Il raconte qu’à son retour du Liban, expérience qui lui permet de « rompre les amarres familiales », il s’inscrit, sur proposition de Léon Blum, au groupe de Belleville de la section du 20e de la SFIO puis rencontre Jean Zyromski, le secrétaire fédéral, au local de la fédération socialiste de la Seine, qui ne se résigne pas à ce que son parti ait perdu sa base ouvrière au profit des bolcheviques du parti communiste. Marceau Pivert, l’adjoint de celui-ci, est plutôt luxemburgiste et libertaire. Tous deux resteront fidèles à leur objectif de « déborder le parti communiste par la gauche, à travers et au sein de l'authentique prolétariat ». Écœuré par l’électoralisme de la SFIO, il cesse de cotiser à partir de mars 1931. Il rencontre également Pierre Monatte, vétéran du syndicalisme révolutionnaire, qui lui propose de collaborer au Cri du peuple, hebdomadaire publié par ses camarades de la minorité syndicale de la CGT, ainsi qu’à La Révolution prolétarienne, organe mensuel de la Ligue syndicaliste. Il rejoint aussi le très fermé Syndicat des correcteurs.
La maison du peuple de Brest, désertée, le désespère. Les « mortelles divisions », alimentées par les chefs réformistes, au sein d’un « mouvement spontané des masses » sur lequel il est envoyé, à Lille, « immense agglomération de bagnes industriels », puis l’échec d’une mobilisation des mineurs du Nord, le lock-out contre les ouvriers du bâtiment syndiqués, à Lyon, lui permettent de comprendre la réalité des luttes sociales.
Pour Le Cri du peuple, il est chargé de pourfendre la « gendarmerie spéciale pour grèves », dont les effectifs viennent d’être renforcés, puis les « soutanes » pour contrer « l'intempestive irruption du catholicisme social en milieu prolétariat ». On lui laisse carte blanche sur la question brûlante mais peu explorée de la lutte anticolonialiste. Il propose son papier Tempête sur l’Indochine à l’hebdomadaire Monde d’Henri Barbusse, soutenu financièrement par Moscou mais ouvert à tous les intellectuels de gauche, puis aide de jeunes étudiants marocains à rédiger et publier une brochure : Tempête sur le Maroc, acte de naissance d’un mouvement national qui allait devenir le comité d'action marocaine. Fin 1930, il participe à la campagne du Comité des 22 en faveur de l’unité syndicale, qui sera rejeté par le congrès de la CGT au gymnase Japy en septembre 1931. Le 7 janvier 1931, il a assisté aux obsèques « à [ses] yeux, prémonitionires », du maréchal Joffre, alors que que plus de six millions d’Allemands viennent de voter Hitler, dans un pays qui n’a pas tenu ses promesses de désarmement, face à une Pologne provocante, armée et financée par la France. « Non, la guerre, si elle éclatait un jour, ne serait pas notre guerre. De 1930 à 1939, notre pacifisme révolutionnaire ne s'est jamais relâché. Nous avons été, mes coéquipiers et moi, des antifascistes pour qui c'était une erreur mortelle de combattre le fascisme par le moyen de la guerre impérialiste. » Lors de son voyage dans ce pays, en été 1932, (voir : LA PESTE BRUNE), il a pu constater l’hostilité à l'unité d’action – à défaut d'unité organique – des directions centrales des deux partis ouvriers, malgré la forte pression de la base. Le récit de son second voyage, au printemps 1933, paru dans Le Populaire, se heurte à l'incrédulité du public, y compris dans les milieux socialistes. Les mêmes causes engendrant les mêmes effets, il voit « le fascisme gagner la France à larges enjambées ». « Le fascisme est essentiellement offensif : si nous le laissons prendre les devants, si nous restons sur la défensive, il nous assommera. » Il fréquente « le ban et l’arrière-ban de l’émigration politique indépendante », notamment chez René Lefeuvre, qui leur ouvre les colonnes de son mensuel de culture révolutionnaire : Spartacus (Voir : LA VÉRITABLE HISTOIRE D'UN PETIT GARS MONTÉ À PARIS POUR FAIRE LA RÉVOLUTION), mais aussi Magdeleine Paz et Simone Weil.
Il se retrouve en Autriche, pendant l’été 1935, où l’Anchluss est largement attendu et réclamé. Le 26 mai 1933, est enfin créé en France un Front commun contre le fascisme. À la fin de cette année, il s’entretient avec Trotski, réfugié à Barbizon, et rapporte ce qu’il a « pu voir de ce qui se déroulait dans un minuscule champ visuel », place de la Concorde, le 6 février 1934. Il explique comment, « par la volonté des trusts », les bandes fascistes ont tenté de faire pression sur le Parlement, pour renverser la majorité et amener au pouvoir un gouvernement de droite, dirigé par Gaston Doumergue, qui devait doter le pays d'une constitution autoritaire. Daniel Guérin raconte alors les coulisses de la préparation des ripostes unitaires de la gauche : manifestation du 9 et grève suivie par 5 millions de travailleurs, le 12 février, avec une nouvelle manifestation cours de Vincennes. Trois mille comités de vigilance se constituent dans toute la France. Doriot, le maire communiste de Saint-Denis, milite contre son comité central pour l’unité d’action qu’avait refusée le parti communiste allemand, ce qui devait lui coûter la vie. Mais Staline lui coupa l’herbe sous le pied et se prononça « en faveur du front unique hier honni ». Des négociations sont entamées le 11 juin et un pacte est signé le 27 juillet. En tant qu’intellectuel, Daniel Guérin se retire alors un temps de la lutte pour se consacrer à l’étude. Il souhaitait exposer les véritables raisons de la victoire fasciste, démasquer les défaillances des partis ouvriers vaincus, « convaincre le lecteur qu’on ne pouvait pas combattre le fascisme en s'accrochant à la planche pourrie de la démocratie bourgeoise ». Mais FASCISME ET GRAND CAPITAL paru trop tard, en juillet 1936, alors que « le mouvement ouvrier était déjà fourvoyé, irréparablement, dans une direction contraire à celle qu'on l’adjurait de prendre ; sous couleur de combattre le fascisme, il s'était accouplé avec une démocratie bourgeoise en putréfaction ».
L’auteur explique comment le Traité de Versailles n’a pas été respecté par la France qui, poussée par les marchands de canons, a refusé de procéder au désarmement, parallèlement à l’Allemagne, poussant Hitler a mettre en marche un « gigantesque réarmement ». Le 2 mai 1935, Pierre Laval, représentant de la bourgeoisie, signe un traité d’assistance mutuelle en cas d’agression allemande avec… Staline ! Suivi, en février 1936, du pacte franco-soviétique, il servira de prétexte à Hitler pour remilitariser la Rhénanie. Seul un Comité de liaison contre la guerre et l’union sacrée, comptant Henry Poulaille, Simone Weil, Magdeleine Paz, Jean Giono,… la gauche socialiste de Marceau Pivert, les trotskistes, les syndicalistes révolutionnaires de Pierre Monatte et quelques libertaires, manifesta sa réprobation.
Un meeting à la Mutualité, en juin 1935, réunit pour la première fois à la tribune Daladier, Blum et Thorez, puis un autre le 14 juillet, qui aboutit à la constitution d'un Comité d'organisation du rassemblement populaire, dont le programme, publié en janvier 1936, devait s’avérer « d’une insuffisance criante ». Il explique comment le Front populaire a été le fruit d’une stratégie orchestrée par l’URSS, sauf que la SFIO sortit en tête des urnes.
Daniel Guérin raconte la naissance de la Gauche révolutionnaire à l’automne 1935 qui, par égard pour le Front véritablement populaire, l’unité d’action antifasciste animée par les organisations ouvrières, politiques et syndicales, se laissa entrainer dans la mésalliance du radicalisme bourgeois et du stalinisme, espérant convaincre les masses de passer à l’action directe extra-parlementaires, consciente toutefois d’aider, dans une certaine mesure, à la propagation d’une duperie. Il revient sur la naissance du « mythe Blum », le 13 février 1936, lorsque la voiture de celui-ci est bloquée par un cortège d’extrême droite. Marceau Pivert sera le « metteur en scène de ce culte », initié aux « techniques de propagande totalitaire » par Serge Tchakhotine. Selon les congrès socialistes internationaux du début du siècle, le socialisme ne devait pas participer au gouvernement dans la société bourgeoise. Mais Blum avait distingué l’exercice du pouvoir de la conquête révolutionnaire de celui-ci, promettant de tirer du régime le maximum de conquêtes sociales. Cependant, le passage de l’exercice à la conquête pouvait sembler imminent, avec la montée de « la température populaire ». En effet, avant même que le gouvernement de Blum ne soit installé, la grève générale faisait tache d’huile. Les accords de Matignon, signés en hâte, dans la nuit du 7 au 8 juin, pour « ramener dans son lit le torrent populaire », ne suffirent pas, malgré les efforts des directions syndicales, à le reprise du travail. Les grévistes, soudain conscients de leur force, discutaient appropriation collective et autogestion. Maurice Thorez déclarait le 12 juin : « Il faut savoir terminer une grève. » Les masses n'étaient sans doute pas révolutionnaires de façon consciente, poussées par des mobiles immédiats : pain et dignité humaine, ni encore sous l'emprise du stalinisme. « C'était donc à nous d'aider les travailleurs à passer de la conscience ou de la demi-conscience à la pleine conscience. En juin 1936, nous avons manqué le coche de l'histoire. » Daniel Guérin explique que les comités locaux organisaient les luttes, avant de subir « la colonisation stalinienne ». Lui même, aux Lilas, eut l’impression d’être responsable d’un petit soviet et s’appliquait à orienter les grèves vers une issue révolutionnaire, même si, chargé de négocier avec les patrons, il devait finalement « conclure des accords de Matignon à l'échelle locale ». De même, il reconnait avoir trop joué le jeu de la légalité syndicale, en empruntant la voie verticale plutôt que de chercher à nouer des liaisons latérales en vue de la création d’un organisme fédérateur des comités locaux.
En dépit de l’ordre de Thorez, les grèves se poursuivirent, y compris après l’accalmie du mois d’août, due à l’application des congés payés, notamment pour contraindre le patronat à respecter les nouvelles lois sociales. Le 7 octobre, les force de l’ordre forcent les portes d’une chocolaterie parisienne. Puis, « l’arme invisible chère au père Ubu : la Phynance » fut utilisée, avec une dévaluation de la monnaie de 37%, le 1er octobre, entraînant une hausse des prix de 53,6 % pour les denrées alimentaires, entre avril 1936 et avril 1938, et de 73,3 % pour l'habillement. « Les augmentations de salaires de Juin 36, accordées par le patronat d'une main, étaient reprises de l'autre. » Longtemps « capti[ve] de l’expérience", la Gauche révolutionnaire rompt le cordon ombilical qui l’attache au pouvoir au début de 1937, mais pas avec la SFIO, où se trouvent les masses. Ses effectifs et son prestige s’accroit encore, en juin, quand Blum « déserte » le pouvoir. Les relations avec les communistes s’enveniment alors que Staline assassine et enterre la Révolution en Espagne. Les rapports de force et les désaccords sont recensés et analysés très en détail. Le refus du ralliement à l’union sacrée vaudra au mouvement pivertiste son expulsion houleuse et abusive de la SFIO, débouchant sur la création de l’éphémère Parti socialiste ouvrier et paysan (PSOP). Puis, « la crise de Munich bouleversa toutes les formations politiques, des plus grandes aux plus modestes. Chacune éclata en deux tronçons, l'un belliciste, l'autre pacifiste et, au-delà des partis, la classe elle-même se scinda en deux camps. La logique de cette ligne de partage devait conduire les uns à l'union sacrée de septembre 1939 et au gaullisme, les autres au fascisme de Vichy et à la collaboration avec l’occupant. »
Il évoque encore son exil en Norvège, ses espoirs dans les luttes anti coloniales, la mort de Trotski, etc.
L’avant-propos de Charles Jacquier retrace rapidement la vie de Daniel Guérin et revient sur la réception de cet ouvrage, en 1963, puis en 1970 lors de la réédition par Maspero.
Un témoignage éclairant sur les coulisses du Front populaire.
Ernest London
Le bibliothécaire-armurier
FRONT POPULAIRE, RÉVOLUTION MANQUÉE
Un témoignage militant
Daniel Guérin
Avant-propos de Charles Jacquier
Postface de Barthélémy Schwartz
504 pages – 25 euros
Éditions Agone – Collection « MémoireSociales » – Marseille – Octobre 2013
agone.org/livre/frontpopulairerevolutionmanquee/
Première édition : Juillard, 1963.
Voir aussi :
LA VÉRITABLE HISTOIRE D'UN PETIT GARS MONTÉ À PARIS POUR FAIRE LA RÉVOLUTION
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