17 juin 2026

FAIRE TAIRE LE PASSÉ

L’anthropologue haïtien Michel-Rolph Trouillot (1949-2012) analyse comment le pouvoir produit des silences, de la chute de fort Alamo à la Révolution haïtienne, en passant par « le récit épique des grandes découvertes ». Dès lors, exposer les racines d’un pouvoir qui se veut invisible, en révélant certaines traces du passé qu’il souhaite tues, est le « défi suprême ».

Au mois de février 1836, l’armée du général Antonio López de Santa Anna, président de la République du Mexique depuis trois ans, encercle les enceintes délabrées de la vieille mission de San Antonio de Valero, dans la province mexicaine de Tejas, occupée par cent-quatre-vingt-neuf squatteurs anglos. Après douze jours de siège, le 6 mars, la plupart d’entre eux sont tués. Mais quelques jours plus tard, Sam Houston, dirigeant de la République sécessionniste du Texas, fait prisonnier Santa Anna, à San Jacinto, au cri de « Souvenez-vous d’El Álamo ! », inversant le sens de l’histoire. Le mot « histoire » contient une ambiguïté sémantique, désignant à la fois ce qui s'est passé et ce qu’on dit qu'il s'est passé, divisant ses théoriciens en deux tendances incompatibles. Le point de vue « constructiviste » souligne la concordance entre le processus historique et ce qu'il se dit et s'écrit à son sujet, soutenant que « l'histoire devient un récit comme tant d'autres à la différence près qu'elle prétend à la vérité », tandis que « la posture positiviste », dominant longtemps la recherche occidentale, insiste sur la différence entre le monde historique et ce que nous disons ou écrivons à son propos.
La « seconde bataille d’El Álamo » désigne la querelle interprétative du siège du fort : un moment de gloire durant lequel des Anglos épris de liberté, inférieurs en nombre mais vaillants, ont spontanément choisi de combattre jusqu'à la mort plutôt que de se livrer à un dictateur mexicain corrompu, ou alors un violent exemple de l'expansionnisme des États-Unis, l'histoire d'une poignée de prédateurs blancs s’emparant d’un territoire sacré et fournissant plus ou moins volontairement, par leur mort, un alibi pour une annexion planifiée ? Il importe à certaines communautés de soumettre certains récits à un test de crédibilité. Michel-Rolph Trouillot se demande si la question peut aussi se poser pour l’Holocauste, par exemple (ce que font les révisionnistes), pour l’esclavage dans les plantations, pour Pol Pot, pour la Révolution française.
Il explique que si le poids symbolique de l'esclavage en tant que traumatisme et le poids analytique de l'esclavage en tant que facteurs sociaux historiques sont aujourd'hui supérieurs aux États-Unis qu'au Brésil ou aux Caraïbes, alors que ces derniers ont importé plus de huit millions sur les dix millions d'esclaves livrés au Nouveau Monde, c’est en partie en raison du sort réservé aux descendants d’esclaves. 
« La majorité des Européens et des Nord-Américains reçoivent leurs premières leçons d'histoire par des voies de communication qui ne sont pas soumises aux normes établies par les presses universitaires, les comités de thèse ou par toute forme d'évaluation par les pairs. » Les bandes dessinées et les chansons de country font le travail que les westerns au cinéma et à la télévision feront ensuite, depuis le milieu des années 1950, jusqu'à la fin des années 1960. L’histoire est également toujours produite dans un contexte historique spécifique, dans lequel les acteurs historiques sont aussi des narrateurs. L’auteur propose de s’intéresser au « processus de production historique » plutôt qu’à la nature de l’histoire, et surtout aux silences qui interviennent au moment de la création des faits (la fabrique des sources), au moment de la collecte des faits (la fabrique des archives), au moment de l'extraction des faits (la fabrique des récits), et au moment de la signification rétrospective (la fabrique de l'histoire en dernière instance).

À Haïti, le palais de Sans-Souci, construit pour Henri Christophe, premier roi et héros de la Révolution, porte le nom d’un homme assassiné par lui : le colonel Jean-Baptiste Sans-Souci, esclave bossale, originaire du Congo, qui refusa de se soumettre aux français tout d’abord, qu’avaient rejoint les généraux noirs derrière Toussaint Louverture, à partir de juin 1802, puis à la hiérarchie révolutionnaire aux côtés de Dessaline, Pétion et Christophe notamment, au cours de « la guerre dans la guerre », entre novembre 1802 et le milieu de l'année 1803. La résidence royale, construite dix ans plus tard, porte donc son non. Mais soixante ans avant ce couronnement, Frédéric le Grand, empereur de Prusse, s’était fait construire lui aussi un château sur une colline près de Potsdam, également appelé Sans-Souci. « Le silence est une pratique dans laquelle on s'engage. Les mentions ou les silences sont donc des contreparties actives et dialectiques dont l’histoire est la synthèse. » Alors que les traces écrites publiées depuis la fin du XVIIIe siècle jusqu'à nos jours attestent que le colonel Sans-Souci était l'un des premiers chefs du soulèvement des esclaves, un officier haut gradé, la plupart des allusions à lui ne précisaient ni son grade, ni ses origines, ni même son prénom, jusque dans les années 1980. Les premiers mémoires et les premières histoires de la révolution haïtienne, la grande majorité des livres sur l'histoire de Saint-Domingue/Haïti encore aujourd'hui, sont écrits en français. « Les historiens construisent leur récit sur les épaules de leurs prédécesseurs. » Celui de Michel-Rolph Trouillot suit aussi, d’une certaine mesure, une ligne conventionnelle : utilisation du calendrier chrétien plutôt que du calendrier républicain, chronologie de la révolution, à laquelle il ajoute une section. Ainsi, Christophe avait-il assassiné Sans-Souci deux fois : littéralement, puis symboliquement en baptisant son palais de son nom, dans « un rituel transformateur pour absorber son ancien ennemi ». Cet effacement s'est poursuivi puisque de nombreux voyageurs relièrent ensuite cette appellation au palais de Potsdam, lien ignoré ou peu pris au sérieux par les haïtiens. Pour les élites haïtienne, le colonel est l’incarnation d’une séquence fratricide, seule tache dans l'épopée glorieuse de la victoire de leurs ancêtres sur la France : « Christophe a vaincu les Français ; pas Sans- Souci. Christophe a érigé ces monuments pour rendre hommage à la masse noire, tandis que Sans-Souci, l'Africain, a failli enrayer l’épopée. »

En 1790, « l’allégation selon laquelle les esclaves africains et leurs descendants ne pouvaient concevoir la liberté – et encore moins des stratégies pour la conquérir et la conserver – reposait moins sur des preuves empiriques que sur une ontologie, une organisation implicite du monde et de ses habitants ». « La révolution haïtienne est […] entrée dans l'histoire avec l'étrange trait distinctif d'être impensable alors même qu'elle avait lieu. » L’auteur revient sur la « création » de l’Occident au début du XVIe siècle et l’impossibilité pour Las Casas (Voir : TRÈS BRÈVE RELATION DE LA DESTRUCTION DES INDES) de concilier le bien-fondé de la colonisation et l’humanité des indiens. « C'est la colonisation qui a apporté le plus d'élan à la métamorphose de l'ethnocentrisme européen en racisme scientifique. » Il rappelle les contradictions des philosophes des Lumières : le racisme de Voltaire, opposé à l’esclavage pour des raisons pragmatiques plutôt que morales, le rare radicalisme de l’abbé Raynal et Diderot, dans Histoire des deux Indes, qui critiquaient le colonialisme mais sans remettre en question les principes ontologique qui le sous-tendent. Il soutient qu’ils ne disposaient pas d'instrument de conceptualisation adéquate, dans le système de pensée occidentale, pour penser l'égalité fondamental de l'humanité de la même façon qu'elle peut l’être aujourd’hui. Les planteurs et les intendants ne pouvaient nier les actes de résistance, mais ils les réprimaient, indépendamment, et en expurgeant leur contenu politique, comme ceux d’inadaptés, de déviants. Peu à peu, toutefois, avec les « populeuses colonies de fugitifs, », la possibilité d'une résistance de masse s’est immiscée dans le discours européen. La possibilité de rébellions victorieuses commencent à être évoquées… mais « comme un spectre de ce qui pourrait advenir si le système restait inchangé ». La Société des amis des Noirs faisait campagne pour garantir les droits civiques et politiques des propriétaires libres de couleur. « La révolution haïtienne a été l'épreuve cruciale des prétentions universalistes des révolutions américaine et française. Les deux y ont échoué », soupçonnant d’abord une fausse rumeur, puis cherchant des agitateurs étrangers à la manœuvre. Elle s’est surtout exprimée par ses actes et les principes fondateurs de sa philosophie politique n'ont été acceptés par l'opinion publique qu’après la Seconde Guerre mondiale. Il montre ensuite combien les récits des historiens sont semblables aux récits produits au moment de la Révolution haïtienne, avec des « formules d’effacement », de la révolution elle-même, et des « formules de banalisation », vidant les événements de leur contenu révolutionnaire.

Michel-Rolph Trouillot explique ensuite comment le 12 octobre 1492 a été créé comme « moment historique » : le « jour de la “Découverte“ », perdant « son caractère processuel" pour faciliter la mise en récit de l’histoire, comment les commémorations du cinq centième anniversaire du débarquement de Colomb aux Bahamas (« holocauste », « conquête », « rencontre »,…) ont continué d’aseptiser l’histoire vécue, contribuant au « processus continu de mystification qui donne à l'histoire ses formes plus définitives », comment le mythe de Colomb a émergé après sa mort, institué par Charles Quint dans son rêve d’empire chrétien, puis dans les anciennes colonies espagnoles et aux États-Unis, avec, par exemple, le banquet de la Tammany Society, club de gentlemen, le 17 octobre 1792, ou les festivités de 1892, permettant aux catholiques (d’origine italienne et surtout irlandaise) de fournir une preuve de vertu civique et « une réfutation cinglante du cliché voulant que l'allégeance des catholiques à Rome supplanterait leur attachement aux États-Unis ». En Espagne, dans le cadre de « la production planifiée de traditions qui dépassaient les identités de classe pour renforcer l'État national », quatre années de préparatifs et 2,5 millions de pesetas ont été consacrés à la préparation des commémorations du quadricentenaire. En 1992, des militants latino–américains ont mené une campagne retentissante pour s’opposer à la commémoration.

Dans le dernier chapitre, l’auteur explique pourquoi « la comptabilité de la souffrance historique n'a de sens qu’en tant que présence projetée dans le passé ». Il analyse « les relations entre les évènements décrits et leur représentation publique dans un contexte historique spécifique », à partir du projet d’attraction sur l’esclavage au parc Disney prévu en Virginie, puis abandonné. Le problème résidait plus dans le présent raciste dans lequel était produite cette représentation, que dans la restauration d’une authenticité. Ainsi, une culpabilité à l’égard du passé (l’Holocauste, le colonialisme, l’esclavage) ne peut se substituer à l’opposition aux formes contemporaines de discriminations.


Fréquemment cité, cet ouvrage, enfin disponible en français, offre une exceptionnelle analyse de la production de récits historiques officiels et de la persistance de silences, depuis la réalisation des faits, leur collectage, leur conservation et leur restitution.

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier


FAIRE TAIRE LE PASSÉ
Pouvoir et production historique
Michel–Rolph Trouillot
Traduit de l'anglais par Paulin Dardel
Préface d’Enzo Traverso
Postface de Pierre-Buteau et Lionel Trouillot
280 pages – 23 euros
Éditions Lux – Collection « Mémoires américaines » – Montréal – Octobre 2025
luxediteur.com/catalogue/faire-taire-le-passe 


Voir aussi :

TRÈS BRÈVE RELATION DE LA DESTRUCTION DES INDES

L’ARMÉE INDIGÈNE - La défaite de Napoléon en Haïti

LES JACOBINS NOIRS

TOUSSAINT LOUVERTURE - La Révolution française et le problème colonial

LA RÉVOLUTION FRANÇAISE ET LES COLONIES

 

 

 

 

 


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