« Le commerce international des drogues a quatre cents ans d’âge. Il fut le fait de riches commerçants actifs lors de la première phase historique de la colonisation du monde, des commerçants d'une nature assez particulière puisqu'ils ont inventé rien de moins que le capitalisme marchand. » En remontant jusqu’à l’origine de l’histoire coloniale des Pays-Bas, dont « le génie national » se résume par l’appétence et le talent de ses citoyens pour le commerce licite et illicite, et pour la botanique, Mathieu Verboud et Christophe Bouquet, après avoir interrogé policiers, magistrats, douaniers, criminologues, historiens, journalistes spécialisés, décrivent un marché de la cocaïne absolument sans contrôle, face à des États impuissants mais engagé dans une guerre sans fin, « vouée à l’échec tant que les paradis fiscaux seront protégés ».
Entre 1998 et 2006, les saisies de cocaïne sur le continent européen sont passées de 32 à 121 tonnes, signe d’une importante hausse des flux, même s’il est toujours difficile d’interpréter les chiffres et d’en déduire les stratégies des trafiquants, d’autant qu’elles ont diminué les années suivantes. Qui est devenu le plus malin ? Bien que les estimations soient toujours discutables, le chercheur Damian Zaitch explique que le « taux de perte » pourrait être équivalent à celui observé sur le marché de l’alimentation, où 40% des produits finissent à la poubelle ! Par rapport au prix de revente dans la rue, la cocaïne reste très peu cher à produire. Les augmentations d’interception entrainent mécaniquement davantage de production. Aussi, la stratégie des États, depuis la proclamation de la guerre à la drogue par Nixon au début des années 1970, est « une totale illusion » : « démanteler des réseaux de trafic revient à traiter le symptôme mais pas la maladie. » Il dénonce aussi « les effets pervers de la répression » et la violence extrême qu’elle engendre, faisant « plus de morts parmi ceux qui vivent à proximité de ceux qui la vendent et la produisent que chez ceux qui la consomment ». Encore plus sévèrement, ils concluent que « c'est une guerre symbolique. Elle n'a pas de stratégie pour gagner, car tel n'est pas son objectif. Il importe en revanche qu'elle se perpétue indéfiniment car elle profite à beaucoup de gens. Aux trafiquants, bien sûr, mais aussi au système de justice pénale et aux pouvoirs publics qui font croire aux populations qu'ils font le maximum pour endiguer le fléau. » Il réfute également l’appellation de cartel qui induit une entente occulte entre concurrents, et préfère celui de « marché “libre“, au sens où l’entendait Adam Smith » : l’État s’est retiré et personne ne paie d’impôts. Sa longue analyse remet au cause bien des idées reçues.
Les auteurs consacrent ensuite un chapitre au procès de Ridouan Taghi, dont nous ne reviendrons pas sur les épisodes particulièrement romanesques, puis un autre à l’évolution du cryptage des communications, donnant une vision très précise de l’organisation des trafiquants d’aujourd’hui, à l’opposé des mafias d’hier.
« Les Pays-Bas sont un hub du commerce des drogues depuis quatre siècles. » En 1602, la Compagnie des Indes orientales, première société anonyme de l’histoire, est créée, suivie, neuf ans plus tard, de la Compagnie des Indes occidentales. Elle symbolise l’émancipation de la bourgeoisie face à l'ancien pouvoir royal, autoritaire et centralisé, peut lever une armée, battre monnaie et signer des traités commerciaux avec les pouvoirs politiques des territoires visités. En 1609, est créée à Amsterdam la première Bourse. À côté du travail et du négoce du diamant, se met en place « un système quasi industriel de traitement des plantes à usage alimentaire et médical ». En 1637, a lieu le krach de la tulipe, première crise du capitalisme. Puis se développe le commerce de l’opium, tiré du pavot. La Compagnie fait faillite en 1799, concurrencée par les Britanniques. Le gouvernement néerlandais prend alors le contrôle exclusif de l’importation et de la distribution d’opium, avec la fameuse Régie de l’opium. En 1860, un jeune chimiste allemand synthétise la cocaïne, à partir d’une plante venue du Pérou. Des botanistes hollandais font pousser de plants de feuilles de coca sur l’île de Java et les revendent au géant pharmaceutique allemand Merck, qui commercialise la cocaïne, jusqu’à ce que la Nederlandsche Cocaïnefabriek (NCF), financée par la Coloniale Bank, devienne leader mondial, au début du XXe siècle. Puis, sous la pression international, en 1919, les Pays-Bas adoptent l’Opium Act… qui ne concernent toutefois pas leurs colonies. Mais la prohibition aboutit à l’émergence du marché noir, que racontent ensuite les auteurs, ainsi que la consommation de masse du cannabis, l'apparition de l’héroïne. Avec la révision de l’Opium Act, en 1976, apparaissent les Coffee-shops, qui reposent sur un paradoxe juridique puisque si la vente au détail du cannabis est autorisée, sa production demeure dans l'illégalité. Toutefois, les auteurs considèrent cette politique de tolérance comme une réussite sur le plan sanitaire et social, au contraire des dispositifs fondés exclusivement sur la prohibition et la répression, incapables de prendre en compte la question de la protection des usagers. À ce titre, ils présentent ensuite l’évolution de la politique française en la matière.
Cette vaste enquête, également adaptée en film documentaire, permet de comprendre le fonctionnement des trafics au-delà les illusions soigneusement mises en scène dans le cadre des politiques de lutte contre la drogue – dans lesquelles certains excellent –, leur vocation avant tout électoraliste, leur vanité et, en définitive, leur impuissance. Fort de leur savoir accumulé, Mathieu Verboud et Christophe Bouquet mettent en évidence les impasses desquelles il s’agirait déjà d’accepter de sortir pour rencontrer quelques résultats.
Ernest London
Le bibliothécaire-armurier
NARCOTRAFIC, LE POISON DE L’EUROPE
Mathieu Verboud et Christophe Bouquet
320 pages – 20 euros
Éditions La Découverte – Collection « Cahiers libres » – Paris – Octobre 2025
www.editionsladecouverte.fr/narcotrafic_le_poison_de_l_europe-9782348087875
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