Lorsque la guerre civile éclate, en 1936, María Sesé Sarvisé a 14 ans. À plus de 90 ans, elle décide de raconter son enfance à Angües, village d’Aragon où elle est née et a grandi, la révolution et la collectivisation, puis les routes de l’exil.
Elle se souvient des problèmes économiques dans ce village de 1000 habitants. Son père et ses frères, comme beaucoup d’ouvriers agricoles, doivent partir trouver du travail hors de la région. Ils rencontrent des ouvriers syndiqués, discuter avec eux , comprendre « des choses qu’[ils] ignorai[ent] » et au retour font « évoluer les coutumes à la maison ». Ainsi, leur mère ne donnera plus un morceau de pain aux mendiants, nourriture insuffisante, mais une portion d’omelette ou du ragoût. Un syndicat, la CNT, s’est formé, a commencé à se réunir. Des journaux commencent à circuler. Puis, une grève générale éclate pour demander l’application de la journée de huit heures et le salaire minimum obligatoires.
Le 19 juillet 1936, peu d’informations parviennent sur le soulèvement franquiste, mais la Garde civile arrête ses frère, Joaquím et Domingo, avec d’autres jeunes, qui seront tous exécutés. Les familles fuient dans la montagne puis reviennent lorsque la CNT a pris le village et le protège. Une assemblée générale décrète la collectivisation. Depuis Barcelone, où soulèvement a été écrasé, des colonnes de miliciens sont formées pour aller libérer Saragosse et Huesca. Son dernier frère, Vicente, est mobilisé sur le front.
Les gerbes de blé abandonnées dans les champs par les patrons sont récoltées par tous les hommes restés au village. Le travail est désormais organisé collectivement et les denrées alimentaires redistribuées. « Avec la collectivité ont disparu la grève, la propriété, l'argent, les ordres et l'égoïsme. » Pourtant, certains petits propriétaires préféraient l'indépendance. Comme « la collectivité a pour base la liberté », leur choix est respecté et une part des réserves leur revient.
Vicente meurt à son tour, victime d’un accident de la route. Puis le village est plusieurs fois bombardé.
Sur le front de Huesca, les soldats manquent de munitions. María Sesé Sarvisé raconte ensuite leur évacuation face à la progression des troupes franquistes. Sur la route, ils subissent d’autres bombardements, sont séparés et, peu à peu, répoussés jusqu’à Barcelone, Gérone,… Ils comprennent alors qu'ils ne peuvent plus rester ici, « qu'à partir de là une autre page de [leur] histoire allait commencer ». Elle passe la frontière avec sa mère, dans un camion bâché chargé d’évacuer les femmes. Affamées, elles voyagent ensuite en train pendant deux jours, via Toulouse, Bordeaux, Vannes. Pendant ce temps, son père se trouve sur la plage d’Argelès-sur-Mer. En correspondant avec leur famille restée en Espagne, elles comprennent que tout retour sera impossible parce que la répression se poursuit alors que la guerre est finie. Elles se retrouvent à Belle-Île-en-Mer, puis rejoignent le père à Sainte-Valière, dans l’Aude, où il travaille comme ouvrier agricole. Maria travaille, se marie et élève ses enfants. « Malgré cette situation, nous ne nous sommes jamais sentis ni misérable ni pauvre. Nous nous sentions victime d'une injustice provoquée par des hommes qui se prétendent bons et justes, mais qui ne sont ni l'un ni l'autre, et qui vont jusqu'au crime prémédité, au crime organisé. »
La préface d’Ariane Miéville permet d’avoir un rapide rappel historique, avant de se plonger dans ce récit. Elle précise aussi qu’« on entend souvent dire que la guerre d'Espagne a été une guerre fratricide avec des meurtres de civils de part et d'autre. Or, non seulement les victimes de la terreur franquiste sont bien plus nombreuses que celles du camp républicain, mais ses crimes ne sont pas de même nature. D'un côté on a une violence organisée, encouragée, planifiée ; de l'autre, il s'agit surtout de réactions incontrôlées que beaucoup de responsables politiques et syndicaux dénoncent et s’efforcent de juguler. »
Plus que jamais, les témoignages de ce genre sont nécessaires.
Ernest London
Le bibliothécaire-armurier
SOUVENIRS D’UNE EXILÉE ESPAGNOLE 1936–1975
María Sesé Sarvisé
Traduit de l’Espagnol par Lauro Del Prado
168 pages – 14 euros
Éditions Lux – Collection « Instinct de liberté » – Montréal – Mars 2026
luxediteur.com/catalogue/souvenirs-dune-exilee-espagnole-1936-1975

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire