2 juin 2026

QUE FAIRE FACE AU FASCISME ?

Articles, lettres et extraits des Cahiers de prison, Antonio Gramsci entreprend de répondre à la question : Que faire face au fascisme ?
Dans un article paru dans Avanti !, le 19 octobre 1920, il prévient que si aucune force organisée n’émerge pour convaincre une majorité de la population « qu’un ordre est immanent dans la confusion actuelle », « notre pays ne pourra surmonter la crise actuelle, notre pays ne sera plus, pendant au moins deux cents ans, une nation et un État, notre pays sera le centre d’un maelström qui entraînera dans ses tourbillons toute la civilisation européenne ». « Le sentiment de peur irrationnelle est propre à la petite bourgeoisie et aux intellectuels, tout comme le sentiment de vanité et d'ambition nationaliste est propre à ces couches de la population. » Enclins à nier la lutte des classes, ils sont condamnés « à ne rien comprendre au déroulement de l’histoire mondiale et de l’histoire nationale qui s'inscrit dans le système mondial ».

Le 11 décembre, dans le même journal, il rappelle que « la force de l'État bourgeois réside entièrement dans son organisation armée officielle » et constate que des groupes armés locaux prolifèrent et se substituent à cette centralisation, obéissant aux intérêts locaux. « Le fascisme est l'expression de cette corruption des pouvoirs étatiques. » De plus, le pouvoir judiciaire laissant le fascisme impuni, celui-ci se confond déjà avec l’État.

Quelques mois plus tard, le 5 juillet 1921, dans Ordine Nuovo, il accuse le nouveau Président du conseil, Bononi, d’être « le véritable représentant de cette phase sanglante de l'histoire bourgeoise », « le véritable organisateur du fascisme italien ». Comme Noske, Millerand ou Briand, la bourgeoisie lui fait confiance parce que, issu du socialisme, il a été dirigeant du mouvement ouvrier et saura comment le corrompre. Il prévoit que les socialistes seront « l’avant-garde de la réaction anti-prolétarienne ».

De même, il dénonce, le 27 juillet, l’attitude des « Stenterelli » de la Confédération générale du travail qui ne « perdent […] ni l’appétit ni la bonne humeur » alors des régions entières sont mises à feu et à sang par la garde blanche, que l'activité syndicale est complètement mise en pièces et qu'il ne subsiste aucune garantie constitutionnelle pour les individus et pour les associations, que des ouvriers et des paysans sont fusillés par des bandes armées mercenaires. « Deux appareils répressifs et punitifs existent aujourd'hui en Italie : le fascisme et l'État bourgeois. Un simple calcul d'intérêt incite à prévoir qu’à un certain moment la classe dominante voudra aussi fusionner officiellement ces deux appareils et qu'elle mettra en pièce les résistances opposées à la tradition du fonctionnement étatique par un coup de force dirigé contre les organismes centraux du gouvernement. » Il invite à tirer les leçons de la grève générale insurrectionnelle de Kapp-Lüttwitz et de l’expérience hongroise, de se défier des socialistes, toujours prompts à signer des accords et des pactes avec les réactionnaires, à se livrer à des compromis qui seront, une fois les révolutionnaires battus, déchirés.

Le 26 août, il commente les tensions et les divisions entre les agrariens et les petits bourgeois de Mussolini : « Mussolini et son groupe entrevoient leur avenir dans l'organisation des classes moyennes, c'est-à-dire dans la tentative des classes moyennes de résister à la prolétarisation, qui est la conséquence inévitable du développement historique du capitalisme. » Beaucoup de passages, comme celui-ci, feront certainement écho avec l’actualité.
Ainsi, dans un autre article, il rappelle que 2 500 Italiens ont été tués par les fascistes ou les forces de l’ordre en 1920, et déjà 1 500 pendant les 200 premiers jours de 1921, sans émouvoir les journaux ni les autorités officielles, puis l’indignation soudaine soulevée par la mort de treize fascistes. Le Parti communiste devient la cible des attaques du gouvernement et de la presse bourgeoise qui cherchent un diversion. « Le fascisme est un mouvement social, il est l'expression organique de la classe possédante en lutte contre les exigences vitales de la classe travailleuse, de cette classe possédante qui veut, par la faim et la mort des travailleurs, reconstruire le système économique ruiné par la guerre impérialiste. »

Dans un entretien pour La Voce della Gioventú, il propose à la classe ouvrière qui a été vaincue faute d’unité, de mener une autocritique. Pour lui, la raison de la défaite des partis révolutionnaires italiens est de « ne pas s’être doté d'une idéologie, ne pas l'avoir diffusé parmi les masses, ne pas avoir fortifié les consciences des militants par des certitudes d’ordre moral et psychologique ». Trois extraits des Cahiers de prison suivent, un peu plus conceptuels.

Si sa conviction qu’un Parti communiste fort suffirait à endiguer la progression du fascisme pourra laisser insatisfait, les analyses de Gramsci (complicité néfaste de la social-démocratie, etc) n’en demeurent pas moins pertinentes et sans doute utiles à une époque où l’Histoire semble bégayer. Toutefois, la postface de Manuel Esposito recommande de ne pas chercher des réponses toutes prêtes et réplicables chez Gramsci, mais plutôt de suivre sa méthode pour poser les bonnes questions. Il cite un texte de Stuart Hall, de 1987, intitulé Gramsci et nous, dans lequel cet auteur incite précisément à ne pas faire de lui « un prophète de l'Ancien Testament ». Conseil judicieux, au demeurant.

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier

QUE FAIRE FACE AU FASCISME ?
Antonio Gramsci
Préfacé par Massimo Palma
Traduit de l'italien, postfacé et annoté par Manuel Esposito  ​​
126 pages – 8 euros
Éditions de la Variation – Collection « (dis)continuité(s) » – Paris – Avril 2026
www.editionsdelavariation.com/combattre-le-fascisme-antonio-gramsci


Du même auteur : 

COMMENT NAÎT LE FASCISME


Voir aussi :

FASCISME ET GRAND CAPITAL

LA PESTE BRUNE

LES IRRESPONSABLES

UNE HISTOIRE BIEN CONNUE & LA RÉSISTIBLE ASCENSION D’ARTURO UI

 

 

 



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