21 octobre 2026

LE JEUNE VICTOR SERGE

En janvier 1991, Claudio Albertani rencontre Vlady, le fils de Victor Serge, au Mexique, sympathise avec lui et recueille ses souvenirs. Au projet initial de les publier avec des dessins inédits, succède l’envie et le besoin d’ajouter d’autres informations contextuelles, « parce que sa mémoire était plus artistique qu’historique ». Puis, il passe à un récit impersonnel, en articulant les anecdotes à ses recherches, dans les archives des journaux, des polices de plusieurs pays et des fonds personnels. Après trois décennies de travail, avec quelques interruptions, parait le premier volume de cette monumentale biographie de Victor Serge, qui se termine avec son arrivée en Russie, en 1919.

Victor Napoléon Lvovitch Kibaltchitch est né à Bruxelles en 1890, enregistré comme apatride, dans une famille d’exilés antitsaristes. Son enfance est marquée par une extrême pauvreté et la faim, une misère matérielle qui a généré chez lui « une conscience sociale aiguë et une solide solidarité de classe », et compensée par « la richesse spirituelle » – bien qu’il soit fort peu allé à l’école. Dès quinze, il travaille et noue de solides amitiés avec trois autres jeunes révoltés : Raymond Callemin, Jean de Boë et Lucien (Luce) Courbe. Ensemble, ils vont former une gauche antiparlementaire « hervéiste » au sein de la fédération bruxelloise des Jeunes Gardes socialistes. En 1906, il donne sa première conférence, sur la Révolution russe. Traités comme des anarchistes, ils décident de former le Groupe révolutionnaire de Bruxelles (GRB), dont leur profession de foi paraîtra dans le numéro 8 du Communiste, en janvier 1908 : « Nous voulons abolir l'État et toutes les institutions ; […] nous voulons remplacer la société capitalisme par une société fondée sur le droit de l'individu à la propriété commune de tous les moyens de production. » Sous le pseudonyme de Le Rétif, Victor Serge y signera de nombreux articles puis dans Le Révolté.
En 1909, il doit se réfugier à Paris où il rencontre Rirette Maîtrejean et les individualistes de L’Anarchie. Cependant, il ne suit pas ses camarades dans l’illégalisme radical qui les conduit dans la « bande à Bonnot », même si ses écrits sont ambigus et lui vaudront cinq ans de prison : « d'une part, une certaine esthétique de la violence le conduit à célébrer les actes des bandits, d'autre part son intelligence politique et son instinct de conservation lui font comprendre que ce n'est pas ainsi qu'il faut procéder, que ses amis sont tombés dans un piège. » Plus la presse se déchainera contre eux, plus il publiera des articles incendiaires pour les défendre, bien qu’il désapprouve leurs actions. Les arrestations, le procès, la prison sont bien sûr longuement rapportés, notamment d’après son récit publié sous le titre LES HOMMES DANS LA PRISON. 
Le 31 janvier 1917, il retrouve sa liberté, mais soumis à un arrêté d’expulsion il part pour Barcelone, alors capitale de l’anarcho-syndicalisme. Au bout de six mois, il va ressentir l’urgence de partir et va remuer ciel et terre pour obtenir un sauf-conduit pour rejoindre la Russie, où il est prêt à s’engager, malgré ses convictions, comme combattant volontaire dans l’armée russe. Sur le bateau au départ de Dunkerque, il rencontre la famille Roussakov, dont la fille, Liouba, deviendra sa compagne. Dans la nuit du 8 février 1919, ils franchissent la frontière finno-russe.

Claudio Albertani s’acharne à démêler et saisir pleinement l’évolution de la pensée de Victor Serge et de ses prises de positions, en confrontant rigoureusement ses écrits successifs, nuançant notamment ses Mémoires. Il retient toutefois un fil conducteur : « la critique du pouvoir et la passion de la liberté, ainsi que le fait de n'avoir jamais été le compagnon de route des totalitaires et des fabricants de mensonges. »
Au-delà du fil biographique, il brosse un portrait très détaillé des mouvements émancipateurs dans le monde et dans les pays traversés, depuis les Narodniki, les populistes, desquels se réclamait (abusivement) son grand-père aux partis et syndicats actifs en Espagne, et il analyse l’influence qu’ils ont pu avoir sur Victor Serge. Ainsi « l’esprit révolutionnaire russe » qu’il a revendiqué toute sa vie, a profondément marqué son anarchisme et sa version du marxisme. Ce récit historique, fortement documenté, est au moins aussi intéressant.

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier


LE JEUNE VICTOR SERGE
Rébellion et anarchie, 1890-1919 (Tome 1)
Claudio Albertani
Traduit de l’espagnol par Christian Dubucq
464 pages – 14 euros
Éditions Libertalia – Montreuil – Octobre 2025
www.editionslibertalia.com/catalogue/poche/le-jeune-victor-serge
Édition originale : Il giovane Victor Serge, BFS edizioni, 2024 et Rébellion y anarquia, El jovien Victor Serge, Pepitas de calabaza, 2025.


De Victor Serge : 

LES HOMMES DANS LA PRISON




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