Fondé en 2013, au moment de la mort de Clément Méric, le Groupe Antifasciste Lyon et Environs (GALE) est dissout en novembre 2023. Le journaliste Olivier Minot a recueilli la parole de militant·es pour raconter leur histoire, « « emblématique d'une certaine manière de concevoir l'action politique », « une action politique qui ne tremble pas de se dire révolutionnaire et qui, usant du vocabulaire de l'antifascisme, actualise la grammaire de ce que certain·es appellent l'hypothèse autonome ».
Plutôt que d’apparaître « comme unité discursive énoncée sous un « Nous » qui risque un universalisme abstrait », il s'agit de mettre en avant des paroles à la première personne et des savoirs situés afin de mettre en avant une histoire « travaillée par la multiplicité des subjectivités qui l’ont traversée », mais aussi de proposer un contre-récit au narratif de l’enquête policière.
Par une succession de souvenirs, rapportés par Côme, Zoé, Lucas, Mathéo, Yasmine, Zede, Nabilla mais aussi des personnes extérieures, on apprend donc que dès 2010, des agressions de syndicalistes et de militant·es par des fachos, ont lieu, dans le Vieux Lyon et à Villeurbanne. Des groupes antifas autonomes (les Voraces, la Rafale), avec des gens issus du SCALP, s’organisent mais disparaissent assez rapidement. En 2013, des militant·es se réunissent pour empêcher le rassemblement du C9M, organisé à Lyon cette année-là, par Gabriac. Ne se retrouvant qu’à 25, ils sont arrêtés par les forces de l’ordre mais prouvent qu’un collectif organisé et déterminé existe. Puis, la mort de Clément Méric, le 5 juin 2013, « cristallise la création de [l’]organisation ». « C’est insupportable de mettre au même niveau des néonazis, qui savatent des personnes pour leur orientation sexuelle, leur couleur de peau, leurs opinions, etc., et les mecs qui veulent les en empêcher et construire un mouvement basé sur la solidarité et l'égalité. »
Les témoignages sont parfois contradictoires, car les ressentis sont bien sûr différents. C’est ce qui fait aussi tout l’intérêt de cette approche. La première sortie, à Oullins, sera un tractage sur un rassemblement contre l’ouverture d’un centre d’accueil. Puis en novembre 2014, une grosse manifestation contre le congrès du Front national, avec un cortège de 900 autonomes, avec beaucoup d’Allemands, de Suisses, d’Italiens, qui part en émeute dans le centre-ville , traumatisant les sociaux-démocrates et créant une scission dans le mouvement révolutionnaire.
Ils et elles racontent les commencements de leurs engagements, au lycée, pour la plupart, au moment de la loi Travail et de l’apparition des cortèges de tête, leurs premières rencontres avec les violences policières, les divergences stratégiques entre les « Appelos » et les totos, notamment. Les limites des groupes affinitaires sont interrogées, notamment pour les ruptures occisonnées avec les autres réseaux amicaux, le côté « bande un peu sectaire », ainsi que la place des « meufs » dans des groupes plutôt virilistes : « En tant que meuf dans ce genre de milieu, il faut que tu te fasses ta place parce que celle qu'on va te laisser n'est pas forcément celle que tu veux. Il faut aussi que tu sois dans l'éducation de tes camarades quand il y a des propos qui ne vont pas du tout et c'est dur. »
Sont évoqués la manif de 1er mai 2021 qui se termine par un affrontement avec le service d’ordre de la CGT, soupçonné d’avoir délibérément laissé un écart derrière le cortège de tête pour laisser la police nasser celui-ci, les embrouilles avec la JC, la Jeune Garde et d’autres groupes, le murage de l’entrée du local du Bastion social en avril 2018, les Gilets Jaunes dont l’acte 13, « qui a été une pure union de toutes les forces antifascistes » avec une spectaculaire bataille rangée contre quatre-vingt fafs, l’affaire des 7 inculpé·es pour violences contre des membres de Civitas (à l’origine de la bagarre !) pendant les manifs (distinctes) anti-pass et anti-vaccins du 28 août 2021, et aussi la scission intervenue après la mise en cause d’un membre. Et bien sûr, la procédure de dissolution, initiée par Darmanin, faute d’avoir réussi à s’en prendre à Nantes révoltée.
Outre cette diversité de points de vue qui entrave l’écriture d’un récit plus « mythologique », dans les détails, beaucoup de confidences viennent éclairer des aspects de l’engagement, par exemple la confiance en soi pour prendre la parole en public et se sentir légitime, vécue par plusieurs militant·es. Un témoignage crucial qui, loin de tomber dans le piège de l’idéalisation, se confronte à une certaine complexité, contribue à la mémoire des luttes et au débat sur les modalités d’action des luttes, antifascistes et au-delà.
Ernest London
Le bibliothécaire-armurier
« À BAS L’ÉTAT, LES FLICS ET LES FACHOS ! »
Fragments d’une lutte antifasciste
Propos recueillis par Olivier Minot
142 pages – 14 euros
Éditions Burn août – Fontenay-sous-Bois – Octobre 2024
boutique.editionsburnaout.fr/fr/accueil/15--a-bas-l-etat-les-flics-et-les-fachos-.html
Voir aussi :
LA NUIT SERA LONGUE
L’ANTIFASCISME
LES BLACK BLOCS - La liberté et l’égalité se manifestent

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