8 octobre 2026

NI DROITE NI GAUCHE

Alors que l’historiographie traditionnelle a défendu un corpus d’idées reçues fondé sur le postulat de la spécificité française, supposée immunisée face au phénomène fasciste, par sa tradition républicaine, Zeev Sternhell, professeur d'histoire des idées à l'université hébraïque de Jérusalem, montre comment la France a produit, à côté d'une tradition politique rationaliste, universaliste et humaniste, son antithèse organiciste, particulariste, reposant sur un relativisme moral doublé d’irrationnel qui dès la fin du XIXe siècle entre en révolte contre la démocratie, le libéralisme, les Lumières. Le fascisme n'est pas un simple produit de la Grande Guerre et le régime de Vichy un accident de parcours mais émane d’un refus continu de la démocratie, d’une longue tradition de combat contre ses principes philosophiques et ses bases morales. Il montre comment l’œuvre de destruction intellectuelle et morale menée par « le nationalisme de la terre et des morts et son corollaire l'antisémitisme », a conduit à Vichy.

Dans une préface inédite d’une centaine de pages, intitulée Morphologie et historiographie du fascisme en France, il met en lumière la distinction faite par la génération intellectuelle de l’entre-deux-guerres entre conscience morale et compréhension historique, en France comme en Allemagne et en Italie,  laquelle explique leur attrait pour le fascisme. « L'idée selon laquelle, au-delà des phénomènes sociaux, au-delà de l'Histoire et de la culture, on retrouve toujours l'infrastructure raciale est à partir de la seconde moitié du XIXe siècle une idée reçue. Le plus souvent, c'est une réponse à la fois au marxisme et au libéralisme des Lumières. » Il explore, d’une part le parcours, les théories raciales (ainsi que celle du « double jeu » de Pétain) et l’influence d’Alfred Siegfried, l’interprétation de René Rémond qui aboutit à l’idée d’immunité française, qui n’a reçu aucune critique avant les années 1990, d’autre part, et propose une autre cartographie des droites françaises, dont un courant nationaliste, proche de la tradition volkisch en Allemagne. « Tous les principes qui sous-tendent la législation de Vichy sont inscrits dans le programme du nationalisme des années 1890. Cette autre tradition, contrairement à une certaine idée reçue, fort commode pour les susceptibilités nationales, est loin d'être dans la France du XXe siècle une idéologie marginale. Au contraire : son influence sur l'évolution des mentalités est considérable et imprègne la société à un degré infiniment plus important que l'on ne voudrait l'admettre. » La comparaison entre les régimes de Vichy et de Mussolini, est fort intéressante. « À la thèse immunitaire en France fait pendant la thèse “accidentelle“ en Italie et en Allemagne. Le “fascisme parenthèse“ dans la péninsule, le “nazisme imitation du stalinisme“, réponse au danger bolchevique et simple produit de la Première Guerre mondiale, remplissent la même fonction salvatrice que la thèse immunitaire française. » Il explique comment et pourquoi elle a réussi à s’imposer aussi longtemps.
L’auteur prévient que l’objet de son étude est l’imprégnation fasciste de certains courants de pensée, y compris le glissement à partir d'écoles traditionnellement associées à la gauche. Il considère que le déterminisme biologique n'est pas un élément constitutif du fascisme, et distingue les conditions de son éclosion de celles qui permettent la conquête du pouvoir. Ainsi, Hitler a tenté un punch à Munich en 1923, pour avoir mal compris le sens de la « marche sur Rome ». En été 1924, Lyautey propose de tenter un coup de force aux quatre maréchaux valides. Un seul refuse : Pétain. La Roque restait attentif. Ses Croix-de-Feu étaient la seule des nombreuses ligues à constituer un mouvement de masse, comptant, devenues PSF, jusqu'à 600 000 adhérents en novembre 1936, tandis que le Parti communiste n'en comptait que 284 000 et le Parti socialiste 200 000. Dans les années 1930, la synthèse du « national » et du « social » était « le mot code pour désigner cette troisième voie entre le libéralisme et le marxisme ». L'instauration d'une dictature fasciste, en France, en Italie, comme en Allemagne ne s'explique pas seulement par la défaite de 1918, le chômage et l'inflation, la révolution soviétique, mais s'articule sur « une détresse intellectuel et morale » : « Trop de gens en Europe avaient été trop longtemps profondément convaincus de l'infériorité morale et intellectuelle de la culture des Lumières, rationaliste, universaliste et humaniste, face à la culture tribale du nationalisme du Sang et du Sol. » Il réfute la thèse qui considère le fascisme et le communisme comme « deux frères la fois complices et ennemis ». « Le fascisme s'inscrit dans la lignée historiciste et il constitue la mise en œuvre la plus dramatique et la plus extrême des principes particularistes – nationalisme, racisme – et le refus le plus extrême de principes universels et abstraits – droits de l'homme, unité du genre humain ou lutte des classes. »


Avec cet ouvrage, donc, Zeev Sternhell entend montrer que c'est en France que la droite radicale a acquis le plus rapidement les caractéristiques essentielles du fascisme, à la veille de la Grande Guerre. Le mot n'existait pas alors mais le phénomène était déjà là, produit d'une crise de la démocratie libérale et d'une crise du socialisme, n'attendant que l'éclosion des conditions socio-économiques propices pour devenir une force politique. L'interprétation marxiste officielle de l’entre-deux-guerres, selon laquelle le fascisme ne serait qu'une « créature du capitalisme monopolistique » et son idéologie, « une simple rationalisation des intérêts impérialistes », a constitué un obstacle majeur à une compréhension du phénomène.
C’est Maurice Barrès (1862-1923) qui a donné au fascisme « sa première expression » et a vu la possibilité, la nécessité de fondre le socialisme et le nationalisme. Puis Georges Sorel (1847-1922), fondateur du syndicalisme révolutionnaire, a défendu l’union des deux classes antagonistes, le prolétariat et la bourgeoisie. Maurrassiens et syndicalistes révolutionnaires fondent le cercle Proudhon en décembre 1911, synthèse socialiste–nationale, négation de la démocratie et des principes de 89, animé par Georges Valois (1878-1945) et Édouard Berth (1875-1939), pour fournir un cadre commun « aux nationalistes et aux anti-démocrates dits de gauche » (selon Valois). La génération de 1930 reprendra, en les amplifiant, ces préoccupations des hommes de 1890. L’auteur précise également que « du boulangisme à la collaboration, la gauche française n'a cessé d'alimenter les formations de droite et d'extrême droite, les mouvements pré-fascistes ou déjà pleinement fascistes », par volonté de rupture avec l'ordre libéral et pour la révolution, quelle qu'en soit la nature. À la fin des années 1880, des blanquistes, des communards et des radicaux d'extrême gauche rejoignent le boulangisme pour abattre la république bourgeoise et libérale. La « deuxième génération de transfuges » a commencé son revirement avant la Grande Guerre, grâce à la synthèse sorélienne des deux forces qui s'opposent à la démocratie libérale, le socialisme et le nationalisme : une forme de révisionnisme idéaliste qui constate l’échec du déterminisme marxiste, un socialisme éthique. La nation remplace le prolétariat. Convaincu par la guerre que le moteur de l'histoire n'est pas la classe mais la nation, Gustave hervé fonde un parti socialiste national. Pour Sorel et Lagardelle, l'affaire Dreyfus – qui fait de la France le centre de l’agitation antisémite en Europe – est une mystification de la bourgeoisie qui fait appel à la force révolutionnaire du prolétariat pour sauvegarder ses propres intérêts. La démocratie constitue donc l'arme la plus efficace de la bourgeoisie. La troisième source qui alimente le phénomène des transfuges est une forme d'antimarxisme, de révisionnisme postmarxiste. Ce socialisme national émerge dès la fin des années 1880 et se perpétue jusqu'à la Seconde Guerre mondiale. Son véritable idéologue est le socialiste belge Henri De Man, auteur de Au-delà du marxisme, en 1926. En 1933, Marcel Déat fonde le Parti socialiste de France qui propose de changer le monde sans passer par le marxisme. « Pour l'essentiel, l'idéologie fasciste est un refus du “matérialisme“ – le libéralisme, le marxisme et la démocratie ne représentent que les différentes facettes du même mal “matérialiste“ – et elle se veut génératrice d'une révolution spirituelle totale. L'activisme fasciste, coiffé d’élitisme, préconise un pouvoir politique fort, libre des entraves de la démocratie : émanation de la Nation, l'État représente la société dans toutes ses classes rassemblées. »

La réaction antirationnaliste repose sur « les nouvelles sciences de l'homme et les nouvelles sciences sociales, la biologie darwinienne, la philosophie bergsonnienne, l'histoire selon Renan et Taine, la psychologie sociale selon Le Bon tout comme l'école italienne de sociologie politique – Pareto, Mosca, Michels ». Ces nouvelles sciences sociales fournissent un cadre conceptuel à la réaction antilibérale et antimarxiste. Le déterminisme biologique et psychologique irrigue les œuvres de Le Bon, Vacher de Lapouge, Barrès et Drumont, débouchant sur le racisme. Le rationalisme et l’esprit critique sont remplacés par l'émotion, l'enthousiasme, la spontanéité irréfléchie surgie du tréfonds de l'inconscient populaire. « L’anti-intellectualisme se double d'un populisme démagogique qui décrie la parole et l'intelligence et prône le culte de l'action, de l'énergie, de l'élan et de la force. » Cette pensée nationaliste du tournant du siècle est « une idéologie des masses par excellence, faite pour encadrer et mobiliser les nouvelles couches urbaines ».
L’auteur montre comment un réflexe de défense républicaine intervient à chaque crise, contre le boulangisme, le dreyfusisme et le 6 février 1934, avec une coalition des gauches, marxiste orthodoxe et socialiste. À un même glissement vers le centre répond symétriquement l'apparition d'une nouvelle force plus agressive et plus radical, à droite : l’Action française après la débâcle de l'antidreyfusisme, le cercle Proudhon dont sera issu Le Faisceau de Georges Valois, au lendemain de la guerre.
Avec le boulangisme, l'antisémitisme fait son apparition sur la scène politique et les premiers socialistes nationaux découvrent sa puissance mobilisatrice et sa force révolutionnaire. Au-delà de la haine du juif, c'est une conception politique qui tend à l'union de toutes les classes sociales, de tous « les bons Français ».

La critique du marxisme du début du siècle aboutit à deux courants : le révisionnisme libéral, de type Bernstein et Jaurès, basé sur un compromis avec l’ordre établi, et le « gauchisme » d’avant 1914, qui le refuse, ainsi que ses valeurs. Ces derniers rencontreront les néo-nationalistes dans leur combat contre le matérialisme. Sorel dénonce la société bourgeoise, individualiste, libéral et décadente, propre à « l'égoïsme chrétien » et bourgeois. Zeev Sternhell explore les origines et l’évolution de la pensée de ce dernier. Le marxisme est « enraciné dans la philosophie mécaniste du XVIIIe siècle ». Sorel remplace ses fondements rationalistes, hégéliens, par la nouvelle vision de la nature humaine de Le Bon – le prolétariat n’est qu’une foule conservatrice qu’un mythe doit ébranler mais comme celui de la grève générale ne suffit pas pour qu'il remplisse son rôle de facteur révolutionnaire, ce sera la nation –, par l'anticartésianisme de Bergson, par la révolte de Nietzsche, par les découvertes de la sociologie politique de Pareto et de Michels.

Cette synthèse idéologique ne trouvera un début d'exécution sur la scène politique française que plus de dix ans plus tard. Sorel meurt en 1922. Georges Valois fonde le premier mouvement fasciste en dehors d'Italie, le 11 novembre 1925, fruit d’une dissidence au sein de l’Action française : le Faisceau, dont l'hebdomadaire, Le Nouveau Siècle, paraît depuis février. En 1924, la Légion d’Antoine Rédier avait fusionnée avec les Jeunesses patriotes de Pierre Taittinger, dont beaucoup rejoindront la nouvelle formation. Celle-ci se heurte à l’opposition de toutes les droites coalisées, y compris des ligues, attachées à la conservation des structures de la société mais en lutte contre des hommes en place. Cependant, Valois se considère « au-dessus des partis », ce qu’on appellera dix ans plus tard « ni de droite ni de gauche ». Toutefois, le mouvement se désagrège dès 1926, mais restera « un véritable prototype du fascisme ». Vallois entamera un processus plutôt rare de retour vers la gauche qui le conduira au Front populaire, à la Résistance et à la mort à Bergen-Belsen. L’Action française, par son antisémitisme virulent, s'apparente bien au fascisme mais s’en démarque par son caractère « aristocratique ». En 1940, il sera parmi les premiers fossoyeurs de la République.

Comme Sorel, Henri De Man prend le chemin du révisionnisme après avoir constaté que le prolétariat n'est pas une force révolutionnaire, alors que des millions d'êtres humains viennent de se sacrifier… au nom de la nation. En 1922, il quitte la Belgique pour enseigner à Francfort-sur-le-Main et préparer son ouvrage : Zur Psychologie des Sozialismus dans quel il préconise la liquidation du marxisme. Il défend l’idée que « le concept de l’exploitation est éthique et non économique » et que « le socialisme ne saurait combattre l'égoïsme bourgeois par le matérialisme et l'hédonisme ouvriers ». Il emprunte à Freud le mécanisme du complexe et à Adler l'importance de la communauté humaine pour l’édifications des valeurs dont l'homme a besoin et l'influence du sentiment d’infériorité. Les masses ont toujours besoin « d’emboîter les pas d’un chef, qui représente à leurs yeux tout ce qu'ils voudraient être ». Entre le socialisme orthodoxe et le fascisme, De Man propose une troisième voix : le planisme, un « socialisme pour toutes les classes réunies », fondé sur l'antimarxisme, la négation du capitalisme et l'intégration du prolétariat à la communauté nationale. Toutefois en prônant le corporatisme et l'autoritarisme politique, il contribue fortement à nourrir la mentalité fasciste

L’auteur montre comment dans une volonté de « dépasser le marxisme, en substituant au matérialisme historique une méthode d'analyse psychologique » (selon la formule d'André Philippe, qui a contribué, à la fin des années 20, à populariser en France les idées d'Henri De Man), se sont opérés les glissements de gauche à droite et d'extrême gauche à extrême droite. Marcel Déat se considère le successeur de Jaurès, « le nouveau leader d'un socialisme démocratique et patriote, montant à l'assaut de la vieille citadelle guesdiste », un néo-socialisme. Il fonde donc le PSF fin 1933, puis l’USR en 1935, et mènera, dès juillet 1940, une campagne pour la constitution d’un Parti unique, colonne vertébral d’un État autoritaire.

L’auteur présente plus en détail la théorie planiste, qui rencontre un gros succès en Belgique jusqu’en 1935, « type quasi parfait d'un fascisme orienté vers la technique, vers le gratte-ciel, vers la ville de Walter Gropius et de Le Corbusier », et qui s'oppose à la tendance de Drieu, lequel défend l'ouvrier contre cette grande ville. « Le planisme n'entend pas atteindre la société capitaliste dans son véritable pouvoir de décision économique. Il n'envisage, en fait, que le transfert d'une partie, plus ou moins importante, de ce pouvoir vers l'État. […] Cependant, un tel corporatisme associé à une réforme de l'État dans un sens franchement autoritaire, antiparlementaire, dénigrant toute forme d'internationalisme, et lié à un profond mépris du “matérialisme“, ne pouvait que contribuer à l'imprégnation fasciste. »

Thierry Maulnier, cofondateur et codirecteur de la revue Combat, auteur d’Au-delà du nationalisme, qui joua « un rôle considérable dans le travail de sape de la démocratie », est également présenté. Et d’autres encore, qui se retrouvent dans le rejet radical du matérialisme libéral et marxiste, comme Emmanuel Mounier, fondateur de la revue Esprit, qui collaborera avec Vichy, avant de passer à la Résistance, avec les anciens de l’École des cadres d’Uriage, en 1943. Mais aussi Bertrand de Jouvenel, Hubert Beuve-Méry,…

Zeev Sternhell conclut que « Vichy ne représente ni un accident de parcours ni une aberration, mais bien la suite logique de cet effort de renouveau qui monte tout au long du demi-siècle qui précède la débâcle de 1940 ». Le consensus républicain condamne ces révolutionnaires à l'impuissance jusqu'à ce que la défaite militaire vienne ébranler le pays : les idées assénées pendant un demi-siècle deviennent des idées reçues. « Le nouveau régime bénéficie de l'appui des masses et du concours des élites. »

Étude qui éclaire une période et explique clairement les raisons de l’avénement consensuel du régime de Vichy. Lecture indispensable.

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier


NI DROITE NI GAUCHE
L’idéologie fasciste en France
Troisième édition refondue et augmentée d'un essai inédit
Zeev Sternhell
550 pages – 26,50 euros
Éditions Fayard – Paris – Septembre 2000
www.fayard.fr/livre/ni-droite-ni-gauche-la-france-entre-nationalisme-et-fascisme-lideologie-fascite-en-france/
1088 pages – 16,30 euros
Éditions Gallimard – Collection Folio-Histoire – Paris – Octobre 2012

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