les épisodes successifs de cette lutte qui a profondément marqué le territoire et contribué à son inscription dans la mémoire collective, mais aussi le démontage du McDonald de Millau en 1999 et les rassemblements altermondialistes dont celui de 2003 qui réunit 250 000 personnes.

Sorte de biographie du plateau du Larzac, lieu qui aura été, selon les mots de Philippe Artières, « en permanence relié au fracas du monde ».

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier

 

LE PEUPLE DU LARZAC
Une histoire de crâne, sorcières, croisés, paysans, prisonniers, soldats, ouvrières, militants, touristes et brebis…
Philippe Artières
296 pages – 12 euros
Éditions La Découverte – Collection « Poche » – Paris – Mai 2024
www.editionsladecouverte.fr/le_peuple_du_larzac-9782348083877
304 pages – 21 euros
Éditions La Découverte – Paris – Mai 2021


 

Voir aussi :

LARZAC (BD)

LARZAC ! (théâtre)


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire