Le Front populaire a été un phénomène mondial. Quarante spécialistes de la période, sous la direction de Jean Vigreux et Serge Wolikow et par leurs contributions, proposent « une histoire des Fronts populaires dans une perspective mondiale ». Si la France, avec le PCF, constitue le « laboratoire de la nouvelle ligne politique du Komintern, antifasciste, après l’échec du Parti commise allemand (KPD) et de la ligne « classe contre classe », des Fronts populaires hors d’Europe ont existé, comme au Chili.
Le contexte est tout d’abord exposé, tant économique, avec la crise de 1929 et ses conséquences internationales, la contraction du commerce qui provoque un réflexe protectionniste, que diplomatique, notamment après l’arrivée d’Hitler au pouvoir en 1933, l’expansion des régimes fascistes et la marche vers la guerre. « Le coup d'état de Dollfus en Autriche et l'écrasement consécutif de l'insurrection ouvrière au début de l'année 1934, puis la répression de la révolte des Asturies ont la même année contribué à accélérer la prise de conscience de la nécessité d'une action commune des organisations prolétariennes face à la menace fasciste. » L’évolution des relations entre l’Internationale ouvrière socialiste, fondée à Hambourg en 1923, et l’Internationale communiste, est analysée, ainsi que la difficile question de l’unité syndicale. Théo Bernard, par exemple, montre comment les mouvements de grèves s’inspirent mutuellement, en Europe et bien au-delà, tandis que Morgan Poggioli documente l’organisation du ravitaillement des deux millions de grévistes qui occupent leurs usines en France en juin 1936.
Les Fronts populaires français et espagnol sont évidemment étudiés sous tous les angles, l’antifascisme analysé comment élément fédérateur. « La guerre d'Espagne constitue un laboratoire de la solidarité internationale antifasciste. » Ludivine Bantigny montre que « dans cette geste collective de libération, les femmes restent en partie sur le seuil : elles participent, travaillent et luttent, mais certains de leurs droits demeurent suspendus, leur voix comme silenciées par les mots d'ordre masculins. Les femmes ne se contentent pas, pourtant, d'assister à l'histoire : elles en sont des artisanes. » En France, parce que les Radicaux s’y opposent farouchement, le vote des femmes ne sera pas à l’ordre du jour, alors que que la SFIO a inscrit depuis 1906 la cause suffragiste dans son programme.
Édouard Sill scrute « la fabrique du volontariat armé transnational durant l’été 1936 », dont il explique l’élan par « une émotion transmuée par et dans l’antifascisme », plus que par « un mécanisme solidaire d'appartenance à une communauté transnationale, en l'occurrence, le prolétariat » : « Après une série de victoires foudroyantes du fascisme, la guerre civile espagnole offrait une opportunité d'agir, un kairos, une conjonction exceptionnelle du désir et du possible. » Il montre la diversité du phénomène, masquée par le poids écrasant des Brigades internationales, et relativise l'indignation des opinions démocratiques face à la non-intervention, du moins avant le printemps 1937, et les bombardements de Guernica.
L’histoire du Secours rouge international, créé à Moscou en 1922, devenu le Secours populaire, est racontée. Si le Komintern a défendu une stratégie anticoloniale jusqu’en 1933, la « nationalisation » des partis communistes changea la donne. Puis l’invasion de l’Éthiopie en 1935 et les ambiguïtés occidentales provoqua la naissance d’un mouvement panafricain plus cohérent. De même, l'adoption de la stratégie antifasciste a obligé les communistes à adopter une orientation moins radicale en matière de politique coloniale et, plus généralement, le Front populaire n'est pas parvenu à ébranler les assises de l'ordre colonial.
Guido Samarani évoque le « Front patriotique » en Chine, suite à l'invasion japonaise, en 1936–37, et Romain Robinet le Parti de la révolution mexicaine (PRM), du temps de Cárdenas, qui accoucha d'un parti hégémonique, le PRM et comptait 4,3 millions de membres en 1938 (sur une population de 19,6), comme « forme particulière du Front populaire au Mexique ». En Irlande, la centralité de l'anticommunisme et la fragmentation de la gauche après le Traité anglo-irlandais de 1921 qui met fin au conflit, entrave la tentative de politique de Front populaire. Celle amorcée par le parti communiste de Grèce (KKE) fut interrompue par l'avènement de la dictature de Metaxás en 1936.
La place de l’art dans la politique du Front populaire en France est abordée, notamment les Maisons de la culture et le Festival de Cannes qui devait s’ouvrir le 1er septembre 1939 pour concurrencer la biennale de Venise, deux initiatives antifascistes, ainsi que les débats qui l’entourent, comme « la querelle du réalisme ». Le rôle des francs-maçons est mesuré, ainsi que celui des enseignants, communistes notamment. Le sport fut aussi un moyen d'expression, pour le fascisme et le nazisme puis, en contre-feu, pour les démocraties : la Coupe du monde de football en 1934, confiée à l'Italie et remportée par la Squadra Azzura, et les Jeux olympiques de Berlin en août 1936 bien sûr, mais aussi les olympiades ouvrières, à Francfort en 1925, à Vienne en 1931, à Anvers en 1937, les Spartakiades internationales, à Moscou en 1928 et Berlin en 1931, et l'Olympiades populaire en Espagne en 1936 qui devait débuter le jour où Franco a lancé le soulèvement des troupes.
Les pays qui ont refusé le Front populaire, par anticommunisme, comme la Grande-Bretagne et les pays scandinaves, sont également abordés. Serge Wolikow étudie les variations d’attitude du Komintern à l’égard du Front populaire et considère que l'orientation en sa faveur aura essentiellement été une tactique de circonstance qui n'a fondamentalement rien remis en cause. David Noël considère que les front populaires n'ont pas été des « révolutions trahies ». En France la colère ouvrière a été canalisée et une révolution potentielle transformée en « gouvernement de réformes ». En Espagne, la logique d'unité antifasciste a conduit à la liquidation du pouvoir ouvrier au nom de l'efficacité militaire. Pourtant, « ces échecs ne furent pas vains : ils ont légué à la gauche européenne une leçon essentielle, que la conquête du pouvoir ne peut se réduire à la victoire électorale et que la révolution sociale ne peut être déléguée à l'appareil d'État. »
Dans un chapitre particulièrement intéressant, Gilles Richard revient sur la question du fascisme français. Il nuance la théorie de Zeev Sternhell (voir : NI DROITE NI GAUCHE, L'IDÉOLOGIE FASCISTE EN FRANCE) et explique que le PSF ne peut être considéré comme fasciste, mais plutôt comme un parti national catholique de masse. Traumatisé par les grèves de mai–juin 1936 et les accords Matignon, le patronat ne céda pas à la tentation fasciste, selon lui, mais misa sur la Réplique parlementaire, en soutenant les Radicaux, qui revinrent sur les principales conquêtes du Front populaire, au nom des besoins de l'industrie de guerre. Sont également évoquées les unités envoyées en Espagne pour soutenir la cause franquiste les armes à la main, depuis la France (65 hommes), la Belgique (refusée), l’Irlande (700 « chemises vertes »).
Une étude totale qui fait, on ne peut mieux, le tour de son sujet. Ses copieuses références bibliographiques, à la fin de chaque chapitre, permettront d’approfondir au besoin, en fonction de ses curiosités.
Ernest London
Le bibliothécaire-armurier
LES FRONTS POPULAIRES
Une perspective mondiale 1934-1938
sous la direction de Jean Vigreux et Serge Wolikow
800 pages – 14 euros
Éditions Libertalia – Montreuil – Mai 2026
editionslibertalia.com/catalogue/ceux-d-en-bas/les-fronts-populaires-une-perspective-mondiale-1934-1938
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