Dix-huit articles balayent l’œuvre de David Graeber : sa conception du care, l’origine non occidentale de la démocratie, l’histoire de la dette et le concept de bullshit jobs,… reprenant principalement des notions développées par ailleurs.
IL N’Y A JAMAIS EU D’OCCIDENT
Il souligne l’usage abusif du terme « démocratie », justement détesté par les hommes politiques du XIXe siècle parce qu’il désignait la gestion collective des affaires publiques par des communautés dans le cadre d’un processus ouvert et relativement égalitaire de discussion, jusqu’à ce qu’ils en bricolent le sens, s’inscrivant dans une tradition remontant à l’Antiquité grecque, pour le restreindre à la démocratie représentative.
Il critique la thèse sur « le choc des civilisations », défendue par Samuel P. Huntington en 1993, lui reprochant d’opposer un Occident, défini par des « concepts occidentaux » arbitraires, opposé à des civilisations définies en termes religieux et non pas géographiques. Il pointe les incohérences et dénonce la notion d’Occident reposant sur « un brouillage constant de la frontière entre traditions textuelles et pratiques ordinaires » et montre que « l'islam ressemble sous bien des aspects à ce qui sera plus tard désigné comme la “tradition occidentale“ » et que c'est en se rapprochant de l'islam que « les habitants des royaumes barbares de l'Europe médiévale sont venus à ressembler à ce que nous appelons aujourd'hui l’“Occident“ ».
Il rappelle que de nombreuses communautés égalitaires – bien plus égalitaires que l’Athènes du Ve siècle avant notre ère – ont existé tout au long de l'histoire humaine, recourant à une forme ou une autre de recherche du consensus. « La prise de décision par consensus est typique des sociétés où il n'existe aucun moyen de contraindre une minorité à se plier à la volonté de la majorité – soit parce qu'il n'y a pas d'État disposant du monopole de la coercition, soit parce que l'État n’a ni l'intérêt ni l'habitude d'intervenir dans les affaires locales. » La Grèce antique, une des sociétés les plus compétitives de l'histoire, avait tendance à faire de toute chose un objet de rivalité publique : l'athlétisme, la philosophie, la tragédie, etc. Le mot « démocratie » – de kratos, la force, voire la violence, et non pas de archos – semble avoir d’ailleurs été forgé comme une insulte par ses détracteurs élitistes qui se retrouvaient confrontés aux émeutes, seul moyen pour la volonté populaire de se manifester, chaque fois qu'était supprimé la démocratie sous ce prétexte. Les combats de gladiateurs et les jeux du cirque romain, avec la décision populaire d’ôter ou d’épargner la vie des combattants, étaient promus, comme « miroir des horreurs », bien loin des procédures de l’agora athénienne. « Tout se passait comme si une élite autoritaire s'efforçait de fournir au public une vision cauchemardesque du chaos qui résulterait inévitablement d'une prise de pouvoir populaire. »
Au temps des révolutions, la plupart des hommes politiques, en France et aux États-Unis, étaient ouvertement antidémocrates, se considérant comme les héritiers de cette « tradition occidentale » et cherchant à imiter l'idéal de la république romaine. Ce n'est qu'à mesure que le droit de vote s’étendait, dans les premières décennies du XXe siècle, qu'ils commencèrent à accepter le terme et à se revendiquer démocrates, tout en s’engageant dans une politique délibérée de soutien aux élites réactionnaires. Puis, « l'opposition à l'expansion européenne, qui s'est manifestée très tôt un peu partout dans le monde, semble avoir été menée au nom de ces “valeurs occidentales“ que les Européens eux-mêmes n'avaient pas encore adoptées. »
David Graeber revient également sur le débat autour de « l’influence », à propos de l'inspiration de certains aspects de la Constitution américaine (l’idée de former une fédération de colonies, les valeurs d’égalité et de liberté personnelle) par la ligue des Six-Nations. Il suggère également que Hobbes se serrait inspiré des fétiches qui régissaient le commerce en Afrique pour élaborer sa théorie du contrat social, et l’État-nation moderne viendrait du modèle d'administration chinois.
Il relève, enfin, les contradictions inhérentes aux prétentions démocratiques de l’État moderne : « Depuis deux siècles, les démocrates tentent de greffer l'idéal d'un pouvoir exercé par le peuple sur l'appareil coercitif de l'État. Mais au bout du compte, ce projet ne fonctionne tout simplement pas. Par nature, les États ne peuvent jamais être véritablement démocratisés. Après tout, ils ne sont rien d'autres que des modes d'organisation de la violence. Les fédéralistes américains ne manquaient pas de lucidité lorsqu'ils soutenaient que la démocratie est incompatible avec une société fondée sur les inégalités de richesse, puisque protéger ces richesses suppose un appareil de coercition capable de contenir la “populace“ que la démocratie entend précisément émanciper. »
Cet article, initialement paru dans le numéro 26 de la Revue du Mauss (2005), constitue un chapitre de LA DÉMOCRATIE AUX MARGES.
LA FINANCE N'EST QU'UN SYNONYME POUR DÉSIGNER LA DETTE DES AUTRES
Dans cet entretien avec Hannah Chadeayne Appel, paru dans Radical History Review, en 2014, David Graeber revient sur ses parents et raconte comment il a rencontré l’anarchisme, comment il a quitté sa « bulle universitaire » au moment de Seattle, en 2000, puis contribué à l’émergence du mouvement Occupy. Il explique que la financiarisation est « une collusion avec l'État, via des formes sophistiquées de corruption, pour modifier la loi et enfoncer toujours plus les gens dans la dette, afin que leurs revenus alimentent directement le secteur de la finance, de l'assurance et de l'immobilier ». « Dans les années 1950, le patron de Général Motors pouvait affirmer que “ce qui est bon pour GM est bon pour l’Amérique“, et ce n'était pas absurde. L'entreprise payait alors 60 à 70 % d'impôt, ses dirigeants jusqu'à 90 %. Les bénéfices colossaux retournaient pour l'essentiel à l'État, qui finançait routes, autoroutes et infrastructures pour les voitures. Le système tournait en cercle vertueux. » Cinquante ans plus tard, cette entreprise ne verse plus d'impôts, ne gagne plus d'argent avec la vente de voitures mais avec la finance. Il évoque alors son ouvrage DETTE : 5 000 ANS D’HISTOIRE, et déclare opérer « une synthèse entre l'école marxiste post-opéraïste autonome, les traditions post-keynésiennes et les approches anthropologiques », « à la croisée des traditions marxienne et maussienne ».
LE PHÉNOMÈNE DE JOB À LA CON
Selon la théorie économique, la concurrence du marché est censé faire disparaitre les « emplois inutiles », détournant la rage de ceux qui sont eux-mêmes persuadés que leur travail ne sert à rien », contre « ceux qui ont la chance d’exercer une activité qui a véritablement du sens ». Ce texte constitue la préface de BULLSHIT JOBS.
EN FINIR AVEC L’ÉCONOMIE
Il explique que l’économie n’est aujourd’hui pas enseignée comme une histoire de controverses, un foisonnement de courants théoriques souvent rivaux – comme les autres sciences sociales – mais comme la découverte progressive de vérités mathématiques universelles et indiscutables. La monnaie moderne n’est que du crédit que les banque créent chaque jour à partir de rien. Les partisans de la théorie quantitative de la monnaie domine les débats alors même qu’elle est fausse : « Doubler la quantité d'or dans un pays n'aura aucun impact sur le prix du fromage si tout cet or va aux riches et qu'ils l’enterrent simplement dans leur jardin. ». Ce qui importe vraiment c'est la dépense. S’il s’en prend ainsi à quelques hypothèses tenues pour certitudes, il reconnait que demeure ardue la tâche de rompre leur « emprise théologique ».
RINCEZ LES RICHES
Conversation avec Thomas Piketty, modérée par Joseph Confavreux et Jade Lindgaard, publiée par Médiapart en 2013.
Piketty explique ne pas être opposé à l’annulation de la dette, proposée par Graeber, mais pas convaincu non plus, lui préférant « un impôt progressif sur le patrimoine, avec des taux très élevés en haut de l'échelle ». Graeber lui répond qu’elle aura très certainement lieu et qu’il l’évoque surtout comme changement de cadre conceptuel, afin de s’approprier ce processus pour en orienter l’issue de façon positive, d’imaginer d'autres formes de contrat social, renégociables démocratiquement.
LA CULTURE COMME ACTE DE REFUS CRÉATIF
David Graeber explique qu’aucune culture n’existe en vase clos mais que toutes sont en interaction constante les unes avec les autres, et fonctionnent souvent comme le rejet délibéré d'autres cultures, selon un processus de schismogenèse. Il s’appuie en particulier sur l’histoire de Madagascar qu’il connait bien.
LA HAINE COMME TABOU POLITIQUE
Alors que la haine est aujourd’hui « un tabou politique » et « la seule émotion intrinsèquement illégitime », il montre qu’elle a toujours fait « partie intégrante du tissu de la vie sociale » et qu’elle suscite des relations de solidarité en vue de son dépassement.
LES ZONES MORTES DE L'IMAGINATION
Confronté à une importante paperasserie administrative pour la prise en charge de sa mère après plusieurs AVC, il réalise que cette bureaucratie occupe peu de place dans la littérature ethnographique alors qu’elle produit aujourd’hui plus d’effets sociaux concrets que n’importe quel autre rituel. La littérature s’en est parfois emparée, de Kafka à Borges, pour souligner « l'absurdité comique de la vie bureaucratique » et sa violence latente, en ce qu’elle impose « des décisions arbitraire en court-circuitant les formes de discussion, de clarification et de renégociation propres aux relations sociales égalitaires ». Son analyse le conduit à montrer que « la matraque du policier est le point précis où l'impératif bureaucratique de simplification rencontre le monologue étatique de la force coercitive. Il est donc logique que la violence bureaucratique prenne d'abord la forme d'agressions dirigées contre ceux qui persistent à défendre des schémas ou des interprétations divergentes. »
LE THÉÂTRE DE LA BRUTALITÉ
Rappelant que « la grande majorité des hommes ont refusé de consacrer leur existence à se préparer à la guerre, même lorsque cela semblait dans leur intérêt immédiat », David Graeber cherche à comprendre pourquoi nous avons pu créer des institutions qui non seulement encouragent des comportements cruels mais aussi considèrent que ceux qui les adoptent sont admirables. Il explique que Sa Majesté des mouches n’est pas du tout l’histoire d’une brute qui échappe à l’autorité rationnelle des adultes et rétablit la loi de la jungle mais « une méditation sur les techniques réfléchies de terreur et d’intimidation qu’employaient les publics schools britanniques pour former les enfants de l'élite à devenir des administrateurs capables de gouverner un empire. Loin de naître d'une absence d'autorité, ses techniques avaient précisément pour but de forger un certain type d’autorité masculine, froide et calculatrice. » Or, la littérature psychologique sur le harcèlement néglige largement le rôle de l'autorité institutionnel. Il analyse le fonctionnement de la « dynamique triangulaire entre le harceleur, la victime et les spectateurs », lesquels refusent d’agir face à l’agression, la « structure profonde du harcèlement » et l'impunité établie par « le sophisme du “Vous deux, ça suffit !“ ».
JE N'IMAGINAIS PAS À QUEL POINT LE VIOL ÉTAIT RÉPONDU. ET PUIS JE L'AI PRIS EN PLEINE FIGURE.
Il raconte le manque de confiance de sa mère, qu’il explique par la « rabaissement » que subissent en permanence les femmes.
DE LA PHÉNOMÉNOLOGIE DES MARIONNETTES GÉANTES
Alors que le public ne semble retenir des mobilisation du mouvement « antimondialisation » que les personnes en noir qui cassent des vitrines et les immenses marionnettes colorées, il s'interroge sur la haine que voue la police américaine à celles-ci. Il rappelle qu’après Seattle, le mouvement a été fragilisé parce qu'il avait atteint en un temps record ses objectifs immédiats : paralysie du processus de l'OMC, enterrement des grands projets de libéralisation du commerce mondial. Il analyse les discours des autorités dénigrant des manifestants bien inoffensifs, comme destinés aux policiers pour les inciter à réprimer durement ceux dont ils pourraient partager les revendications. Il en arrive à la conclusion que « la police est un corps d'administrateurs armés, occupant les échelons inférieurs de la bureaucratie, formés à appliquer méthodiquement la force physique pour contribuer à la résolution de problèmes administratifs. Les policiers ne sont rien d'autres que des bureaucrates armés. »
ÊTES-VOUS ANARCHISTE ?
« Être anarchiste, c'est simplement croire que les êtres humains peuvent se comporter de manière sensée sans qu’on les y force. » La position anarchiste repose sur l’idée que le pouvoir corrompt et celle que « les êtres humains sont, dans des conditions ordinaires, aussi raisonnables et décents qu’on les autorise à l’être, et qu'ils peuvent organiser leur vie collective sans qu'on leur dicte la marche à suivre ».
UNE ARMÉE DE ALTRUISTES
« SE SOUCIER DE TROP »
LA RÉVOLTE DES CLASSES DU CARE
Il explique comment la conception du travail comme punition, comme imitation de la création divine et comme mortification éducative et autodiscipline, empêche de considérer comme absurde la situation actuelle qui dévalorise les professions qui consistent à aider les autres au contraire de celles qui relèvent de ce qu’il nomme le « féodalisme managérial ».
UN AUTRE MONDE DE L’ART. PARTIE I : COMMUNISME ARTISTIQUE ET RARETÉ ARTIFICIELLE
LE MUSÉE DU CARE
À QUOI BON SI ON NE PEUT PAS S'AMUSER ?
Il développe la thèse fort intéressante selon laquelle il existe un principe ludique au fondement de la réalité physique.
Délibérément, nous n’avons rapporté que brièvement certains passage déjà traités dans les ouvrages correspondants.
Excellente introduction à l’œuvre et à la pensée de David Graeber, qui permet ensuite de s’orienter (ou pas) vers ses autres titres.
Ernest London
Le bibliothécaire-armurier
IL N’Y A JAMAIS EU D’OCCIDENT
Les essais inédits d'un penseur aussi brillant que radical
David Graeber
Traduction de Vassily Pigounidès
Avant-propos de Rebecca Solnit
Introduction de Nika Dubrovsky
465 pages – 25 euros
Éditions Les Liens qui libèrent – Paris – Mars 2026
www.editionslesliensquiliberent.fr/livre-Il_n_y_a_jamais_eu_d_Occident-9791020922403-1-1-0-1.html
Du même auteur :

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire