Le philosophe britannique Bertrand Russell (1872-1970) s’inquiète, lors d’une conférence prononcée en 1922, des menaces qui pèsent sur la liberté de pensée.
Dans un sens étroit, la libre pensée désigne « une pensée qui n’accepte pas les dogmes de la religion traditionnelle ». D’une manière plus large, une pensée est libre lorsque l’expression des opinions n’est menacée par aucune pénalité légale, aucune pénalité économique et aucune dénaturation des témoignages. Il rapporte trois incidents de sa propre vie qui illustrent son propos :
- L’éducation religieuse qu’il a reçu, en dépit du testament de son père, décédé lorsqu’il avait trois ans, qui demandait pourtant à ce qu’il ait deux tuteurs libres-penseurs. « Un père a le droit d'ordonner que n'importe quelle superstition imaginable soit inculquée à ses enfants après sa mort, mais il n'a pas le droit de vouloir les garder libres si possible de toute superstition. »
- Souhaitant se présenter aux élections en 1910, reconnu comme agnostique, il fut écarté au profit d’un autre candidat.
- En raison de ces mêmes opinions, il a été embauché au Trinity College de Cambridge comme lecteur et non comme professeur, statut qui ne le protégea pas d’un licenciement quelques années plus tard lorsqu’il exprima son opposition à la guerre.
Il constate et regrette qu’en religion et en politique, on s’attache à des opinions dogmatiques, infligeant prison, faim ou guerre aux opinions différentes, plutôt que « d’entrer en concurrence par arguments » avec elles, s’attache à douter et à appliquer la même méthode qu’aux connaissances scientifiques, qui ne cessent d’être corrigées par des découvertes nouvelles.
Il identifie ensuite trois facteurs aux « causes de tant de certitudes irrationnelles » :
- L’éducation dispensée par l’État « de manière à faire accepter par des enfants sans défense des affirmations absurdes dont l’effet est de les rendre prêts à mourir pour la défense d'intérêts sinistres, tout en leur faisant croire qu'ils luttent pour la vérité et la justice. » « Il s'agit […] d'inculquer des connaissances sans inculquer de l'intelligence. »
- La propagande, inspirée par l’art de la publicité et utilisée par les gouvernement et les politiciens modernes, forme l’opinion démocratique, en faisant « jouer les causes irrationnelles de la croyance plutôt que des arguments sérieux » et en fournissant « un avantage injuste à ceux qui peuvent disposer de plus de publicité, grâce à la richesse aussi bien que grâce au pouvoir ».
- La pression économique.
Pour résoudre « presque tous les problèmes sociaux », il préconise en définitive que le but de l’éducation soit « d'apprendre aux gens à accepter une proposition que s’il y a quelque raison de penser qu'elle est vraie », et aussi de donner du travail selon sa seule capacité à l’exécuter. En effet, « l'habitude de tenir compte des habitudes religieuses, morales et politiques d'un homme en lui donnant un poste et du travail est la forme moderne de la persécution, et elle deviendra probablement aussi efficace que l'Inquisition l’a jamais été. » Car « tant que les hommes auront foi dans leurs religions modernes, ils persécuteront en leur nom. »
De façon concise et percutante, Bertrand Russel défend un usage de « l’esprit scientifique » à toutes formes d’opinion, en opposition à la foi dans les « religions modernes ». Rappel simple et efficace.
Ernest London
Le bibliothécaire-armurier
PROPAGANDE OFFICIELLE ET PENSÉE LIBRE
Bertrand Russell
Traduit de l’anglais par André Bernard
Introduction de Normand Baillargeon et Chantal Santerre
94 pages – 14 euros
Éditions Zones – Paris – Mai 2026
www.editionsladecouverte.fr/propagande_officielle_et_pensee_libre-9782355222603
Du même auteur :
ÉLOGE DE L’OISIVETÉ
Voir aussi :
PROPAGANDA - Comment manipuler l’opinion publique

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